‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 56 sur 78 · CHAPITRE XYV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYV

Les conservatears progressistes. ~ Propositions de MM. Davergier de Haaraone et de Rémasat. — Reproches da baron de Stockmar à M. Quiïot. — Parallèle entre la nation anglaise et française. — Erreurs de M. Goizot : le pays légal, le cens d'argent, l'adjonction des capacités* Réponse de M. Cousin à un candidat. Exemple de sir Robert Peel. — Une définition du régime parlementaire par Louis XVIII. Fautes de l'opposition dynastique : elle devient l'avant-garde de la Révolution. ~ Prétendue corruption du parti conservateur. — Désordres moraux et matériels : procès Teste et Cubières. Assassinat de la duchesse de Prasiin. Mort de Madame Adélaïde. Quiétisme du ministère. Propagation des doctrines socialistes. — M. Guizot devient président du conseil. — Les républicains acceptent les ouvertures des dynastiques. — La Fronde des banquets. Les Qirondins cèdent la place aux Montagnards. — M. de Lamartine orateur et homme politique.

Une grande question, celle de la réforme parlemen* taire et électorale, domine, remplit Tannée 1847 : c'est elle qui, pour les uns, devient le but, pour les autres, le prétexte de l'agitation des banquets; elle semble se relier directement à la révolution de 1848, et beaucoup estiment qu'elle est la principale cause de la catastrophe du 24 Février. Cette question en soulève donc une autre : quelles sont les véritables causes, quels sont les auteurs, les complices volontaires ou inconscients de la Révolution?

Les élections de 1846 consacraient d'une manière éclatante le triomphe de la politique conservatrice , et le mi*

nîstère obtint dans le vote de l'adresse la majorité la plus considérable que Ton eût vue depuis dix-sept ans. Mais il importait que cette majorité se montrât active et prévoyante, qu'elle tînt ses promesses envers ses électeurs. On parlait beaucoup de réformes et de progrès, d'améliorations morales et matérielles :.M. Guizot avait prononcé devant les électeurs de Lisieux ces paroles restées célèbres : a Toutes les politiques vous promettront le progrès, la politique conservatrice seule vous le donnera. »

Au sein de la majorité, un nouveau groupe, le groupe des conservateurs progressistes, accusait Timmobilité du pouvoir, se plaignait qu'on ne îiirien, rien^ rien. Cette fraction entrait dans la vie publique « avec la fidélité des anciens combattants, mais sans les passions des anciennes luttes D ; elle souhaitait que le cabinet se plaçât à la tête du progrès politique qui, dans un gouvernement constitutionnel, est le signe de sa force et de sa durée. Comme premier avertissement, ses membres venaient d'assurer par leur vote le succès de M. Léon de Malleville, candidat de l'opposition , nommé vice-président de la Chambre à la place de M. Hébert, qui entrait au ministère. Mais ils n'avaient pas de plan de campagne arrêté, et c'est en vain que l'opposition fit appel à la minorité de la majorité; ils n'osèrent pas aller plus loin.

Voter la réforme parlementaire et électorale au commencement d'une législature, c'eût été prononcer la déchéance, la dissolution de la Chambre. Les propositions de M. Duvergier de Hauranne pour l'adjonction des capacités, de M. de Rémusat pour l'extension des incompatibilités parlementaires, furent rejetées à des majorités de 98 et de 49 voix. De même qu'en 1842, les conservateurs, le cabinet repoussaient les réformes

