‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 57 sur 78 · II · texte numérisé non relu

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658 LA RÉFOMfB PAilLBMBH TAIRE BT ÉLBGTOHALE

gnation de commande. On pouvait certes signaler des abus, des misères dans les élections, et en France où le goût des fonctions publiques a toujours été général, on ne devait pas s'étonner que chaque député se montrât jaloux de s'attribuer, aux yeux de ses commettants, les emplois, les faveurs dont dispose le gouvernement. Mais r Angle terre, les États-Unis ont toujours présenté le même spectacle, et nos mœurs n'eussent jamais toléré des abus semblables à ceux qui existent dans ces pays : d'ailleurs l'établissement du suffrage universel a eu pour premier résultat de développer cette passion des emplois salariés. Sous ce rapport l'opposition n'avait rien à envier aux conservateurs (1), et l'on sait ce mot de M. Guizot à un de ses amis qui sollicitait une place pour un homme de talent : « Dites-lui de s'adresser aux députés de l'opposition. »

Par une coïncidence regrettable, une série de malheurs, de désordres matériels et moraux vinrent fondre sur la France en 1847, et aggravèrent le trouble de Fimagination publique. De tels scemdales apparaissent isolément à toutes les époques et sous tous les gouvernements, mais il semblait qu'une fatalité les eût amoncelés et mis en réserve pour les faire éclater à la fois.

(l) « Ce gouvernement auquel on reprochait d'avoir une politiqae à outrance, hésitait à se défendre même contre d'implacables ennemis* S& main pleine de vérités s*ouvrit néanmoins un peu, et en laissa tomber quelques-unes. Elles aidèrent le public à démasquer quelques-uns de as

Gâtons L'un (M. Corne) disait dans sa circulaire: « J'ai vu de près le

mal qui mine notre gouvernement et notre société ; c*est le trafic hoateax des consciences... » Celui-là avait demandé à un seul ministère, celui des finances, trente-cinq places, dont une recette particulière pour son frère... Un autre qui tenaix le même langage, avait demandé 304 places ou faveurs... Un troisième député (M. Havin) alla bien plus loin, il avait obteira trente-cinq places ou décorations, et il demanda une enquête électorale, afin de dévoiler le systôme de corruption pratiqué par le gouvememeot àe Louis-Philippe. Un homme engagé dans cette voie de sincérité devait naturellement la parcourir jusqu'au bout : ce député signa, le tl février iM la demande de mise en ac-cusation des ministres. » (Cassagnac tome I, p* ^*)

La presse les discuta avec violence, la tribune en retentit : les gouvernements libres sont les moins corrupteurs de tous, mais ils passent leur temps à étaler leurs plaies, tandis que dans les gouvernements absolus il y a de bien autres désordres, mais ils sont moins connus ou pris en grande patience.

Ce sont d'abord des scènes de jacquerie : la cherté du pain, la maladie des pommes de terre servent de prétextes à la malveillance pour exciter quelques troubles. Des bandes de perturbateurs parcourent les campagnes: à Laval, au Mans, en Bretagne, da,ns Tarrondissement de Tours, elles pillent les greniers, taxent les fermiers. A Busançais, à Bélabre, elles vont plus loin : guidées par quelques misérables que poussent non la misère, mais Tenvie et la haine, elles massacrent un propriétaire avec les circonstances les plus épouvantables. Partout le pouvoir réprime énergiquement ces tentatives : trois condamnations à mort, dix-huit condamnations aux travaux forcés arrêtent ces déplorables scènes.

Le ministère s*est fortifié en remplaçant M. Martin du Nord par M. Hébert, M. Lacave-Laplagne par M. Dumon, en s' adjoignant MM. Jayr, de Montebello et le général Trézel ; il se montre décidé à punir tous les actes de malversation qu'on lui signale. Deux anciens ministres, deux Pairs de France, le général Cubières et M. Teste, ce dernier président de chambre à la Cour de cassation, et grand-officier de la Légion d'honneur, sont soupçonnés, Tun d'avoir tenté de corrompre, l'autre de s'être laissé corrompre dans l'intérêt d'une compagnie industrielle. Aussitôt, malgré le prestige dont ils sont entourés, le gouvernement les défère à la Cour des Pairs, qui les condamne et les dégrade. Louis-Philippe s'est montré grand justicier : pour affronter le scandale d'un tel pro-

ces, il a fallu au roi, à ses ministres, la volonté énergique et presque l'audace du bien. Mais on est arrivé à cette heure où les actions les plus estimables tournent au préjudice de la cause que la fortune va trahir; une partie du public n'en conserve pas moins une impression malsaine , [se laisse gagner par l'indifférence , le trouble et l'inquiétude.

