INTRODUCTION
La morale est la voix de la conscience ; elle exprime les notions du bien et du mal , du juste et de rinjuste, et n'a pas besoin, pour être reconnue, du secours de Texpérience ni des lumières de l'instruction : elle parle à l'homme encore enfant, et, dès lors, marque une ligne de séparation bien tranchée entre la nature humaine et celle des animaux.
Cependant, il est certaines sensations morales éprouvées par les animaux : la joie, la crainte, le souvenir : la joie à la vue ou au toucher d'un objet agréable, la crainte à l'approche d'un danger, le souvenir à l'apparition d'une chose ou d'un être déjà senti ou aperçu.
Mais à l'attention qui accompagne chacune de ces sensations, l'homme ajoute le raisonnement à l'aide duquel il examine les causes, prévoit ou modifie les effets. La sensation morale des animaux est personnelle, immédiate, directe, parce qu'elle doit passer; celle de l'homme est réfléchie, expansive, perfectible, parce qu'elle doit durer. Ainsi, l'amour paternel chez les uns ne va pas au-delà des limites delà nécessité, et cesse le jour où leurs petits se suf-
fisent à eux-mêmes. Chez l'autre, il ne se borne point aux besoins physiques ; il s'augmente au contraire, alors que Tenfant manifeste des besoins d'un ordre plus élevé; le père devient instituteur, et ce nouveau titre complète le premier.
Les sensations de joie, de crainte, de souvenir, se montrent déjà dans l'homme enfant avec des symptômes de raison naissante : un acte de cruauté commis à sa vue lui fait jeter des cris d'effroi ; l'animal reste impassible. — Que s'est-il passé dans l'enfant? Un mouvement instinctif d'horreur mêlé à cette réflexion que si un pareil traitement était exercé sur lui il en souffrirait : il y a donc là un fait de jugement, de prévision, de comparaison, particulier à son espèce.
Les sentiments de reconnaissance, de fidélité, d'amour ou de haine qu'on attribue à certains animaux ne sont autre chose que des manifestations du souvenir des bons ou mauvais traitements dont ils ont été l'objet; il n'y a point là un acte de raisonnement; c'est une sensation prolongée ou renouvelée, sensation morale sans doute, mais qu'on ne saurait appeler sentiment ni passion, ces deux mots impliquant ridée de réflexion, de jugement de comparaison.
La morale proprement dite n'appartient donc qu'à l'homme, et se divise en trois sortes de devoirs :
4® Les devoirs deTindividu envers lui-même d'où la sagesse ;
2** Les devoirs del'individu envers ses sem-blables, d'où l'amour ;
3° Les devoirs de la Société envers ses membres, d'où la justice, ou le droit.
Les lois morales étant inscrites dans toute conscience, chacun peut les reconnaître ; par cela même, il est tenu d'y obéir plus fidèlement qu'aux lois conventionnelles, car en y obéissant l'homme le moins éclairé se met au-dessus de la brute, et en les violant il tombe à son niveau et même au-dessous, puisqu'il emploie les facultés qui le font homme à dégrader sa nature humaine.
Enfin, le même attrait qui accompagne la satisfaction de ses désirs sensuels, le jeu régulier de ses organes , la liberté de ses mouvements, accompagne ses devoirs remplis , ses droits reconnus, ses affections partagées; aussi les stoïciens regardaient-ils l'accomplisement des devoirs individuels et sociaux indiqués par la conscience comme tellement obligatoire, qu'ils n'y attachaient pas plus de mérite qu'à la satisfaction des besoins physiques .
C'est qu'entre violer ces devoirs, c'est-à-dire commettre une faute ou un crime, et les outrepasser, c'est- à-dire se dévouer, faire abnégation de soi-même, se sacrifier pour les autres ou pour une doctrine, il y a un juste milieu, savoir, la pratique pure et simple n'exigeant d'au-
tre effort de notre part que de suivre la pen(e morale de notre nature ; c'est la vertu prêchée par Khoung-tseu (Confucius, ) qui n'osait pas exiger davantage des forces humaines, et n'admettait pas d'autre dévouement que celui dont la piété filiale pouvait être l'objet.