comme inutiles, inopportunes et dangereuses. Ils rappelaient ces paroles de M. Mauguîn en 1831 : a Quand même vous n'abaisseriez le cens qu'à deux cents francs, vous auriez une Chambre qui représenterait l'opinion de la France, et elle serait le pays le plus libre du monde. » Ils ne croyaient pas qu'après dix-sept ans, période longue peut-être dans la vie humaine, mais si courte dans la durée d'une nation, le moment fût venu de reprendre en sous-œuvre les bases mêmes de l'édifice constitutionnel, sous prétexte de les élargir, et de tout ébranler dans l'espoir de tout raffermir. Ils voyaient dans les réformes moins un but qu'un moyen, une machine de parti propre à mutiler la majorité, à appeler au pouvoir l'opposition ; l'adjonction des capacités n'aurait, selon euXj d'autre effet que d^augmenter le nombre des corruptibles, caries abus les plus criants sont ceux dont on ne profite pas. Aux conservateurs progressistes qui avaient voté la lecture du double projet de réforme, M. Guizot adressa des paroles sévères, et ils se gardèrent bien de relever son hautain défi : « Nous ne somn^es pas, dit l'un d'eux, des traîtres qui se sont introduits dans la place pour la livrer à l'ennemi, mais des sentinelles vigilantes qui donnent l'alarme quand la garnison s'endort (1). »

(1) Parmi les personnages qui ont bien voulu nous raconter de vive voix leurs impressions personnelles sur les hommes et les choses de isao à 1848, nous citerons avec reconnaissance : M. Guizot, M. le comte de Montalivet, le duc Decazes, le comte Daru, le général de Chabaud-Latour, le comte Napoléon Duchâtel, M. Bocher. — Le comte de Montai! vet était Tami, le confident le plus intime de Louis-Philippe; il jouait auprès du roi le rôle d'an père Joseph, d'une Éminence grise; il savait lui tenir tète et ne lui ménageait pas la vérité. C'est ainsi qu'il était partisan de la réforme électorale, et, comme Casimir Périer, disposé à regarder par-dessus le pays légal, à voir plus haut et plus loin. Le roi lui disait après 1840 : vous ne serez plus mon ministre; le public s'imagine que vous n'avez d'autre volonté que la mienne et vous êtes mon censeur le plus sévère. En fait il refusa deux fois d'être ministre de 1840 à ^848; il comptait beaucoup d'amis dans les Chambres, mais

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Ici se place raccusation la plus grave qu' on ait formulée contre M. Guizot. Le baron de Stockmar Ta développée de la manière la plus pressante (1), et noos devons exposer ce réquisitoire dogmatique et passionné, avant d'y répondre. Stockmar honore M. Guizot, son génie, 3on désintéressement, la grandeur morale de sa vie; mais, à Tentendre, le ministre doctrinaire a perdu la monarchie parlementaire, en sacrifiant la vérité du système constitutionnel, en laissant le roi éluder la Charte ; il a été le Polignac de la branche cadette : « Il est rare qu'un homme aux mains de qui est remis le sort d*un peuple produise à lui seul quelque chose d'extraordinaire, soit en bien, soit eu mal ; il fout pour cela qu'il soit complété et soutenu par le concours d'une €Lction homogène : c'est ce qui arriva ici. Les convictions, les vues, les projets, l'obstination aveugle du roi, trouvèrent leur entier complément dans le caraotere du ministre^ dans sa vaine et immodérée confiance en lui-même, dans sa ténébreuse prétention de posséder le bon droit ; et ce complément devait exercer une action d'autant plus forte et plus décisive que M. Guizot avait en France et hors de France la réputation d'un homme désintéressé. Le roi et le ministre s'étaient unis dans cette

il manquait d'ambition et préférait rester dans la pénombre; comme M. Thiers, il avait à un haut degré le sentiment national et patriotique, plus que M. Thiers, il se défiait des fantaisies aventureuses, des eoti^ nements révolutionnaires, et, aux conceptions brillantes de ses Illustres amis, il répondait avec ce que ceux-ci appelaient : ta frou mathém^txfu. C'est à lui que M. Duvergier de Hauranne, l'organisateur des deux cc«litions de 1839 et 1847, disait ce mot significatif après la révolution de Février : « Si nous avions su Tépaissenr des parois qui nous séparaient da volcan, nous ne l'aurions pas fait éclater. » En résumé, M. de Montalirel restera une des personnalités les plus émineotes, une des figures les ploi sympathiques de la monarchie de Juillet, et l'on peut dire de lui qu'il •'« pca rempli tout ton mérite.