Presque au même moment, un horrible crime vient accroître Témotion populaire. Le 18 août, la duchesse de Praslin, fille du maréchal Sébastiani, a été assassinée dans sa chambre avec une atrocité inouïe. Toutes les circonstances du crime dénoncent son auteur : c'est le duc de Praslin, promu à lapcdrie deux années auparavant; il prévient une condamnation inévitable en s'empoisonnant. Mais la Cour des Pairs veut faire tout son devoir et plus que son devoir, la mort du duc et pair ne la désarme pas. Bien que dans notre droit actuel on ne fasse plus le procès à la mémoire du mort, elle fait précéder l'arrêt par lequel elle se dessaisit d'un rapport qui est une nouveauté dans les fastes judiciaires; elle frappe moralement l'homme qui, par un suicide, s'est soustrait à la vindicte publique, elle le suit dans la tombe pour le condamner et le flétrir, faisant ce qu'aucune juridiction n'eût osé faire, et prouvant que le privilège d'être jugé par ses pairs, ne peut, dans une semblable circonstance, aboutir qu'à un châtiment sévère.

C'est ensuite un trafic d'emplois de finances dans lequel se trouve engagé, sans y avoir aucun intérêt personnel, M. Génie, secrétaire de M. Guizot. Cet abus que M. Dupin qualifiait de stellionat^ de simonie politique^ date de la Restauration, non pas avoué, mais pratiqué et toléré sous divers ministères : plusieurs arrêts de cours souveraines ont déclaré licites et valables ces transactions pécuniaires

entre les titulaires qui donnaient leur démission et les prétendants qui espéraient obtenir Tinvestiture du gouvernement. Averti par l'explosion du sentiment public, M. Guizot se hâta de proposer un projet de loi qui interdisait à l'avenir, et frappait de peines positives tout marché semblable. Au milieu des attaques ardentes de Topposition, il fit entendre à la tribune ces belles paroles : « Nous ne sommes pas les premiers à être calomniés et inj uriés indignement ; nous n'avons pas cet honneur : des hommes à côté desquels nous serions heureux et fiers d'être nommés un jour ont été tout aussi calomniés, tout aussi injuriés, et aussi injustement, dans leur personne comme dans leur politique. Le plus grand homme des États-Unis d'Amérique, Washington, a été accusé d'avoir vendu son pays à l'Angleterre ; on imprimait de prétendues lettres apportées comme preuves de cette accusation... Nous croyons trop vite à la corruption, et nous l'oublions trop vite. Nous ne savons pas rendre assez justice aux honnêtes gens, et nous ne faisons pas assez justice des malhonnêtes gens. Je voudrais que nous fussions un peu moins empressés dans notre crédulité au mal avant de le connaître, et un peu plus persévérants dans notre réprobation du mal quand nous le connaissons. Soyons moins soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la moralité politique s'en trouvera bien.v) Fatiguée de toutes ces récriminations, de ce déluge d'imputations contre des ministres que leur intégrité connue défendait de tout soupçon, la Chambre vota par 225 voix contre 106, un ordre du jour motivé dans lequel <c elle se déclarait satisfaite des explications données par le gouvernement, i» L'opposition crut se venger en infligeant aux ministériels le surnom de satisfaits^ qui remplaça ceux de />rt/(rAarc?ts/e5, A& conservateurs-bornes.