Cette vertu exclut les mouvements passionnés, et cependant, la passion n'est pas toujours du désordre; elle peut être une exaltation du bien, du juste et du beau ; du bien par un acte spontané de dévouement ; du juste par la résistance énergique contre l'arbitraire; du beau par le goût enthousiaste des sciences et des arts. Et de même que ces passions élèvent un homme audessus de la vie commune, quand elles s'emparent d'un peuple, elles le distinguent des autres en lui imprimant un cachet particulier de grandeur intellectuelle ou morale.
Il faut aux instincts physiques l'expérience et l'habitude pour arriver à coup sur aux objets de leur convoitise; il faut à l'instinct moral également l'expérience, et, de plus, l'exemple et l'enseignement, pour éclairer les sentiments et régler les passions. L'expérience individuelle suffit aux animaux ; elle leur apprend tout ce qu'ils doivent savoir ; elle ne suffit pas à l'homme.
Un enfant qu'on laisserait se développer tout seul, sans direction, sans guide, sans conseils, demeurerait, jusqu'à l'adolescence, inepte, incapable de saisir les rapports, déjuger et de prendre une décision. Les notions du juste et
de rinjuste resteraient en lui comme à l'état latent, ou se manifesteraient par des actes incohérents, désordonnés, ainsi qu'un sol fécond, laissé sans culture, produirait une végétation exubérante et inutile.
Par exemple, il jugerait qu'un acte est bon ou mauvais en soi quand il lui apparaîtrait tel, tandis que la cause lui étant connue le lui ferait juger autrement. Il serait pour tout ce qu'il verrait ou entendrait dans la position où l'on se trouve en face d'un fait dont on ne sait pas les motifs; un mouvement d'indignation peut être taxé de colère ; un acte de justice peut être pris pour de la cruauté.
Il dépend de l'homme de dominer ses penchants au mal, soit en écoutant la répugnance intérieure qu'il éprouve en voyant faire ou en faisant lui-même un acte opposé à ses notions du juste el du bien, soit en recevant de sages conseils, soit en imitant de bons exemples. — - Au contraire, une fausse éducation, de funestes exemples, transforment ses bons penchants en mauvais et dénaturent en lui le sentiment du bien et du mal.
Entre les notions naturelles et les notions acquises, il y a souvent toute la différence qui existe entre la vérité et la fable, entre l'histoire el la légende, entre la justice et l'arbitraire. Pour en juger, il suffirait quelquefois de rentrer en soi-même, de se consulter, de se demander comment on agirait si l'on avait son libre arbi-
tre, son action indépendante, et Ton reviendrait alors à la morale naturelle. Or, ce travail d'appréciation est difficile , à cause des idées reçues, des habitudes prises, des règles conventionnelles , des obligations contractées , exclusives du raisonnement.
Et, cependant, il n'y a pas à se tromper sur la moralité d'un acte qu'on exécute ou qu'on juge au point de vue du sentiment inné du bien et du mal ; on reconnaît spontanément s'il est d'accord ou en désaccord avec ce sentiment. Kant dit : « Agis de telle sorte que les maximes de ta volonté, c'est-à-dire la règle à laquelle tu obéis, puisse revêtir la forme d'un principe de législation universelle. »
Ce qui veut dire : L'homme en état de prendre une libre détermination n'a qu'à se replier sur lui-même, et il jugera comme instinctivement si l'action à laquelle il va se livrer sera conforme au sentiment du juste dont toutes les consciences sont pénétrées, lui fera obtenir l'adhésion des autres et pourra leur servir de modèle.
Mais l'approbation de sa conscience doit passer avant celle d'autrui. Cicéron disait : « Je fais plus de cas du témoignage de ma conscience que de celui de tous les hommes. » Et, en effet, une conscience libre de préjugés est un meilleur guide et une plus sûre lumière que le jugement d'autrui, dicté souvent par des préventions.
"Enfin, le discernement intérieur permettant à
rhomme de se prononcer et de choisir, le constitue responsable de son choix et le rend même coupable ou méritant avant d'avoir agi, par le fait de sa volonté ; ce qui faisait dire aux anciens : € La seule volonté de pécher est un péché. »
Il importe donc qu'aucune circonstance ex-térieure n'entrave l'exercice de sa liberté, ni qu'aucune volonté ne vienne contrecarrer son libre arbitre ; en un mot, il faut qu'il puisse agir spontanément, avec toute la protection accordée au droit et toute l'inviolabilité assurée à la personne.
