ÉPOQUE ANTÉ-HISTORIQUE
La longue et solitaire existence de Tempire chinois est un fait unique dans l'histoire générale de rhumanité. Les peuples de Tantiquité ne Tont connu que pour ses productions industrielles, mais ils n'ont rien dit et rien su de sa civilisation intérieure. Les voyageurs qui, au moyen-âge, purent le visiter, le firent d'une manière rapide ou superficielle, et n'en rapportèrent que des renseignements fort incomplets.
Ce sont les missionnaires jésuites qui, les prt^miers, ayant pu faire un long séjour dans sa capitale , ont eu le temps de recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la civilisation chinoise, et d'envoyer à l'Europe des monuments littéraires capables de rivaliser avec ceux des autres peuples.
La Chine s'est développée par sa propre nature, sans le secours d'aucune influence étrangère. A l'époque de l'introduction du Bouddhisme , elle était parvenue à un degré de civilisation relativement supérieure à celle des nations européennes ; mais dés lors elle a cessé d'en agrandir le cercle, comme si, désormais, il lui eût été impossible d'avancer plus loin. Est-ce l'influence étrangère qui paralysa ses progrés, ou bien avait-elle épuisé son génie inventif ? Les deux causes peuvent avoir agi concurremment.
Les annales les plus authentiques font remonter à près de 3,000 ans avant notre ère ses commencements historiques; et bien que la légende ou tradition fabuleuse y tienne encore une certaine place, elle ne prédomine pas, comme dans l'histoire primitive des autres peuples, au point d'obscurcir les faits naturels, parce que Tesprit positif des Chinois se dessinant de bonne heure, s'est attaché beaucoup à la realité et fort peu à la fiction.
Mais ce qui caractérise la civilisation chinoise, c'est la morale ; c'est par ce côté qu'elle se distingue des autres civilisations, et qu'il importe surtout de l'étudier.
Chez aucun autre peuple, en effet, on ne trouve aussi complètement formulées les ètHrnelles lois du bien, du vrai et du juste, inscrites dans la conscience de l'homme; on les retrouve à chaque page de son histoire, invoquées par ses hommes célèbres, ses empereurs, ses ministres, ses philosophes, ses lettrés.
Toutefois, nous devons signaler dès ce moment le point défectueux ou incomplet de cette morale , ce qui l'a rendue impuissante à fonder des institution!!
LA MORALE CBEZ LES CHINOIS ft
durabl^.Elle préconise les devoirs privés et publics; elle laisse dans l'ombre le droit, c'est-à-dire la justice sociale. Elle proclame bien haut les obligations réciproques des hommes entre eux, mais elle ne les sanctionne pas ; elle blâme les abus du pouvoir, mais elle n'a point la force de les empêcher ; elle déclare chacun responsable de ses œuvres, et laisse subsister la solidarité criminelle de père en fils; elle prêche l'humanité, et conserve l'esclavage ; elle exalte la piété filiale, et laisse la mère, l'épouse et la fille dans une condition servile et dégradante. Faute d'institutions basées sur le droit, nous verrons le sort de la Chine dépendre entièrement du hasard qui placera à la tête de son gouvernement des hommes plus ou moins bien intentionnés, c'est-à-dire plus ou moins fidèles aux lois de la morale.
Ceux qui s'efforceront d'y conformer leurs actes auront la satisfaction intime, désintéressée, dé voir les mœurs s'améliorer, la paix fleurir sous l'influence de leurs vertus. Mais uniquement attachés aux devoirs dictés par une conscience honnête et aux bons exemples laisséspar leurs prédécesseurs, ils croiront n'avoir aucune sanction à y ajouter. Ils se contenteront de proclamer des principes éternels, que nul ne conteste, et ne songeront pas à fonder des institutions capables d'en assurer à jamais la pratique et d'en prévenir la violation. Ils laisseront à leurs successeurs des conseils et des exemples plutôt que des lois, et quand ceux-ci mettront leurs passions au-dessus de leurs devoirs, comme ils auront la puissance et la richesse pour y satisfaire, ils ne seront arrêtés par aucun obstacle religieux ou légal, et entraîneront tout Tem-
pire dans leurs désordres. Tel est le spectacle que présente Thistoire morale de la Chine pondant plus de 4,000 ans.
Les traditions anté-historiques de la Chine ne le cèdent pas à celles dès autres peuples pour l'exagération des temps : c est par millions d'années que comptent les annalistes; mais ils procèdent d'une manière qu'on pourrait appeler scientifique, en divisant la période primitive en trois règnes : le règne du ciel, le règne de la terre et le règne de l'homme. Arrivés à Thomme, loin de le représenter comme créé tout d'une pièce avec les plus hautes facultés du corps et de Tintelligence, puis déchu à la suite de quelque rébellion contre le ciel, ils le montrent sous des formes moitié d'homme, moitié d'animaux, errant dans les forêts, habitant des cavernes, grimpant sur les arbres à la manière des singes et vivant ou luttant avec ces derniers. On rapporte même qu'alors étant sans cesse au milieu des animaux, il ne cherchait point à leur faire du mal ; est-ce à dire qu'il ne se nourrissait pas encore de leur chair ?
