DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
" Le dix-neuvième siècle, si troublé, si laborieusement fécond, si riche en événements d'une haute portée, a vu se produire, à Tégard des pays qui ' nous occupent, un fait considérable :
j7 la constitution de la Belgique à Té- ^ tat d* indépendance politique, la formétion définitive de cette nationalité belge qui déjà, par le mélange de races énergiques et bien douées, par les témoignages multiples d'une activité toujours en éveil, s'était si brillamment affirmée dans le domaine de la pensée et dans celui des arts.
La musique, en ce siècle, a tenu une large place dans les préoccupations du public belge. Tout au début, nous relevons la trace de musiciens qui, sans avoir joui d'une grande renommée, n'en sont pas moins dignes de mention. On doit, dans le genre instrumental, des œuvres intéressantes à Staes, qui mourut en. 1809. Les compositions de Suremont ont des droits à l'estime. Une carrière plus longue fut celle d'Âelsters, maître de chapelle à Gand, carillonneur réputé, qui fit preuve, en écrivant, d'un talent correct et distingué. Nombre de maîtres de chapelle, vers ces temps-là, ont, d'ailleurs, en travaillant avec conscience, discrétion et modestie, contribué à maintenir les études à un niveau élevé. Borremans, qui dirigea la maîtrise de Sainte-Gudule, était
réputé comme organiste et excellait dans l'improvisation: Van Campenhout, qui fut un moment à la tête de la Chapelle du roi Louis, se fit en même temps remarquer par son talent de chanteur et par quelques ouvrages de théâtre. Cest à lui que Ton doit la Brabançonne, dont le souvenir, allié à celui de journées historiques, est désormais aussi indestructible que ceux qu'évoquent la Marseillaise, le God save et le Boje Tsara khrani Une figure intéressante est celle de Terby, également maître de chapelle instruit, qui jouait habilement du violon, et développa fort le goût et la culture de la musique à Louvain. Il avait formé une spendide collection de musique religieuse, dramatique et instrumentale, et réuni une grande quantité délivres sur la musique ainsi que des instru-
ments à corde sortis des ateliers des luthiers les plus illustres.
Nous nommerons aussi Jaspar, compositeur liégeois et ancien maître de chapelle de la cathédrale Saint- Paul, et Ansiaux, qui avait écrit, en 1809, un TeDeum à huit voix pour le mariage de Napoléon avec Marie* Louise, et qui composa plus tard une ouverture à l'occasion de Tapothéose de Grétry.
Janssens, qui avait été, à Paris, élève de Lesueur, fut, en un sens, un simple amateur, exerçant à Hoboken, à Berchem, puis à Anvers, les fonctions de notaire ; mais il avait te savoir et le talent d'un véritable artiste. Placé à la tête d'une société musicale, il participa, comme organisateur et directeur, à l'exécution de grandes œuvres. Le siège d'Anvers Pobligea à se réfugier en Aile-
magne. A Cologne, dans l'incendie d'un hôtel, il eut le malheur de perdre ses manuscrits; le chagrin qu'il en éprouva altéra sa raison, et il mourut peu de temps après. Compositeur remarquable, il avait écrit cinq messes à quatre voix avec orchestre, des motets, un Te Deum, des psaumes, des hymnes, plusieurs cantates (M/sso/o/igfii, /« Roi), une symphonie intitulée le Lever du soleil, une autre symphonie, deux opérascomiques, le Père rival et la Jolie Fiancée, des fantaisies pour musique d'harmonie, des romances.
C'est surtout à la musique religieuse que se voua Dieudonné Duguet, organiste de la cathédrale Saint- Paul, homme d'autant de goût que d'érudition, qui .composa des ouvrages pleins d'élégance et de distinction, et qui, à Liège, avec Jas-
par, précédemhient nommé, et Henrard, dirigea une école de musique, remplacée, en 1826, par l'Ecole royale de musique instrumentale et vocale. (La même année, une école royale de musique et de chant avait été établie à Bruxelles, où avaient été réunis, en un même établissement, l'école municipale de chant de M. Roncourt et le cours de violon de M. Wéry, l'un et l'autre subventionnés par l'Etat et la Commune.) Jules Duguet, fils de Dieudonné, professeur d'orgue au Conservatoire, succéda à son père en qualité d'organiste à la cathédrale Saint-Paul; il dirigea pendant plusieurs années les concerts très réputés de la Société d'Emulation de Liège, où il donna une vive impulsion aux études, principalement en préparant des exécutions parfaites de plusieurs grandes
œuvres allemandes et' de celles de Cherubîni. On a joué longtemps, dans les églises de la Flandre orien^ taie, les trois messes et les motets de J.-B. d'Hollander, qui fut maître de chapelle à Gand. Contestable comme compositeur, Gras, à Matines, passa pour un organiste de grand mérite. Il ne mourut qu'en 1872. Une des messes de Kerchove est demeurée fort estimée. D'Archambeau a laissé des messes, des litanies, des motets, d'un intérêt artistique médiocre,mais il fut bon organiste. Plus tard, nous rencontrons Goupé, Léon Jouret, Jules Gonrardy, second grand prix de Rome et professeur de solfège au Gonservatoire de Liège. A l'art religieux on doit encore rattacher le souvenir de Janssen, organiste à Lôuvain, et, pendant quelque temps, moine chartreux, auteur d'un livre, les Vrais
principes du chant grégorien, qui fut traduit en allemand ; et de Duval, chargéj par l'archevêque de Malines, de la revision des recueils de chant de son diocèse, et qui, après un séjour à Rome motivé par cette mission, donna successivement, de 1848 à 1854, le Graduale, le Vespérale, le Processionale, le Kituale pour ce diocèse, ^organiste Lemmens avait séjourné à Breslau ; il s'initia, sous la direction d'Adolphe Hesse,aux traditions de Tartde Jean-Sébastien Bach.