(1) Voir luMimoireê au baron de Stockmar et le beau livre de M. Saiol- René Taillandier : Le roi Liopold et la reine Victoria.

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conviction que ropposition, au sein des Chambres et en dehors, ne demandait plus de réformes, qu'elle voulait la révolution, la chute de la dynastie, le renversement de Tordre social..* Tous deux firent de cette opinion un principe dirigeant ; tous deux résolurent de repousser à Tavenir chaque démarche sérieuse de Topposition, puisque ces concessions, suivant eux, seraient faites désormais, non plus à un parti constitutionnel adverse, mais à un parti révolutionnaire s'avançant sous ce manteau... « Lorsque je compare Tétat politique réel de la France de ce temps^là et l'agitation orageuse qui avait saisi Topinion publique, à la candeur, ai; courage^ à Tobstinatien avec laquelle le ministre poursuivait sa voie, je me heurte à une véritable énigme psychologique. Au lieu d'en chercher la solution, je me borne à citer la déclaration que le ministre lui-même faisait à plusieurs de ses amis, immédiatement après la catastrophe : a Plus rhorizon politique s'assombrissait en France, plus les difficultés s'amoncelaient en face de lui, plus ses adversaires redoublaient contre sa politique leurs véhémentes attaques, plus aussi il s'était maintenu), il s'était retranché consciencieusement et loyalement dans le cercle des lois constitutionnelles. }> En tant que cette déclaration se rapporte à la lettre du système et de la théorie, je la tiens pour entièrement fondée...

En droit, la France avait une constitution et un roi irresponsable ; en fait, elle avait un roi qui, depuis le commencement de son règne, avait travaillé à détruire cette fiction de l'irresponsabilité, et qui, par cette conduite, avait assumé en face du peuple une responsabilité dont l'effet demeurait le même, soit qu'il eût réellement atteint son but, soit qu'il eût simplement paru l'atteindre. ~ En droit, la France avait des ministres responsables •

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d*après le jugement de Topinion publique, elle avait des ministres qui avaient constamment abandonné au roi leurs prérogatives constitutionnelles, et ce jugement produisait le même effet, soit que les ministres fussent réellement coupables dp cette faute, soit qu'ils ne le fussent qu*en apparence. — En droit, la France avait donc une Chambre légalement élue, un organe convenable pour la voix de Topinion, pour ses désirs et ses plaintes ; en fait, elle n'avait qu'une assemblée législative, réunie de telle façon par Tinfluence et Tart du gouvernement, que les décisions de sa majorité étaient bien récho des désirs du pouvoir, mais ne pouvaient être Texpression des besoins, des vœux, des réclamations da peuple. ..

Quant à la majorité numérique d'un Parlement qui, aux yeux du plus grand nombre, est le Parlement du gouvernement, non le Parlement de la nation, si on vent savoir ce qu'elle est en réalité, ce qu'elle peut, comment elle finit d'ordinaire, et par conséquent la valeur qu'un ministre doit lui attribuer dans ses combinaisons, on peut le lire en bien des pages de toutes les histoires parlementaires. On y trouve ceci en caractères qui sautent aux yeux : les seules décisions parlementaires qui exercent une influence de conciliation et d'apaisement dans les temps d'orage^ ce sont celles qui, étant de nature à mériter le suffrage des amis de la constitution, arrachent en même temps aux ennemis de l'ordre un aveu secret: À savoir que cette majorité, dans la crise du danger public, a vraiment renoncé à tout esprit de parti, pour ne suivre que les conseils de la modération et de la justice patriotique...

