VI. — Démonoinanlsteg
Il peut paraître étrange que l'on trouve dans les œuvres médicales du moyen âge si peu de traces d'une maladie aussi remarquable que la chorée ; mais en y réfléchissant un peu, ce silence s'explique facilement.
Lorsque l'école arabe eut disparu de l'Europe, l'exercice de la médecine passa presque exclusivement entre les mains des moines, et dès lors cet art s'appuya sur l'autorité dominante , sur la foi.
La conviction régnait alors que si la guérison d'une maladie ne s'opérait pas, il ne fallait s'en prendre ni à l'ignorance du médecin, ni au mal lui-même, mais uniquement au défaut de foi du malade. Il était donc naturelle que l'on attribuât la chorée à l'influence du malin esprit, comme toutes les maladies nerveuses. La mère d'un enfant attaqué de cette maladie, ou même les personnes d'un âge mûr qui en étaient atteintes, étaient mises à la torture par les prêtres et tourmentées jusqu'à ce qu'elles avouassent qu'elles avaient eu commerce avec lediable. Laquestion savait convertir la plus légère peccadille en un crime énorme, arracher au patient l'aveu d'embrassements sataniques, et mettre à profit les cris de la douleur dans un but abject.
S'il s'agissait de l'enfant ou du parent d'un homme puissant envers qui le clergé craignait de se compromettre, on en était quitte pour accuser de sorcellerie quelque pauvre vieille femme, et on la condamnait au feu comme la cause de la maladie.
C'est au médecin belge Jean Wier, né en 1515 , mort en 1586 , qu'appartient la gloire de s'être élevé le premier
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directement contre cette aberration de l'esprit humain. Mais aussi avec quelle fureur ful-il attaqué par Bodin, Balduin Ro7isœus, et d'autres (1) !
Pendant longtemps encore les médecins les plus distingués partagèrent l'opinion qui attribuait à des causes surnaturelles les maladies qui se manifestaient par des mouvements involontaires des muscles. Aujourd'hui même, au milieu du XIX' siècle, ce préjugé règne toujours parmi le peuple des campagnes, dans plusieurs contrées de l'Europe.
Félix Plater (2) appela lui-même un exorciste auprès d'un malade attaqué de tétanos , qu'il crut possédé du diable parce qu'il l'avait vu rester plusieurs jours sans boire ni manger.Il croyaitaussi que les malheureux atteints de chorée, chez lesquels le mal avait attaqué les organes de la phonation, comme cela arrive quelquefois, étaient possédés des démons qui parlaient par leurs bouches : « atque corpus aliquando torquent inflectant et curvant, vel linguis quas non didicerant nec cum sani essent intelligebant loquuntur, daemone veluti per ipsorum os effante, etc. »
Pe/rus Fom/MS (3) , né en 1522, mort en 1597, s'exprime à cet égard très clairement : « Imprimis distinguemus epileplicos a dcmoniacis quibus caput quidem convellitur motu forti convulsivo, modo ad pectus, modo caput retrorsum ad scapulam impulso , totumque corpus concutitur tremore ut non sœpe vidimus, cum boatu ingenti et voce indistincta ,
(1) Abraham Merklin. Silloge phys. medic. casuiim incantationibus vulgo adscribi solitorum. Norinbergaî. 1698. la-i" . In prœfaiione.
(2) Loc. citât., tom. i , p. 86.
(3) Observalionum et curalionum medicinalium opéra onania. Francofurli,163'i, p. 38S. Bibl. nal. T. 361.
16 HISTOIRE DE I,A CnORÉE
spiiina non exeunte ex ore. Cum lainen mirus sitartifexdiabolus, doctissimos quosque medicos lali convulsione quandoque decipit, ut denioniacos epilepticos esse existiment. »
Les mêmes idées sont émises par Daniel Sennert (1) né en 1572, mort en 1673; par Thomas Willis, (2) né en 1622, mort en 1675 ; par Petrus Borellus (3), né en 1670, et même par le célèbre Frédéric Hoffmann (h), né en 1560, mort en 17/12. Ce dernier a consacré dans ses œuvres un chapitre particulier à ce sujet, sous le titre de De Diaboli potenlia in corpore. Il y traite du saltus sancti Vili.
Une des dernières exécutions qui aient été faites, à notre connaissance, pour cause de sorcellerie, a eu lieu en 1696, à Bargaran, dans le Renfrewshire (5). Une jeune fille de onze ans éprouvait de violents accès, elle sautait, dansait, courait, criait, etc. Le clergé prescrivit un jeûne, adressa un mémoire au conseil privé et produisit des témoignages à l'appui du soupçon de sorcellerie. Une commission fut chargée d'interroger les accusés, et en condamna sept au feu, trois hommes et quatre femmes.
Ml. — Médecins du XVn« siècle.