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Si gnalons encore des désordres dans Tadministration de la guerre et de la marine, aussitôt punis que connus, de nombreux sinistres sur mer, le suicide d'un de nos plus habiles diplomates, le comte Bresson, la folie du comte Mortier, ambassadeur de France à Turin, la mort de madame Adélaïde, sœurdu roi, princesse d'une intelligence virile (1), que Louis-Philippe aimait profondément et consultait sur les choses de TÉtat. Elle mourut

(1) De bons esprits ne partageaient pas le quiétitme an comte Duchâtelt écrivant à M. Dupin aa mois d'août 1847: il u*y a rien de ooiiveaii, c'est le moment où tout dort. Dans une lettre du mois de juillet, le vicomte de Launay résumait en ces termes l'impression des pessimistes: « Oh! qœ c'est ennuyeux I encore des révolutions I Depuis quinze jours, on n'entend que des gémi&sements politiques, des impressions sinistres; d^à les voix lugubres prononcent les mots fatals, les phrases d'usages, formules consacrées, présages des jours orageux. « L'horiion s'obscurcit ! — Le danger est imminenti — Une fêle sur un volcan! — Nous sommes à la veille de grands événements! — Tout cela ne peut finir que par une révolution!... Les uns, précisant leur pensée, disent: nous sommes en 1830 ! — L^ autres, renchérissant sur la prédiction^ s'écrient : que dites-vous? bien plus, nous sommes en 1790 ! — Et empruntant à l'histoire moderne son jargoo agréable, ils ajoutent: « Peut-être faudra-t-il un 31 Mai pour renverser le 29 Octobre... ^ Puis les philosophes reprennent : les ultra-bourgeois perdront la royauté de Juillet, comme les ultra-gentilshommes ont perdala royauté et la Restauration. » — Ensuite, attaquant les ambitieux en général, le ministère en particulier auquel il reproche son immobilité, son exclusivisme, son esprit de coterie, l'écrivain développe ses paradoxes hamoristiques : « Le grand malheur de notre temps, c'est que tons nosanbilieux aiment le pouvoir pour lui-môme , et le pouvoir est la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi... Monter sur le faite, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hom* mes, mais pour y languir oisif, pour s'y pavaner niaisement, c'est une ambition d'infirmes que nous ne pouvons pas comprendre. Quoi! vous voulez la force et vous n'avez rien de difficile à accomplir! Vous voul» l'éclat et vous n'avez rien de beau à faire briller au jour!... Vous veniez être ministres et vous ne tenez pas à être d'illustres ministres, comme Sully, Richelieu, Colbert!... Vous vivez par eux (les députés) et pour eux; leur plaire est toute votre foi-ce; les affaires sont faites en leur nom ou plutôt ne sont pas faites en leur nom... Vous ne décidez aucune chose, pour les nourrir d'espérances, tous et toujours! Vous appliquez avec conscience ce beau système de coquetterie ministérielle, de minaiiderie adni^ nistrative, que M. Villemain appelait* il y a une vingtaine d'années, si spirituellement et si plaisamment : a Le grand système du bee d&m rtm.* Et au sujet des banquets : « Étrange manière de mûrir les idées! Qoapd une idée est trop lente à germer, on se réunit et l'on mange du veau froid en son honneur, comme dit A. Karr. Le veau froid est l'aliment de U politique moderne. Le peuple qui meurt de faim, se sent rassasié dès que le» amis mangent du veau froid en son nom »

le 31 décembre, à temps pour ne pas voir la chute du trône, Texil^ la ruine de tous les siens.

Les esprits étaient violemment agités dans tous les sens : Tindifférence ou le libéralisme excessif de l'autorité permettait la propagation du socialisme; on laissait toute liberté de parler et d'écrire à d'audacieux sophistes, Considérant, Cabet, Pierre Leroux, Proudhon. Louis Blanc, Michelet, A. Esquiros publiaient leurs histoires de la Révolution française, véritables apologies de la Terreur. Dans les villes, les sociétés secrètes s'efforçaient d'embrigader les ouvriers, dans les campagnes mêmes jusque-là si calmes , on excitait les pauvres contre les riches, les paysans contre les bourgeois (1). Le Journal des Débats^ le plus fidèle défenseur du gouvernement constitutionnel, publiait en feuilletons les romans socialistes d'Eugène Siie, et ses lecteurs associaient dans leur admiration M. Guizot et l'auteur des Mystères de Paris. Cette imprudence est constatée en ces termes par un écrivain révolutionnaire : <i 1845 fut l'époque où la critique de la société réelle et le rêve d'une liberté idéale atteignirent dans la presse le plus haut degré de liberté. C'était le temps de dire tout ce qu'on pensait. On le devcdt parce qu'on le pouvait. Le pouvoir, du moment qu'elles ne révélaient aucune application d'actualité politique, s'inquiétait peu des théories, et