Les animaux suivent librement la pente de leur instinct; l'homme, en qui l'inteUigence supplée à un instinct moins sûr, a besoin d'une liberté qui lui donne le moyen d'accomplir le plus grand nombre possible d'actes spontanés ; si on lui en enlève l'exercice, on le fait soudain tomber au dessous de la brute, car on le prive des avantages correspondant à ceux dont la brute a la pleine possession.
La liberté permet à l'homme d'exercer une action directe sur ce qui l'entoure et sur luimême, de se créer ou de modifier ses relations avec le monde extérieur comme avec ses semblables, de combattre, de résister, de se déterminer enfin dans un sens ou dans un autre suivant les inspirations de sa conscience; et s'il est dans une position normale d'instruction, d'expérience, de bien-être, il jouit de la plénitude
de lui-même et peut avancer dans une voie toujours progressive.
Enfin, la liberté est le plus puissant aiguillon à Taccomplissement des devoirs de citoyen et de père de famille, au respect de la propriété, en un mot à la pratique de toutes les vertus sociales ; elle seule fait donc l'homme intelligent et moral, puisque elle seule permet le développement de ses facultés et raccomplissement de ses devoirs.
M. Jules Simon, dans son dernier ouvrage, a fort bien déterminé les rapports de la liberté avec lamorale. «Nous passons notre vie, dit-il, à nous disputer sur toutes choses, à mettre tout en question, à élever des systèmes dont celui-ci s'empare et qu'un autre renverse comme des châteaux de cartes ; il n'y a qu'un point sur lequel nous soyons d'accord, et c'est l'existence de la loi morale. Chacun la lire de son côté et prétend l'approprier à ses instincts, à ses besoins, à ses convoitises, mais personne ne la nie. On l'invoque même en la violant. On ruse avec elle, on la déguise, on la voile ; mais on ne la nie pas. Il faut donc avouer que quand même tout le reste serait faux, ces deux points demeureraient inébranlables en dehors et au dessus de la science : c'est que l'homme est libre etque sa liberté est soumise à la loi naturelle. »
Après les devoirsenvers soi-même, nés de l'instinct de conservation, viennent les devoirsenvers
les autres, nés de l'instinct social. A l'intérêt personnel se joinU'amQur du prochain; etc'est alors que des lois conventionnelles s'ajoutent aux lois naturelles par des prescriptions ayant pour objet de détermintr les droits et devoirs réciproques, et de ramener la conduite de chacun à rutihté commune.
Quelle que soit l'origine de l'homme, il s'est mis en société poury trouver non pas seulement la satisfaction de ses besoins matériels, mais encore la satisfaction de ses besoins moraux, de l'amour, de l'amitié, de toutes les affections, en un mot, qui le font homme et dont la pratique exige une relation continuelle avec ses semblables.
En dehors de tout enseignement, une fois à l'âge de raison, il reconnaît de lui-même ce qu'il doit aux autres et ce que les autres lui doivent; il admire spontanément l'ordre, l'harmonie, la beauté dans la nature, la bonté et la justice dans son semblable ; et si la passion l'entraîne dans le désordre elle ne l'aveugle pas jusqu'à le lui faire aimer dans les autres ; le méchant déteste le méchant, et ce n'est point par goût qu'il se livre au mal, c'est parce qu'il le croit un moyen plus prompt pour obtenir la satisfaction de ses désirs, l'acquisition du pouvoir ou de la richesse ; il préférerait arriver par les moyens honnêtes ; le mal à ses yeux n'est qu'un pis-aller.
Si les liens de la famille et de la société n'é-
taient point soudés par les affections morales par les sentiments, les hommes seraient entre eux comme les fourmis et les abeilles, agglo>mérés seulement en vue de Tinlérêt colfectif, apportant chacun son contingent de travail el de butin à Tassociation particulière où sa nais sance Taurait jeté; mais sans aucune expansion d'amour, sans aucune relation d'idées, sans aucun service réciproque au delà de sa lâche, mesurée en quelque sorte d'avance.