Il vécut quelque temps à Londres, où il devint le mari de la grande cantatrice anglaise connue sous le nom de M™« Lemmens Shenington. A Malines, il dirigea plus tard Técole de musique religieuse fondée sous le patronage de l'archevêque de la ville. Il a laissé de reiparquables compositions pour l'orgue.
Nous sommes contraînl de nous borner à une indication sommaire pour ce qui regarde Van de Vyvere, savant ecclésiastique ; Riga, maître de chapelle à Bruxelles, mort il y a seulement quelques années, auteur de compositions vocales religieuses estimées, a capella et avec orchestre, ainsi que de chœurs orphéoniques ; Deruyts, et Adolphe Wouters, actuellement professeur de piano au Conservatoire de Bruxelles, à qui Ton doit entre autres intéressantes publications, de nombreuses compositions pour son instrument, une édition du Clavecin bien tempéré de Bach, avec préface de M. Gevaeit, un Te Deum pour le cinquantenaire de Tlndépendance, une importante Messe solennelle, etc.
L'aptitude des compositeurs belges pour le théâtre s'est aussi, dans notre siècle, révélée à maintes reprises.
De Peellaert donna une Agnès Sorel et surtout un Faust, arrangé en opéra- comique, dont les trois actes, en 1834, obtinrent un succès brillant.
On est redevable d'un opéra, la Toison d'Or, à Busschop, également auteur d'une cantate patriotique^ la Bannière belge, de musique religieuse et de plusieurs compositions instrumentales, notamment une sympho> nie en fa majeur. Signalons aussi Eykens et Vivier, qui écrivit un opéra en un acte, Padillo le iaver»
nier, et à qui l'on doit un Traité complet d'harmonie, plusieurs fois réimprimé.
C'est de Bruxelles que vint à Paris Aimé-Ambroise-Simon Le Borne, ascendant du distingué compositeur hp-
monyme, notre contemporain, l'auteur de MUdarrah et de Temps de guerre, qui s'est fait, il y a quelques années, naturaliser Français. Elève du Conservatoire de Paris, prix de Rome en 1820, Le Borne a écrit, en société avec Batton et Bifaut, le Camp du Drap d'or, représenté à POpéra- Comique ; il a collaboré, pour quelques morceaux, à la Violette de Carafa. Bibliothécaire et chef de la copie à rOpéra, puis bibliothécaire de la Chapelle du Roi en 1834, il a surtout, en succédant à Reicha dans la chaire de composition, laissé la réputation d'un excellent professeur.
Charles-Louis Hanssens appartient à la même génération. Chef d'orchestre, puis directeur de la Monnaie, il s'est essayé dans la musique dramatique, où, bien que peu original, il a fait preuve de savoir et de
capacité. Avant lui, son frère aîné, Charles-Louis-Joseph Hanssens, avait dirigé l*orcheslre de la Monnaie.
Une renommée moins discrète est celle d*Albert Grisar, qui était né à Anvers en 1808, et qui, joué à Paris, a laissé de faciles et gracieux ouvrages, remplis de verve, aisément écrits, lesquels, un peu partout, ont atteint un chiffre considérable de représentations. Il avait déjà produit Sarahf l'An mil, l'Eau merveilleuse (montée, en concurrence avec Ruy- Blas en sa nouveauté, à la salle Yen-, tadour), lorsque, pour assouplir et assurer sa plume, il alla travailler à Naples sous Mercadante. Tout le monde a présents à la mémoire quelques motifs bien venus des ouvrages qu'il écrivît par la suite : Gilles Ravisseur, les Percherons, Bonsoir M, Pantalon, le Chien du Jardinier, etc.
Tout cela est frais, souriant, aimable ; sous l'agréable superficie, les dessous sont solides. Il y a là, souvent, Pinstinct juste, renouvelé de la tradition italienne, de la véritable comédie musicale.
A Paris également se fit remarquer un compositeur dramatique beige, Limnander de Nieuwenhove, que nous avons connu, et qui joignait à son talent réel la courtoisie et les façons d'un très galant homme. Ses Monténégrins furent applaudis en 1849. On peut y louer le sens du théâtre, un tour souvent animé, pathétique, le souci et l'entente de la déclamation expressive. Le Château de la Barbe-Bleue et Maximilien ou le Maître Chanteur méritent d'être également signalés.