Le xvii" siècle offre déjà de plus nombreuses observations de mouvements involontaires des muscles ; on eu trouve
(1) Opéra omnia, lomusi, p. 423. Lugduni, 1650. In-fol.
(2) De morbis covulsivis el scorbuto , p. 43. Lugduni Batavorum , 174S. In-4».
(3) Hisloriarum et observalionum medico-physicarum cenlurise iv. Parisiis, 1687. Cent, iv, observ. 22, p. 294.
(4) Opéra omnia. Genevte, 1740. In-fol., tom. 5, p.lOl. Bibi.nal.T.390.
(5) Robert Watt, in the médical chirurgical transactions. London , ■1814, vol. 5, p. 1*2.
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un nombre considérable dans les Ephemerides medico-physicarum academiœ naturœ curiosorum, recueil qui parut régulièrement chaque année depuis 1670. Mais de toutes ces observations, aucune ne porte le nom de chorea sancti Viti ou de saltus sancti Viti, parceque, nous eu avons fourni plus d'une preuve, ce nom ne servait point alors à désigner ces espèces de maladies. Convulsiones admirandœ; convulsio admirabilis ; mira convulsio; motus convulsivus extraordinariusepilepsia, gesticulatoria, etc. , telles sont les dénominationsqui leur sont appliquées, ainsi que nous le verrons dans la suite.
En 1623, Jacob Ekhold (1) consulta George Horst, médecin célèbre de ce temps , sur un cas très remarquable de mouvements involontaires des muscles chez une petite fille de douze ans. Il pensait que cette maladie était peut-être une saltatio sancti Viti.
Horst (2) lui répondit: « Mirandum vero quod addis, convulsiones illas saltationem sancti Viti symploma rarum et paucis visum introduxisse. » Il me souvient, ajoutait-il, d'avoir entretenu, ce dernier printemps, quelques femmes qui avaient la coutume de faire chaque année un pèlerinage à la chapelle de Saint-Guy, à Drefelshausen, sur le territoire d'Ulm, non loin de Geislingen, près du Weissenstein, situé dans la seigneurie de Rechberg. Là, l'esprit égaré, elles dansaient jour et nuit jusqu'à ce qu'elles tombassent sur le sol comme en extase. Elles se regardaient alors comme gué-
(1) Epislola ad Horslium. 10 julii 1623. Admirandi convulsivi motus, in Gregor. Horsiii opéra med. , tom. ii , p. 112. Norimbergse , 1G60. In-fol. Bibl. nat. T. 371.
(2) Ibidem, p. 116.
ries, et n'éprouvaient plus rien ou peu de chose jusqu'au mois de mai suivant ; mais à celte époque, elles ressentaient de nouveau une agitation dans les membres qui durait jusqu'au retour du pèlerinage. L'une de ces femmes était déjà allée visiter la chapelle plus de vingt fois, une autre en était à son trente-deuxième voyage.
Horstfait observer que « ahsque superstitione hoc quidquid est , non est ; » mais, continue-t-il, ces retours de l'envie de danser ne s'expliquent pas facilement.
Aujourd'hui, ce retour singulier de l'envie de danser tous les printemps n'est plus une énigme. Sauvages {ï) en adonné l'explication avec l'autorité d'un témoin oculaire. « Similis, dit-il, est multarum puellarum apud gebenenses phantasia, aut furoTf cum divaeMariœ festum recurrit,et eas ad aliquod sac^llum una aut altéra lieua distans cum amasiis et sociis in eundum invitât animi recreandi, ad fidium sonos libère saltandi, et longe a custodibus genio suo indulgendi pruritus; illa delectamenta sub velo devotionis licita tam ardenter appetunt plures, ut ab illis denegatis œgrotent ; expertus loquor, his enira festis interfui. »
Nous nous croyons donc autorisé à relever quelques erreurs qui se sont glissées, relativement à ces danseuses dont parle Horst, dans presque tous les ouvrages de médecine qui traitent de la chorée.
La plupart des auteurs prétendent que le nom de danse de Saint-Guy vient de la chapelle d'Ulm, but des pèlerinages des personnes attaquées de la chorée. Les documents que nous venons de citer prouvent que cette assertion est erronée.
(1) Nosologia uielhodica , vol. n, p. 231.
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D'autres s'appuient sur le passage de Ilorst poui que la chorée, sporadique aujourd'hui, était épidémie temps de ce médecin ; il suffit de rappeler que Horst i pas un mot du caractère épidémique du mal qu'il décrii,qu'il ne parle que de deux vieilles femmes auxquelles il ne paraît pas lui-même accorder grande confiance.
La preuve la plus irréfragable que sous le nom de saltus sancli Viti Horst n'entendait pas désigner une affection analogue ànotre chorée, c'est que dans le même ouvrage il publie une observation de chorée véritable , rapportée par Eisenmenger (1), sous le titre : Tremor arluum involunlarius. Son récit est conçu en ces termes.