(1) Au commenœment de Tannée 1847, mon ami Roraien, envoyé préfet à Tours, y trouva M. Considérant prêchant le fouriérisme à la mairie... Il fait vite connaître cette situation et ces dangers au ministre de Tiniérieur ; mais M. Duchâtel se met presque à rire : « Parlons de choses sérieuses, répondit-il à mon ami Romieu. Que deviennent, pour l'avenir, les chances électorales de MM. Crémieux et Ferdinand Barrot, les seuls députés de Topposition de votre département? » Rencontrant son ancien camarade de TÉcoIe polytechnique et alors son collègue, le préfet M. Jayr, Romieu lui raconte ce qui vient de se passer : « Mais moi aussi, répondit M. Jayr, j'ai voulu parler au ministre des nouvelles doctrines sociales qui menacent le gouvernement, qui menacent la société, et Ton m'a ri au nez. » ^Véron, Mémoires d*un bourgeois de Paris.)

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laissait chacun construire la cité future, au coin de son feu, dans le jardin de son imagination. .. Les journaux conservateurs devenaient Tasile de tous les romans socialistes. i>

Le cabinet avait toute la confiance du roi, mais il rencontrait des désapprobateurs, des mécontents à la cour, et jusqu'au sein de la famille royale. Le prince de Joinville avait été envoyé en Afrique à cause de son opposition; on lui attribuait cette parole : on nous mène à une révolution. Dans une lettre écrite le 7 novembre au duc de Nemours, et publiée par YAkhbar^ journal d'Alger, ce prince s'abandonnait aux plus sombres pressentiments (1). Quelques nuages s'élevèrent entre MM. Guizot et Duchâtel : ce dernier avait blâmé la conclusion des mariages espagnols, et manifesté l'intention de donner sa démission ; il se décida à rester pour ne pas désorganiser le ministère et la majorité.

Depuis longtemps la présidence du conseil n'était plus entre les mains du maréchal Soult qu'une distinction purement honorifique et la direction réelle du cabinet appartenait à M. Guizot: le titre était d'un côté, l'autorité de l'autre. En 1847, le maréchal se retira, et pour

(1) « Le roi est inflexible, écrit le prince, il n'écoute plus aucun avis, il faut que sa volonté l'emporte sur tout... Il n'y a plus de ministres, leor responsabilité est nulle, tout remonte au roi... Il est habitué à gouveraer, et il aime à montrer que c'est lui qui gouverne. Son immense expérienoe, son courage et ses grandes qualités font qu'il affronte le danger audacieusèment, mais le danger n'en existe pas moins... On dira que Je gouvernement constitutionnel est particulièrement établi pour éviter cette alternative : de voir le trône occupé par un homme trop jeune ou trop vieux, pour calmer ce que les souverains ont de trop ardent ou suppléer à ce qoi leur manque... Ces malheureux mariages espagnols, nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent..... » Le gouvem^ ment personnel était si peu une réalité, et les ministres étaient si peu des ministres de paille, que dès l'origine de la campagne des banquets, le roi insista vainement auprès d'eux pour qu'ils ne permissent pas cette démonstration séditieuse; de même il réclama plusieurs fois un effectif de qntrante-quatre mille hommes à Paris, et on ne lui en donna que trenie miUe.

lui donner une marque éclatante d'estime et de reconnaissance, le roi lui conféra le titre de maréchal général de France, sorte de connétablie nominale, accordée autrefois à Turenne, à Villars, au maréchal de Saxe. M. Guizot devint président du conseil le 19 septembre