Cette association, fondée uniquement sur les besoins physiques et les intérêts matériels, a déjà sans doute l'avantage d'établir entre ses membres une admirable solidarité, en leur assurant une juste répartition de nourriture, d'asile, de sécurité ; et tel est le mobile instinctif qui pousse certaines espèces d'animaux à se réunir, tel a pu être celui des premières sociétés humaines; mais, pour celles-ci, un pareil mobile ne suffit pas et devient même funeste, quand il est exclusif, parce que la nature ambitieuse de l'homme poussant chacun à monopoliser, à faire refluer sur sa tête le plus d'avantages possible, il faut qu'il soit contenu par les sentiments d'amour et de justice envers les autres.
S'abstenir du mal et faire le bien, voilà les deux bases de la morale sociale, deux préceptes universels, incontestables et incontestés, et qui domineraient d'une manière absolue, s'ils étaient. à l'abri de fausses interprétations et
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d'applications erronées. Mais, dans l'adolescence de l'humanité comme dans celle de l'individu, l'imagination se mêle aux sentiments, les dénature, les complique; l'échange perpétuel d'idées entre les hommes fait naitre différents points de vue, des formules capricieuses, des théories particuHères ; on exagère les principes, on force les conséquences. Il en résulte des différences de mœurs, d'idées et de lois, qui séparent entre eux les individus et les peuples. Le sublime de la théorie sociale consiste à préférer sa famille à soi-même, son pays à sa famille, et l'humanité à son pays ; mais, jusqu'à ce jour, c'est l'inverse qui s'est produit : l'amour personnel domine tout autre amour; le primo milii, justement blâmé par les moralistes, lorsqu'il dégénère en égoisme, avec lequel cependant il ne faut pas le confondre, est encore une règle universelle de conduite, à cause des nombreuses difficultés que rencontre l'homme pour assurer sa propre conservation, pour vaincre les obstacles de la nature et pour concilier ses intérêts avec les intérêts divergents de son prochain.
I/amour paternel et l'amour filial viennent au second rang, l'amour de la patrie au troisième; mais l'amour de l'humanité en est encore à l'état de théorie, par suite de la séparation des hommes en nations, en lois, en cultes, en langues, en industries différentes.
Enfin, l'exercice même de ces affections ne
s'accomplit pas toujours avec liberté : dans l'individu, il y a lutte entre les passions et les devoirs; dans la famille, il y a lutte d'intérêts et de caractères ; dans la nation, il y a lutte de rivalités ; dans Thumanité, il y a lutte de climats, de races et de civilisation ; et, cependant, les principes fondamentaux de la conduite individuelle et sociale sont les mêmes partout et en tous temps, parce qu'ils émanent d'une même conscience ; autrement ils difléreraient essentiellement de peuple à peuple, comme les idées philosophiques, politiques et religieuses. S'ils n'ont pas produit des actes, des coutumes et des lois identiques, c'est à cause des influences locales et des préjugés traditionnels qui les ont dominés; mais il en est sorti des pensées analogues, toutes les fois que celles-ci ont pu être librement conçues et exprimées ; la preuve en est dans les sentences, maximes, théories morales de difl'érents peuples n'ayant eu aucune relation entre eux; elles présentent une telle analogie de fond et de forme qu'on leur supposerait un seul auteur.
Pourquoi l'homme a-t-il impliqué ses lois de mesures en quelque sorte extra-morales? Pourquoi aux devoirs que lui indiquaient ses notions du juste et de l'injuste a-t-il ajouté d'autres devoirs aussi impérieux, quoique motivés par des circonstances ou des nécessités passagères?
C'est que la société ne repose pas uniquement
sur les sentiments moraux ; l'amour paternel, l'amour fdial , l'amour du prochain , sont du domaine de la volonté individuelle ; chacun dans sa conscience en trouve les lois, et leur pratique est laissée à son libre arbitre. Mais les rapports civils, politiques, religieux, ont besoin, à cause de leur nature variable, d'être énumérés, réglementés et sanctionnés pour être obligatoirement reconnus et suivis; et alors, il répondent à l'état des mœurs, des idées, en un mot, de la civilisation de chaque époque et de chaque pays.
Avant l'usage de l'écriture, les règles de conduite individuelle et sociale se transmirent oralement, et bien que les passions durent souvent mettre obstacle à leur accomplissement, elles se perpétuèrent sous la sauvegarde de l'intérêt collectif; le père les maintenait dans la famille, le chef dans la tribu, et chacun, les contrôlant par son jugement personnel, devait, en cas de violation, d'abus, d'erreur, d'arbitraire, protester au nom de la morale naturelle.