Cependant ses aptitudes particulières se développant, l'éloignèrent peu à peu de la vie de nature : l'habileté de ses mains, l'agilité de son corps, aidées par son esprit inventif, lui firent trouver de nombreuses ressources et favorisèrent la propagation de son espèce. La population humaine venant à s'accroître, les animaux, ajoute la tradition, furent obligés de lui disputer le terrain qu'elle enva-
hissait chaque jour davantage. Pour se soustraire à ces attaques, l'homme se bâtit des cabanes, se tailla des armes et se forma en groupes ou tribus. Telle fut l'origine de la société chinoise. On voit que cette tradition diffère peu en quelques points des conjectures des savants modernes sur les commencements de l'humanité.
Mais il faut descendre jusqu'au règne de Fou-hi (en 3468 avant notre ère (1), pour arriver aux premières traces de la constitution définitive de cette société. La légende dit que Fou-hi était fils du Ciel, parce que sa mère l'avait enfanté par l'opération du Ciel ; de là le titre de Fi7* du Ciel que prirent ses successeurs.
Les historiens rapportent que cet empereur opéra de grandes réformes, et qu'entre autres il créa des ministres, dont l'un fut spécialement chargé de prévenir ou de soulager la misère : un ministère des pauvres! C'était une institution à conserver.
Il fonda le mariage qui n'existait pas encore et ordonna un costume diffèrent pour les deux sexes. « Avant cette époque , dit un historien , les hommes connaissaient leur mère, mais ils ne connaissaient pas leur père. » L'histoire chinoise intitulée Wai'ki rapporte qu'auparavant on ne séparait point les hommes des fenmies.
Une fois le mariage étabh, on commença d'offrir des peaux pour présent de noces, et dès ce moment, ajoute l'histoire, les hommes cessèrent de vivre dans la débauche.
(1) J ai adopté la chroQelogie de M. Pauthiik, le dernier historien de la Chine.
On attribue également à Fou-hi une défense qui s'est conservée, celle d'épouser une femme dont le père portait le même nom que la famille du futur ; cette défense s'explique par la nécessité où Ton était alors de distinguer les familles par des appellations diverses, afin d'éviter les confusions.
On dit de sa fille qu'elle obtint d'être vierge et épouse tout ensemble. Je note cette tradition, car elle montre qu'alors les Chinois, comme les autres peuples anciens, avaient une grande vénération pour la virginité.
Un de ses successeurs, Cliin-noung (en 3218), inventa la charrue, enseigna Tagriculture, composa des hymnes sur la campagne et fit des instruments de musique pour adoucir les mœurs ^ dit l'historien, résultat fort problématique, si l'on en juge par l'état d'imperfection où fut toujours la musique chinoise. On dit de cet empereur qu'il ne détruisait aucune chose pour s'agrandir, n'abaissait personne pour s'élever, était le même dans la bonne et dans la mauvaise fortune; que son peuple n'était composé que de gens vertueux, vivant dans la concorde, ce qui rendait les supplices inutiles. Chacun s'estimait assez riche, parce qu'il se contentait de ce qu'il avait. La tradition ajoute qu'il savait le blanc et conservait le woiV, c'est-à-dire qu'il réunissait en lui deux natures.
Hoang-ti(en 2698), avec qui commencent les temps à peu près historiques, apporta aussi de grandes réformes dans le gouvernement : il divisa le peuple en différentes classes, à chacune desquelles il assigna une couleur particulière de vêtement. Cette division ne parait pas s'être longtemps maintenue. Mais quant à la couleur jaune attribuée spéciale-
LA Mpl^ALE CHEZ LES CmNOJS , f
ment à la famille impéri^e, elle est encore portée de nos jours, ce qui n'accuse pas beaucoup d'esprit novateur chez les Chinois en matière de mode.
On lui doit aussi l'établissement du tribunal d'histoire qui a contribué à doter la Chine de^ annales les plus authentiques que jamais nation ait possédées, et enfin des écoles d'instruction pour la jeunesse, pépinière de lettrés où l'on recruta les fonctionnaires publics, sans distinction de naissance, mais suivant les grades littéraires obtenus dans les concours.
Dès cette époque, tout individu, à part les esclaves, put s'adonner hbrement à la profession de son choix et aspirer même aux fonctions publiques, suivant son degré de talent jugé par des examinateurs spéciaux.
Hoang-li réunissait le pouvoir religieux au pouvoir civil; le culte se bornant à offrir des sacrifices au souverain suprême [Chang-li], dont l'empereur était le représentant sur terre, sous le titre de Souverain jaune {Hoang-ti ({)) et de Fils du Ciel [Tien-sée]^ il n'était pas nécessaire d'avoir des prêtres et des sacrificateurs, et l'absence d'une caste sacerdotale en Chine a pu contribuer à la longue durée de cet empire, eu y maintenant la concentration du pouvoir dans les mains temporelles.