Qu'était la politique confiée au ministre et dont il avait promis d'assurer le succès? Dans les affaires extérieures,

une politique grosse de périls ; à l'intérieur, une politique visant au changement de la constitution. Telle était l'opinion de tous les esprits intelligents du pays. La chose est notoire. Donc, à la déclaration de M. Guizot, j'oppose expressément celle-ci : un ministre qui , dans des circonstances semblables, aurait eu réellement comme lui l'intention de demeurer dans les limites de la constitution, n'avait pour cela qu'un moyen : résigner ses fonctions, quoiqu'il possédât la majorité. La résolution de garder le pouvoir en de telles circonstances renfermfidt un danger inévitable, celui de laisser arriver en dernière instance un conflit qui, commencé sur le terrain légal et dans la forme légale, devait nécessairement finir en dehors de toute légalité.... Une politique, eûtelle les apparences de la défensive (le ministre ayant eu l'art d'amener ses adversaires à se donner les torts de l'attaque), si elle est aux yeux de la nation une politique hostile et agressive, elle est perdue. L'histoire nous montre toujours, dès que la tempête éclate, ces majorités saisies par la conscience de l'impopularité et de l'injustice de la cause qu'elles défendent, les individus ébranlés dans leurs convictions et leurs projets, la cohésion des membres, si fermes jusque-là, subitement détruite, et toute la machine s'écroulant dans le sentiment de son ioQ puissance...

Le ministre, d'après ses déclarations, défendait l'ordre et la légalité d'une manière strictement constitutionnelle; d'après les déclarations de ses adversaires, il interprétait cette légalité d'une façon arbitraire, inconstitutionnelle, et il attaquait en réalité ce qu'il se proposait de défendre. Ainsi est arrivé ce qui arrive toujours en pareil cas : une majorité immense dans le pays, qui ne trouvait pas ses idées représentées au Parlement, poussée par le senti-

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ment énergique de la volonté générale, forma unô coalition, prit fait et cause avec ardeur pour Topposition parlementaire, et s'unit à elle comme un allié redoutable. Dès ce moment, la catastrophe de 1848 était préparée; le ministre et la majorité avaient beau croire qu'ils pouvaient échapper à la condamnation de l'opinion publique, celle-ci avait déjà envoyé ses assignations, dans une forme reconnaissable pour tous, excepté pour les aveugles.,.

Et Stockmar conclut en ces termes : « Je n'aime pas Guizot, je le hais même d'une haine loyale, parce que je lui attribue une grande part de la faute qui a causé la catastrophe européenne. Je crois aussi fermement qu'un homme peut croire, je crois que sans les ténébreuses pensées de Guizot, sans sa courtisanerie, sans sa légèreté, sans son ignorance du monde et des hommes, Louis- Philippe serait mort sur le trône et son petit-fils serait roi. »

Cette argumentation pénétrante, incisive, fait impression au premier abord, mais lorsqu'on la soumet à une rigoureuse analyse, elle paraît exclusive, partiale et incomplète. Ecartons d'abord cet étrange reproche de la conclusion où M. Guizot est accusé de légèreté, d'ignorance du monde et des hommes : ces paroles sont, à coup sûr,excessives et injustes.Stockmaroublie qu'il raisonne sur la France, non sur l'Angleterre, et il développe son théorème de droit constitutionnel sans se soucier des différences profondes qui existent entre l'état social, l'histoire, le tempérament des deux peuples. L'Angleterre est un pays aristocratique, la France est un foyer démocratique. On a défini l'Anglais :un animal politique^ définition inapplicable au Français qui ne sait pas se restreindre, s'assigner un but déterminé. La France est une

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nation littéraire et militaire, ce n'est pas une nation politique ; elle a le goût de la démocratie superficielle, et toute démocratie est par elle-même irréfléchie, envieuse et changeante. L'Angleterre a une classe gouvernante, une race d'hommes d'État initiés de père en fils au maniement des aflaires ; la monarchie de Juillet a dû confier le pouvoir à des lettrés, à des banquiers, obligés de faire leur apprentissage aux dépens de leur pays, et Louis- Philippe avait coutume de dire : je n'ai pu faire de la bourgeoisie un parti de gouvernement. L'Angleterre avait ses chartistes, ses radicaux qui ne songeaient point à renverser la royauté ; l'établissement de 1830 était battu en brèche par des ennemis acharnés qui conspiraient à ciel ouvert et ne dissimulaient pas leur but. La société anglaise est fondée 3ur la hiérarchie ; elle a des bases, des étages, des points d^arrêt, le gouvernement constitutionnel y fonctionnait régulièrement depuis plus de cent cinquante ans. En France, la société, selon le mot de Napoléon I*', a été réduite en poussière par la révolution; le régime représentatif s'y trouve faussé, entravé, paralysé dans son action parla rencontre et le conflit des institutions diverses que nous ont données cinq ou six gouvernements superposés l'un à l'autre. Stockmar accuse M. Guizot d'avoir pratiqué une politique extérieure grosse de périls : nous savons déjà à quoi nous en tenir sur ce grief; le conseiller de la reine Victoria, le confident du prince Albert, l'ami de lord Palmerston ne peut pardonner au ministre français d'avoir déjoué les projets du cabinet de Saint-James. Le ministère du 29 octobre avait-il contre lui l'opinion publique? Une partie de la bourgeoisie des villes voulait la réforme, non la révolution ; les habitants des campagnes se montraient satisfaits d'un gouvernement qui avec l'or-