La campagne des banquets avait commencé : Tinstl- ' gateur de la coalition de 1839, M. DuvergierdeHauranne, avait encore fomenté cette nouvelle coalition. L'opposition dynastique fit des ouvertures aux républicains du National. Elle apportait l'autorité morale, ceux-ci avaient l'activité, la violence qui égare les esprits et enflamme les passions ; ils s'empressèrent d'accepter l'alliance. Le programme d'action commune devait être celui-ci : une réforme pour éviter une révolution. On laissait à chaque réunion le soin de régler les toasts; celui du roi ne fut ni exclu ni imposé. « Il n^ eut de part et d'autre aucune surprise, écrit M. Elias Regnault. Les radicaux disaient à MM. OdilonBarrot et Duvergier de Hauranne: aujourd'hui notre but unique est de vous faire arriver au pouvoir, et pour cela, nous nous maintiendrons dans le cercle légal; mais une fois obtenues les réformes qui s'accordent avec notre triomphe, nous nous réservons de demander au delà. Nous ne transigeons avec aucun de nos principes; nous faisons seulement trêve à quelques exigences qui seraient aujourd'hui inopportunes, mais que nous nous promettons de faire valoir plus tard. Notre alliance doit cesser avec votre victoire; alors nous nous retrouverons en face de vous. Le pacte fut conclu en ces termes et accepté sans restriction. »

Les républicains se montraient plus clairvoyants que ces dynastiques qui abandonnaient P arbre pour le fruits ser^ vaient ç jeter des /leurs sur P abîme et à rassurer t opinion

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publique (1). Les premiers pressentirent qu'on leur livrait la monarchie. « Sortis de chez M. Odilon Barrot, écrit Garnier-Pagès, les membres radicaux marchèrent quelque temps ensemble. Arrivés sur le boulevard, à la hauteur du ministère des affaires étrangères, ils allaient se séparer.,. Ma foi, dit en ce moment M. Pagnerre, je n'espérais pas pour nos propositions un succès aussi prompt et aussi complet. Ces messieurs voient-ils bien où cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le vois pas clairement; mais ce n'est pas à nous radicaux de nous en effrayer. — Vous voyez bien cet arbre, reprit alors M. Garnier-Pagès ; eh bien, gravez sur son écorce le souvenir de ce jour ; ce que nous venons de décider, c'est une révolution. »

Seuls parmi les membres de l'opposition dynastique, MM. Thiers et Dufaure, tout en approuvant la campagne des banquets, ne jugèrent pas convenable de s'y associer personnellement ; ils se défiaient de leur popularité ou se trouvaient trop rapprochés du pouvoir pour lui livrer un pareil assaut.

Le premier banquet eut lieu le 9 juillet 1847 au Chateau-Rouge ; mille électeurs parisiens et quatre-vingts députés y assistaient. L'acte le plus significatif de la réunion fut l'omission du toast au roi ; c'est ce qu'on appelait réserver les opinions individuelles « afin d'éviter

(1) « Au liea de simples réunions eo plein air, comme les meetings en Angleterre, ils imaginèrent les banquets politiques, sortes de réunions bachiques, auxquelles on conviait tous les mécontents de tous les partis, les sectateurs de toutes les opinions dissidentes, pour y entendre des discours et y porter des toasts qui excitaient les passions populaires, et qui t<îas aboutissaient au cri de : Vive la Réforme! sans expliquer laquelle, ni dire où et quand elle s'arrêterait. > (Dupin, tome IV.) « Pour les hommes do pays légal, tout se bornait à des questions de personnes. Les passions aveugles dont parla bientôt l'adresse régnaient en effet dans leur c<£tir. Ainsi que dans la poétique composition d'un artiste contemporain, c'étaient des morts qui combattaient des morts. » (Daniel Stem, tome I, p, 29.)

les querelles sur Tavenir de Tenfant à naître, avant de ravoir mis au monde. »

Cette manifestation se répéta dans les départements : à mesure que les banquets se succédaient de ville en ville, les discours devinrent plus audacieux, plus menaçants. Vainement M. Odilon Barrot se multipliait et s'efforçait d'obtenir que l'agitation ne sortît pas des voies constitutionnelles : dans ces agapes révolutionnaires, on ne se contentait plus de proscrire les toasts monarchiques , les toasts libéraux eurent le n^ême sort. A Orléans, Limoges, Autun, Dijon, Lille, on entendit prêcher la République et le socialisme, prophétiser la révolution ; on glorifia le drapeau rouge, les hommes de la Convention et delà Terreur. A Lille notamment, M. Odilon Barrot se trouva en face de Ledru-RoUin, et signifia sa résolution de ne point paraître au banquet, si le toast : « Au roi constitutionnel! » ne précédait tous les autres ; c'était une garantie contre les violences que la présence inattendue de l'orateur radical faisait pressentir. Le débat s'engagea, la lutte fut vive, M. Barrot et ses amis reconnurent, à leur grande surprise, qu'ils n'avaient pas la majorité, et se retirèrent. « M. Odilon Barrot a beau faire, disait un républicain, il n'arrêtera pas le char de la révolution, il en sera écrasé (1). » Il devenait de plus en plus évident que les dynastiques seraient les instruments et les dupes de leurs alliés, que les Girondins cédaient la place aux Montagnards. « La réunion de Dijon, écrit Daniel Stem, déchira le tissu d'équivoques dont on s'était enveloppé un moment, et laissa voir au pays deux