Les premiers monuments écrits ne sont pas des lois; l'imagination précède le raisonnement, le poète est antérieur au légiste. Cependant, les traditions primitives renferment des éléments de législation, car elles rapportent des coutumes, des usages consacrés par une longue pratique, et dont on a fait des lois absolues, en les appuyant d'une sanction pénale.
La législation primitive se ressent de l'état
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d'une société adolescente, elle est irrégulière, naïve, minutieuse ; elle entre dans les détails de la conduite privée, dont chacun aujourd'hui est laissé juge, consacre beaucoup de devoirs et peu de droits, se complique de mesures nécessitées par les événements ou imposées par les caprices ou Tambition des chefs.
Un double principe a dû guider tout d'abord les législateurs : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait. — Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait. » Cette réciprocité est la première garantie d'ordre social, car nul ne se croit consciencieusement obh'gé envers les autres de ce dont les autres ne seraient pas obligés envers lui.
Mais l'égoïsme armé du pouvoir en a détourné bientôt l'application par des distinctions de naissance, de fortune, de rang ; il a établi des privilèges d'un côté, des exclusions de l'autre; et, pour les maintenir à jamais, il y a ajouté la sanction de peines ou de récompenses, nonseulement en ce monde, mais encore au delà du tombeau. La terreur étant un puissant moyen d'agir immédiatement sur les esprits, on les a effrayés par la peinture de divinités vengeresses poursuivant le prévaricateur dans son existence présente et à venir, et jusque dans sa postérité. Cette menaçante perspective a pu arrêter plus d'une main sur les mauvaises actions, mais elle a aussi imposé des actes contraires aux notions naturelles du bien et du mal, du juste et
de l'mjuste, en substituant ou ajoutant des pratiques superstitieuses aux règles de la conduite privée ou pu^Jlique.
Le devoir de la société envers ses membres consiste à leur assurer une égale protection, à répartir entre eux d'une manière équitable et proportionnelle les moyens d'existence»..
Sans doute, l'inégalité d'inteUigence, de mérite ou de vertu, doit entraîner une inégalité de position sociale, de fortune, de considération ; et, sous ce rapport, on peut justifier les différences dont le monde présente le spectacle entre les hommes d'une même nation, entre les peuples du même globe; mais ces diflérences ont été exagérées au point que, si l'on jugeait de la société humaine par son histoire, on croirait que le plus grand nombre des hommes naissent pour l'usage et l'utilité du plus petit nombre, que les gouvernés sont faits pour les gouvernants, les travailleurs pour les oisifs, contrairement au but originel de toute association.
Les inégalités physiques et intellectuelles ne pourront jamais entièrement disparaître, mais elles deviendront moins choquantes lorsque les institutions seront assez libérales pour assurer à tous une suffisante culture et un complet développement du corps et de l'esprit.
Le perfectionnement simultané de l'individu et de la société dépend moins de Tacquisition d'idées nouvelles que de la reconnaissance toujours plus générale des principes éternels du droit et du devoir et d'une application toujours mieux entendue des sentiments du bien, du beau et du vrai.
Un signe non équivoque de ce perfectionnement c'est l'abolition récente, en Europe, des traitements cruels exercés jusqu'au dernier siècle sur les prisonniers de guerre, sur les coupables et sur les esclaves ; c'est aussi la tolérance imposée aux cultes les uns à l'égard dos autres ; c'est, enfin, l'abolition de la peine de mort en matière politique.
Depuis un siècle, en Europe, la législation tend de plus en plus à généraliser ses bienfaits, à placer l'intérêt permanent de tous au-dessus des nécessités passagères de la politique, à subordonner les droits et les devoirs de chacun aux considérations du bien public. On comprend enfin qu'il doit y avoir une sorte de balance entre le pouvoir et la liberté, entre la force et la justice.