On lui attribue un livre de morale appelé Netking, sorte d'encyclopédie où l'on pouvait apprendre les règles de conduite intérieure et extérieure.
Cependant, contrairement à sa réputation d'aus-
(1) Parce que la terre de son temps étuit jaune. Voir la vie de Hoany-ti, par le Père Amiot, Mémoir$$ sur lef qunoit, t. XIII, p. 125.
térité, il eut quatre épouses et plusieurs concubines.
De lui aussi date Torigine des cérémonies en
l'honneur des morts.
A la mort de Hoang ti, en 2597 , les Chinois pleins de reconnaissance pour ses immenses services dérogèrent à l'ancienne coutume consistant à choisir le souverain entre les plus sages de l'empire, et jetèrent les yeux sur son fils Hiuen-hiao, qui s'était d'ailleurs efforcé d'imiter le grand Fou-hi ; mais devenu empereur, il n'ajouta rien aux institutions de son père et se contenta d'en maintenir l'observation. Il poussa l'amour de la paix jusqu'à la faiblesse, et laissa se former les sectes superstitieuses qui se livraient à la magie et à l'idolâtrie. Un historien du ixe siècle de notre ère dit : « Ce mal si détestable introduit sous ce règne s'augmenta de siècle en siècle, et fut poussé au point où nous le voyons par la tromperie et la séduction des Tao-sse et des Ho^ chang qui entraînent le peuple dans l'erreur. »
D'autres historiens font remonter à ce régne le commencement delà dissolution des mœui-s ; ils dirent que dèslors l'intérêt particulier devintle mobile des actions, et qu'on travailla à acquérir des richesses et à obtenir de vains honneurs.
A sa mort, les grands et le peuple réunis désignèrent Tchuen-hio petit-fils de Hoang-ti, que sa qualité et ses talents avaient fait entrer de bonne heure dans la haute administration, où il déploya beaucoup de sagesse.
Une fois monté sur le trône (en 251 4 avant J.-C.) il chercha à détruire les pratiques superstitieuses qui s'étaient introduites sous le règne précédent, décréta qu'à l'avenir on ne sacrifierait plus qu'en
l'honneur de Chang-ii, et que l'empereur seul serait le grand sacrificateur. Il composa, à cet effet, une musique particulière appelée chin-yun pour le prochain sacrifice.
Il ordonna de grands travaux astronomiques (1), divisa la Chine en neuf provinces confiées à des gouverneurs, et enfin, transforma l'empire en une vaste unité .
Il mourut en 2437; on désigna pour lui succéder Ti-ko, pour lequel l'empereur défunt avait marqué une estime particulière, et qui déployait une grande habileté dans le maniement des affaires.
Ti-ko donna une certaine extension à l'enseignement de la morale, et, à cet effet, institua des docteurs.
« Ti-ko, rapporte-tK)n, savait employer chaque chose à son usage propre, et en tirer le meilleur parti possible. Il n'était pas attaché à sa personnalité. . . 11 était équitable à l'égard de tout le monde ... Il se gouvernait lui-même comme il gouvernait les autres. . . On peut dire qu'il brillait par l'éclat de sa figure, mais les vertus dont il était orné brillaient encore davantage. . . Il gardait en toutes choses ce juste milieu qui fait la perfection. »
Un autre historien, Po-kié (2), dit que ce prince avait l'esprit vif et pénétrant. Attentif sur lui-même, il ne laissait échapper ni parole, ni geste qui ne fussent dignes de son rang. Libéral, bienfaisant, il ne cherchait en tout que l'avantage de son peuple dont il étaii autant le père que le souverain.
(1) Voir VHùtoin générale delà Chine, t. I, p. 31 et suir. Mémoires concernant les Chinois, t. XIII, p. 250 et suiv.
(2) Mémoires concernant les Chinois, t. III, p. 15.
La pratique de la polygamie dépare un peu ces éloges. Ti-ko eut quatre fenunes légitimes , sans ►compter les concubines.
On ne peut pas dire en Chine plus qu'ailleurs, tel père tel fils; le fils aîné de Ti-ko, Ti-tchi appelé à lui succéder (en 2366) à raison de l'estime qu'on portait à son père, fut indigne d'un pareil choix. Il était d'un naturel pervers, oisif, débauché et incapable. Avec ces mauvaises qualités, les affaires publiques ne tardèrent pas à péricliter, et pour prévenir de plus grands désastres, les principaux officiers de l'empire conspirèrent son renversement au profit du jeune Yao, son frère, qui avait montré déjà les meilleures aptitudes.
Ti-tchi fut déposé officiellement, en vertu du droit que les grands et le peuple avaient encore à cette époque d'élire un empereur ; ce droit avait pour double avantage de choisir le meilleur entre les plus dignes, et de garantir un pouvoir durable dans la personne de Telu; c'était là une double garantie : l'estime générale d'un côté, la vraie légitimité de l'autre.
C'est avec le règne de Yao que commence le livre sacré des annales, le Chou-king.