Peculiare vero hoc esse existimo, quod ludimoderatoris cujusdam uxori in puerperio accidit. Ab eo enim , nescio quam ob causamjam ultra 12 vel plures annos totum latus sinistrum vigilanti continuo movetur praeter voluntatem, ita ut oculis perpetuo nictitet, labia assidue doducantur, brachium subsultet, digiti gesticulentur , et pes nunquam consistât, omniatamen sine sensu etdolore, dormienti vero omnia quiescunt. »
viu, — Tbomas Sydeniiam.
Depuis Horst, dont la lettre porte la date de 1623 , jusqu'à Sydenham qui publia vers la fin du xvir siècle les écrits oii il parle de la chorée, nous trouvons, outre ceux que nous avons déjà mentionnés, un graud nombre d'auteurs qui ont décrit des désordres musculaires sans leur donner le nom de chorca sancti Viti. Nous ne citerons que les plus illustres.
(1) Gregor. Horsiii opéra medica, tom. n, lib. 8, p. 437, obs. IS.
C. Slalpart Van der Viel (1) raconte le cas suivant sous le titre : Continuus alterius lateris molus convulsivus. « En 16/13 je fus appelé auprès d'une petite fille de 10 à 11 ans, cheveux noirs, teint brun, qui habitait la Haye, et dont le bras et la jambe gauche étaient agités d'un violent mouvement, sans aucune douleur. Cet état provenait d'une frayeur. Elle fut guérie par différents médicaments, surtout par le castoreum. »
C. Thiermmjer (2) rapporte sous le titre de : Convuîsio aherrans, qu'il a traité un petit garçon de huit ans qui avait dans les bras et les jambes des mouvements désordonnés, (inordinatissimas jectitationes), mais qui ne se plaignait d'aucune espèce de douleur.
J. Christian Frohmann (3) raconte un cas analogue chez une petite fille de huit ans , sous le titre de convulsivis motibus a vermibus.
D. Casp. Theoph. Berlingi {h) décrit sous le litre de : admirandi motus convulsivi faciei et capiiis , une maladie qu'il observa sur un tailleur âgé de 40 ans.
En 1680 encore, Joseph Dolœus (5) a publié sous le titre de : Epilepsia sallàloria, un cas qu'il compare à la danse de la chorea sancti Viti. C'est une nouvelle preuve que les mouvements involontaires des muscles n'avaient rien de
(1) Observaiionum medicarum rariorum, centuria prior, edilio novissÏQia. Leydae, 1727, p. 75.
(2) Scoliaetconsiliamedica monachi, '1673.Scolia in cap. xii, p. 159.
(3) Ephemerid. nalur. curios. decas i, annus 6, 7, p. 244. Norim-
bergœ, 1678. In-4°.
(4) Adversariarum curiosorura centuria prima. Jenae, 1679, p. 227,
(5) Ephemerid. nalur. curios. decas ii, annus 3, p. 331. Norimberg;c,
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commun avec ce que nous entendons par celte dernière dénomination. 11 s'exprime ainsi : « hâc in civitate degit filia septiraum nondum agressa annum, quœ continuo raovebatur ac si saltaret vel choream duceretsancti Viti. Medici hoc malum à vermibus productum suspicati sunt, et plura anthelmintica frustra exhibuerunt, etc. »
Ce n'est que depuis la publication du Processus integri in morbis fere omnibus curandis de Thomas Sydenham , né en 1635, mort en 1689, ouvrage qui ne vit le jour qu'après la mort de l'auteur , c'est-à-dire en 1692 ou 93 , que le nom de chorea sancti Viti a été appliqué aux désordres musculaires ordinaires ; et protégée par l'autorité d'un grand nom, cette dénomination barbare s'est conservée à cause de sa bizarrerie même. Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire de rapporter ici la description fort défectueuse ^ selon nous, que Sydenham donne de la chorea sancti Viti , on la trouve dans toutes les éditions de ses œuvres, et même deux fois, la première dans le Processus integri, la seconde dans le schedula monitoria de novœ febris ingressu.
Nous pensons avoir terminé notre tâche et relevé bien des erreurs dans l'histoire de la chorée jusqu'à Sydenham. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, la suite de l'histoire de cette maladie ressortira de l'exposition du mal lui-même que nous aborderons dans le chapitre suivant.
Nous avons prouvé que la chorea sancti Viti n'est pas la même affection que la chorée actuelle , mais ce n'est là qu'un résultat négatif. Il nous reste à montrer ce que c'était proprement que la chorea sancti Viti des anciens écrivains, et en même temps à rechercher avec soin l'origine de ce roman, que la chorée actuelle était autrefois pandé-
mique. L'occasion s'en présentera lorsque nous aurons à exposer notre opinion , appuyée sur des preuves touchant la nature épidémique et contagieuse de la chorée actuelle.
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