(1) Ledra-Rollin se consola de la retraite de M. Barrot en jouant sur son nom, et en disant que c*était tin barreau dans la roue. — « M. Duvergier de Hanranne organisait la pensée des banquets, M. Thiers n'y assistait pas, M. Ledru-Rollin les envahissait, et M. Odilon Barrot y était calomnié. P

partis inconciliables, plus hostiles Tun à Tautre qu'ils ne Tétaient tous deux au ministère. On aperçut clairement deux volontés opposées, dont Tune prétendait affermir la royauté en Téclairant, dont l'autre visait droit et juste au renversement de la monarchie. »

M. de Lamartine avait refusé d'assister aux banquets réformistes, parce qu'il voulait avoir le sien : au banquet de Mâcon, on l'entendit avec surprise réclamer le suffrage universel, la liberté de la presse, prédire la révolution de la conscience publique^ la révolution du niépris. L'illustre poète venait de publier son Histoire des GirofidinSy véritable panégyrique de la Terreur. Écrit avec tout Téclat d'une langue imagée, répandu par des éditions populaires, ce livre eut un retentissement électrique dans la France entière; on lut ces pages pathétiques, où l'écrivain sonne en quelque sorte le tocsin de la guerre civile, où il parle des idées révolutionnaires comme s'il avait trouvé le moyen de les appliquer sans orages, sans crimes ; on s'enivra du poison présenté sous des formes si séduisantes. L'auteur a tour à tour le langage d'un girondin, d'un montagnard, parfois même d'un royaliste ; il oublie que l'historien doit avoir une conscience, que son rôle n'est pas celui du miroir qui reflète les objets, mais celui du juge qui voit, écoute et prononce. En 1847, on ne savait pas l'apprécier avec calme ; on portait aux nues ce magicien de la plume, ou Ton s'indignait contre lui. Avant de frapper le dernier coup en faveur de la révolution comme député, il lavait préparée comme écrivain (1).

« M. de Lamartine semble dire que si la Révolation a été cnielle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par des hommes. £h bien ! voyez comme nous sommes inintelligent et sottement borné : nous neyoudrions pas d'une révolution qui serait accomplie par des anges; il y en a eu autrefois, elle a produit Tenfer, et rien que cela suf&t pour nous donner des préventions invincibles. » (Vicomte de Launay.)

LA Réforme: parlementaire et électorale 669

Poète lyrique incomparable, orateur de premier ordre, M. de Lamartine n'a ni Timpartialité de l'historien, ni les qualités ou même les défauts qui constituent l'homme politique. Il a toujours les yeux fixés vers l'idéal, ce n'est pas un homme qui sent, il imagine ses sentiments, et il lui est arrivé d'écrire qu!il avait toujours jugé et apprécié les événements d'après la forme dans laquelle ils pouvaient être racontés : il se peint tout entier dans ce passage. Pour lui, la forme emporte le fond ; il confond la religion, la philosophie, la politique, l'histoire ; il les habille, les idéalise^ les transforme au gré de sa puissante imagination. C'est sans doute en songeant à lui que Metternich a dit que nous étions une nation d'artistes, de dramaturges, bien moins révolutionnaires au fond que littéraires.