La liberté individuelle gagne aussi beaucoup de terrain; la loi n'envahit plus le domaine de 'la conscience et elle se dégage chaque jour de règles qui touchent à la vie privée, c'est-à-dire aux pratiques de la morale particulière ; chacun est libre d'être généreux ou avare, égoïste ou prodigue, reconnaissant ou ingrat, crédule ou
incrédule, d'aimer ou de haïr son prochain, à la condition de ne point lui nuire par action ni par parole. L'exercice de la liberté individuelle trouve son contrôle dans le sentiment instinctif du bien et du mal, et sa sanction dans l'estime ou le mépris des autres. L'amour-propre, d'une part, la considération publique, d'autre part, tels sont les mobiles de la pratique spontanée de ce qui est bon, utile et juste.
Un puissant élément d'amélioration sociale, neutralisé par la prédominance de la force, c'est l'acfion de la femme sur les mœurs publiques.
A la différence de nature physique qui sépare les deux sexes correspond la différence de nature morale. Le sentiment prévaut chez la femme, l'idée prévaut chez Thomme ; la femme cède à l'impression immédiate qui lui vient du dehors, l'homme la raisonne. Mais la moralité particulière à chacun des deux sexes se complète, se fortifie, s'augmente par l'union. La différence même des inclinations en balance les excès, en corrige les erreurs, et leurs efforts simultanés atteignent mieux au but commun. Ainsi, le père et la mère unissant leurs attributions respectives en forment comme un seul amour pour élever le même enfant.
La femme pourrait jouer dans la société un rôle proportionnellement égal à celui de
IXII lA MORALE CHEZ LES CHINOIS
l'homme ; mais ce rôle semble ajourné à l'époque où ne domineront plus la force, l'habilete, l'audace, la valeur guerrière, incompatibles avec sa nature douce, résignée, pacifique. J. homme en est encore à se défendre par des moyens matériels contre les abus, les empiétements, les violences, l'égoisme, l'ambition. la cupidité de son semblable, et tant qu'il sera en lace de ces obstacles, la femme, ne pouvant prendre part à la lutte, demeurera dans l'arrière plan social jusqu'à ce que le triomphe déhmlit du droit sur la force l'appelle à contribuer pour sa légitime part à l'œuvre de la civinsation .
L histoire des sentiments et des passions chez un peuple donne la vraie mesure de sa moralité aux diverses époques de sa vie sociale ; elle peut montrer jusqu'à quel point il a conformé ses institutions, ses usages, ses mœurs, ses idées. aux notions naturelles du bien, du juste et du beau, jusqu'à quel point il les en a fait dévier.
Le véritable progrès de la civilisation ne consiste pas dans l'acquisition de nouveaux moyens industriels et scientifiques pour atteindre au plus haut degré de prospérité matérielle, mais dans le plus ou moins d'accord de la conduite privée et publique des hommes avec les grands principes de la morale. C'est ainsi que les Romains valurent beaucoup mieux, moralement
LA MORALE CHEZ LES CHINOIS XXm
parlant, sous Numa que sous Auguste, parce qu'ils furent plus honnêtes, plus indépendants, plus sévères de mœurs, s'il faut en croire la tradition. Sous l'Empire, les arts, la littérature, l'industrie, le commerce jetèrent un grand éclat, tandis que la moralité privée et publique se dégradait au point de préparer peu à peu le triomphe des barbares.
Les historiens de la philosophie ancienne et moderne ont traité accessoirement de la morale en analysant et définissant les sentiments et les passions; cependant la philosophie et la morale sont deux sujets sinon opposés, au moins disUncts. L'état moral d'une époque peut influer sur les idées philosophiques de la même époque, tandis que celles-ci ne lui rendent pas un même degré d'influence, parce qu'elles s'élaborent dans un cercle fort restreint d'hommes éclairés. Il vaut donc mieux prendre séparément ces deux sujets, afin de les traiter plus complètement.
Les livres spéciaux concernant la morale ne manquent pas; plusieurs encyclopédies définissent et expliquent les sentiments et les passions sous les mots particuliers qui les expriment, en y ajoutant parfois un résumé des opinions anciennes et modernes ; c'est là plutôt une analyse critique qu'une histoire proprement dite ; 1 fallait joindre à l'examen des doctrines morales l'histoire des sentiments et des passions, danslesfails, lesmceurs, les coutumes.
les lois, les idées de chaque peuple, de manière à former comme les annales chronologiques de la conscience humaine. C'était là un travail nouveau et important; j'ai osé Y entreprendre, et, au risque d'avoir trop présumé de mes forces, après quinze années de patientes études, j'en livre aujourd'hui les premiers résultats.