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dre et la paix, leur assurait la liberté personnelle, le développement de rindustrie privée, une équitable et régulière administration (1). Ces mots d'opinion publique ont d'ailleurs un sens vague, indéterminé: chaque parti prétend avoir pour soi l'opinion publique, le peuple, et leur faire parler son propre langage. En France, les minorités dissimulent leur petit nombre à force d'audace, d'activité ; dix personnes qui crient font plus de bruit que cent mille qui se taisent. Les agitateurs sont agglomérés, concentrés dans les grandes villes, y peuvent former des armées contre les gouvernements ; les conservateurs au contraire, isolés en province, inertes, s'en remettent au pouvoir du soin de la défense et constituent surtout une force passive.

Stockmar ne dit pas au prix de quelles luttes, de quelles difficultés, la nation anglaise \ a arraché ses libertés parlementaires à Guillaume d'Orange, à ses successeurs. En Angleterre, les questions mûrissent des siècles avant que le Parlement les résolve : ainsi pour la réforme, pour l'émancipation des catholiques. En France, le gouvernement parlementaire était encore à fonder, et s'il n'a pas devancé nos besoins, il a assurément devancé nos mœurs. D'ailleurs, tous les systèmes d'élection laissent pénétrer dans^ les assemblées Taction sérieuse et persévérante de l'opinion : les anciens collèges électoraux de l'Empire ont envoyé la Chambre des Cent-Jours et la Chambre introuvable; le double vote a donné la majorité de M. de Villèle et les 221 qui firent l'adresse; en 1789, le suffrage universel à deux degrés créa la Constituante avec ses cahiers monarchiques ; en 1848,

(1) On a dit avec esprit : « Une charte pour le peuple se rédnit avant tout à trois choses : avoir du travail, du pain à bon marché, et payer pea d'impôts. »

1849, le suffrage universel direct a nommé une Constituante républicaine et une Législative monarchique.

Stockmar ne tient aucun compte de notre éducation politique si incomplète, de notre esprit logicien à outrance, peu disposé à respecter les fictions 'du système constitutionnel, à concevoir leur utilité, passionné pour les principes généraux et comme emporté à la recherche de l'absolu. M. Guizot eût pu lui çbjecter que la violence des passions révolutionnaires justifiait sa conduite, qu'il avait pu se considérer comme en état de guerre, que les fautes des assiégeants excusaient les fautes de F assiégé. En face d^une opposition presque factieuse, avait-il pu s'empêcher de suivre le système de la résistance à outrance? Au moins, il observait la lettre de la constitution, ses adversaires devaient la violer ouvertement.