Par une bizarrerie commune à beaucoup d'hommes, M. de Lamartine voulut devenir ce que son génie lui interdisait d'être précisément : un homme d'État. Il mettait ses œuvres politiques bien au-dessus de ses vers, et traitait ceux-ci comme des dû tractions de sa jeunesse. « J*ai l'instinct des masses, écrit-il en 1828, voilà ma seule vertu politique ; je sens ce qu'elles sentent et ce qu'elles vont faire, même quand elles se taisent. » Dans les premiers temps de sa députation, il combat sous le drapeau du parti conservateur, qui se proposait une perpétuelle transaction entre l'ordre et la liberté, entre les droits du peuple et ceux des princes : tantôt il appuie la loi contre les associations, et soutient, avec le ministère Mole, la prérogative royale; tantôt il combat les lois de Septembre, les fortifications de Paris, et parle en faveur de la régence maternelle qu'il fera si tragiquement échouer en 1848. La Chambre écoute avec surprise cette parole inspirée, éclatante jusqu'à l'éblouissement, ces hymnes

éloquents où la pompe des mots et des épithètes dissimule souvent Tabsence des idées positives; elle se laisse charmer, sinon convaincre par cet orateur aux proportions grandioses, qui a tout ensemble Tallure d'un prophète, d*un barde et d'un chevalier. On peut déjà lui appliquer ce mot qu'il a écrit pour peindre Vergniaud : a Sa parole /loi tait comme son âme^ i» tant la nature morale de ce conservateur radical est le résultat de toutes les antithèses.

Il a conquis une position considérable dans le centre droit, mais la patience lui échappe : en 1841, il sollicite vainement la présidence de la Chambre, ne peut supporter un ajournement, s'indigne contre ces députés qui semblent méconnaître son génie, et se défient de ses aspirations nuageuses, de la mobilité de son esprit. Ce grand seigneur de la pensée, cet aristocrate d'origine et de sentiment a une personnalité dominatrice et intraitable. Lamartine, cette abeille de la politique'^ s'enrôle soudain dans les rangs de l'opposition dynastique (1), et c'est alors qu'il prononce cette parole orgueilleuse et frivole : la France s'ennuie. La gauche monarchique l'accueille froidement, se montre peu disposée à livrer ses troupes au nouveau général qui s'offre pour les conduire ; elle accepte son concours, non sa direction, elle le prône, le couvre de fleurs dans ses journaux, mais le tient à distance ; la gauche républicaine observe la même réserve. Lamartine s'it^ sole alors des partis, se pose en solitaire, en génie in-

compris de la politique, marche à la conquête de Tinconnu, remettant en honneur les hommes et les choses de 1793, évoquant les fantômes de la révolution. Il a l'orgueil de ses idées, il se croit le soldat de Dieu.

(1) Lamartine est une comète dont ou n'a pas encore calculé Torbite, disait M. Arago.

Il écrit en 1846 : a Le roi est fou, M. Guizot est une vanité enflée, M. Thiers une girouette, l'opposition une fille publique, la nation un Géronte, Le mot de la comédie sera tragique pour beaucoup ; la politique éreintée m'ennuie. »

Aux affaires, M. de Lamartine n'a été qu'un poète politique : la République lui apparut comme un grand drame où il devait jouer le premier rôle, et c'est ainsi qu'il répondait en 1848 à une députation d'étudiants: tt Eh ! que faisons-nous donc, que fait aujourd'hui notre pays, si ce n'est la plus sublime de toutes les poésies ? r> Comme le dit M. Cuvillier-Fleury, il n'a été, le 24 février, que le ministre étourdi et présomptueux du hasard, il n'a pas gouverné, il a chanté. Tu n'es qu'une lyre, va chanter ! lui criait un ouvrier à l'Hôtel de Ville. C'est lui qui se vantait d'avoir donné à M. Cabet l'idée de son Icarie, qui fondait des clubs bien intentionnés^ soutenait Caussidière, parlementait avec Blanqui et appelait cela conspirer avec la foudre^ lui qui disait à ses collègues : a chaque fois qu'un courrier m'arrive, et que j'entre ici pour vous entretenir de nos affaires extérieures, je vous apporte un pan de l'Europe. » Cherchant avec courage, sinon avec logique, à réparer le mal qu'il avait causé, luttant au nom de la République modérée contre la République violente, il put un instant se croire maître des destinées de la France, et l'on rapporte qu'après sa multiple élection à la Constituante, ce sublime voyageur de nuages, ce superbe rêveur s'écria : Me voilà donc aussi grand que César ou Alexandre ! Mais il passa comme un météore qui brille et disparaît aussitôt dans la nuit ; il tomba ^tout d'une pièce pour no plus se relever, sa chute fut aussi profonde que son élévation avait été inattendue et improvisée.

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