Nous ne voulons pas nier ou pallier les fautes de M. Guizot. Non seulement il négligeait de constituer, d'organiser les classes moyennes, de leur donner les conditions, les caractères, les moyens de défense d'une classe gouvernante, mais encore il faisait des distinctions parmi elles, n'appelait au pouvoir qu'un petit nombre d'élus. Avec 250,000 dignitaires électoraux, il créait ce qu'il a nommé lui-même le pays légal, rétrécissait les bases de la monarchie constitutionnelle qu'il prétendait barricader dans une petite citadelle au sein d'une vaste société démocratique. Il se disait qu'en sa qualité de partie prenante, dans cette royauté fondée sur l'imprévu et la nécessité, la bourgeoisie la défendrait contre les assaillants des clubs et des sociétés secrètes ; il n'avait pas assez médité la sagesse du proverbe : on ne s'appuie que sur ce qui résiste. La bourgeoisie, en effet, dans le sens le plus large du mot, est le pays doué de lumières^ mais elle est peu

capable, en général, des grandes vertas politiques, de tout ce qui i^essemble au culte, à Tabnégation, au sacrifice ; elle demeure trop attachée à la glèbe des intérêts privés.

Puisqu'on se flattait d'imiter l'Angleterre, il fallait se rappeler que les électeurs inscrits, tous boui^eois, y dépassaient un million, avec une population inférieure & celle de la France, * et que la Chambre des Communes compte 656 députés ; il fallait ne pas faire du cens d'argent le seul signe et le titre matérialiste de la souveraineté, chercher des garanties ailleurs que dans les bureaux du fisc, faire appel au petit propriétaire des campagnes, devancer ses vœux, abaisser le cens, jusqu^à 50 francs par exemple. L'adjonction des capacités n'eût pas augmenté le corps électoral de plus de 12,000 personnes, la plupart avocats, médecins, notaires, officiers retraités; leur exclusion semblait d'autant plus injuste qu'on leur confiait les fonctions de jurés, et qu'en cette qualité ils statuaient dans des affaires délicates, telles que les questions de faux, de presse. Or celles-ci exigent au moins autant de discernement qull en faut pour apprécier les titres de candidats à la députation.

Nous en sommes convaincu, ces réformes n'eussent pas modifié l'esprit du pays légal, et M. Ouizot disait luimême : celui qui paye cinquante ou cent francs d'impôts a Iqs mêmes idées, les mêmes intérêts, les mêmes sentiments que les électeurs à deux cents, à trois cents francs. Il y a, selon le mot de M. Auguste Xiaugel, un réservoir presque inépuisable de forces conservatrices dans les classes rurales ; là est la terre végétale du gouverne- ' ment.

On raconte qu'en 1847, M. Cousin tint le langage suivant à un candidat qui venait lui demander sa voix :

« Monsieur, Je suis professeur à la Faculté des lettres, je suis membre de l'Académie des sciences morales et politiques, je suis membre de l'Académie française, je suis membre du Conseil royal de l'instruction publique, je suis pair de France, j'ai été ministre, je puis le redevenir.,.., mais je ne suis pas électeur (1). » Le cens électoral aussi peu étendu, était un fondement bien fragile, en même temps qu^un fait matériel et brutal, et, « quand on interprétait si étrangement ce mot célèbre de M. Guîzot aux électeurs de Lisieux : « Enrichissez-vous! » on était, à coup sûr, souverainement injuste, mais on ne faisait en définitive que dégager la logique d'un système qui semblait faire dépendre de Targent le droit politique, la prépondérance d'une classe (2). »

Stockmar nous montre un grand ministre anglais, sir Robert Peel, chef des tory s, regardant plus loin que la majorité, entendant le cri du peuple, s'alliant aux whigs pour assurer le triomphe des réformes économiques et désarmer les ennemis de l'ordre, sachant bien qu'il ne tarderait pas à être renversé par ses propres amis. Le progrès était sans doute plus difficile à accomplir en France, cette terne classique des révolutions, où l'on veut tout à outrance, ordre, liberté, égalité, qu'en Angleterre, pays de liberté séculaire et réglée; mais de quelle gloire M. Guizot ne se fût-il pas couvert, et quel retour triomphant ne se fût-il pas ménagé, si, considérant les réformes en elles-mêmes, il les eût accomplies, enlevant ainsi tout prétexte de trouble à ses adversaires, aux ennemis de la monarchie ? Cavour, a-lron dit, a tout de

(1) On coonait cette spiritaelle définition du régime parlementaire par Louis XVlII : je dis à mes ministres : avez-vous la majorité? Oui, alors je vais me promener. — Le lendemain^ je dis à mes ministres : atez-vous encore la majorité? Non, alors, allez vous promener.

(S) Voir les Portraits politiqtuis et littéraires de M. de Mazade.

rhomme d'État, la prudence et même Timprudence ; on voudrait pouvoir formuler le même jugement sur M. Guizot.

Tenir compte des passions des hommes, se plier à leur nature, régler et diriger un mouvement, ménager une série de transactions calculées et perpétuelles entre la raison et la déraison, entre la sagesse et la folie, entre la justice et Tii^justice, tel est le premier devoir de rhomme d'État. M. Guizot a trop compté sur la tribune, a trop renfermé sa pensée et ses efforts dans les Chambres. Peu avant 1848, il faisait celte déclaration solennelle : « Non, [il n'y a pas de jour pour le suffrage universel ; il n'y a pas de jour où toutes les créatures humaines puissent être appelées à exercer des droits politiques. La question ne mérite pas que je me détourne en ce moment de celle qui nous occupe. » On sait ce qui est advenu.

Mais les erreurs de M. Guizot n'ont pas causé d'une manière directe la révolution de 1848, surtout elles étaient bien moindres que celles de ses adversaires. La réforme présentait à ceux-ci un thème simple et grand, un programme modéré, raisonnable et populaire ; leur premier devoir, le simple bon sens leur commandaient de se renfermer dans Tarène parlementaire, 'd'attendre que la discussion et l'expérience eussent ramené le corps électoral. Mais ils se laissèrent gagner par l'impatience et la précipitation, ces deux fatales maladies de tant dao tetirs politiques ; ils voulurent jouer aux whigs et aux torys, sans considérer qu'il y avait derrière eux un parti de renversement. A l'exemple du roi et du parti conservateur, ils crurent que la monarchie ne saurait être en cause, qu'ils pouvaient agiter impunément le pays, a La République est faible, disait Louis-Philippe après

1848, ce n'est pas une raison pour qu'elle périsse. Les gouvernements en France ont plus de facilité à s'établir qu'à durer quand ils sont forts. Faibles, tout leur vient en aide. Les bourgeois de Paris ne m'auraient jamais renversé s'ils ne m'avaient cru inébranlable. x>

L'opposition ne put pardonner au cabinet de trop durer (1), et M. Vitet raconte qu'après les élections de 1846, undéputé du centre gauche lui dit avec un accent étrange : cyousêtes les plus forts, c'est évident ; votre compte est exact, je l'ai vérifié. Ici, plus rien à faire, plus rien à dire pour nous, nos paroles seraient perdues, nous allons ouvrir les fenêtres. » L^opposition résolut d'user d'un moyen extrême, d'intimider la couronne et les Chambres par la pression du dehors, d'en appeler de la discussion légale à l'agitation populaire. C'était l'insurrection morale d'une minorité parlementaire qui transportait le débat du sein du Parlement au sein des multitudes, prenant pour auxiliaires l'imprévu, le trouble, le chaos, devenant l'avant-garde de la révolution. En France, malheureusement^ les luttes des partis revêtent le caractère de guerres civiles, plm quam civilia bella ; les prétentions y tiennent lieu de passions, et ce sont elles qui font les révolutions. A la Fronde parlementaire de 1839 succéda la Fronde des banquets de 1847 (2).

Quant à ce reproche de corruption dont les adversaires du parti conservateur ne cessaient de prendre texte contre lui, c'était une machine de guerre, une accusation de parade, une comédie d'austérité, jouée avec une indi-

(1) Ce qu'était Chateaubriand dans le salon de madame Récamier, Quizot chez la princesse de Liéven, le chancelier Pasquier Tétait chez madame de Boignes. Celle-ci disait eu 1847 à M. Quizot : au fond, vous avez surtout un malheur et un tort, vous durez trop. On sait que le chancelier Pasquier avait peu de sympathie pour M. Ouizot.

(î) La République, écrit Lamartine, est l'œuvre involontaire de la coalition parlementaire de 1839, et de la coalition d'agitation de 1847.

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