Histoire de la musique
Au xviii« siècle, l'Italie avait, musicalement, surtout au théâtre, exercé dans l'Europe entière une sorte d'hégémonie. Elle avait régné par ses compositeurs, par ses instrumentistes, par ses virtuoses dans l'art du chant. C'était la suprême expansion du mouvement qui était parti de Florence, dès le début du siècle précédent. On pouvait croire que le cycle était clos désormais. Il en fut
autrement grâce à l'apparition de Rossini qui, dans les ouvrages où il fut le plus lui-même, marqua encore une recrudescence. La caractéristique de Rossini, et l'une des raisons de son prodigieux succès, fut qu'il utilisa, plus encore qu'on ne l'avait fait avant lui, avec plus de hardiesse, d'élégance et de flexibilité, les ressources que l'accumulation d'efforts persistants et prolongés avait mises au service de la virtuosité vocale. Le chant orné, ciselé d'arabesques, emperlé de trilles, surchargé, en quelque sorte, d'une profusion de fioritures, tel fut le trait le plus saillant de la production rossinienne antérieurement au contact que prit l'étonnant et insouciant maestro avec la scène française. Le monde fut conquis pour un temps par cette suite d'ouvrages, sans doute un peu minces de substance.
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mais sciniillants et séduisants au suprême degré, et par les prouesses d'exécution d'interprètes d'une extraordinaire dextérité.
La suprématie de Rossini fut un moment indiscutée, sa domination universelle. Cette influence se fit seniir tout spécialement dans la contrée qui nous occupe. L'Espagne qui déjà, par Farinelli et consorts, avait, à ses dépens, fait connaissance avec l'italianisme, en fut, une seconde fois, tout envahie ei pénétrée. On y sacrifia aux divinités étrangères. Plus tard, après Rossini, ce fut le tour de Meyerbeer, et un écrivain clairvoyant put signaler la u fureur meyerbeerienne » d'un critique essayant d'enrayer les velléités d'indépendance qui se produisirent à la longue, comme on le verra ciaprès.
Ce fut encore et surtout la scène qui fut occupée jusqu'à l'encombrement par les œuvres de provenance italienne. Mais à l'église même on vit, dans un pays qui en ce genre avait produit des œuvres si pures et &i sévères, s'introduire la manière mondaine et le goût frivole. Il y eut là une période d'obscurcissement et d'éclipsé, une phase assez longue durant laquelle on ne sut guère qu'importer ou imiter. La vraie musique espagnole, néanmoins, continuait de subsister, et, çà et là, révélait son existence. Celte portion de l'histoire artistique, peu connue dans le reste de l'Europe, est assez confuse et embrouillée ; elle mérite par plus d'un point d'être éclaircie en ses grandes lignes et exposée dans son ensemble.
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Tout d'aboid, l'on doit observer que si la musique religieuse, comme nous venons de le dire, ne se maintint point à cet état de pureté qui, selon les principes du vrai goût, constitue son meilleur caractère, du moins ce fut dans cette partie de l'art que se traduisait le plus nettement encore, d'une façon intermittente, l'inspiration espagnole. L'Espagne continua de produire des compositeurs religieux de valeur, qui, vivant dans une atmosphère plus saine, auraient pu atteindre au premier rang. L'un des plus intéressants est Doyagûe, né à Salamanque, où, devenu prêtre, il fut investi d'un bénéfice ecclésiastique. D'un caractère assez sombre, il travailla dans la re-
traite, exempt de toute inquiétude d'esprit, et ne faisant rien pour établir ou pour propager sa renommée.
Il était presque arrive à la soixantaine, quand, en i8i3, un rayon de notoriété fut jeté sur lui lors de l'exécution, à Madrid, d'un T( Deum
DOTAGUE
composé à l'occasion des relevailles de la Reine. D'autres ouvrages fixèrent l'attention qu'il avait attirée. Le genre qu'il traita d'ordinaire n'est pas.
nonobstant un savoir moins profond, sans analogie avec celui dans lequel Cherubini a laissé d'impérissables modèles. La participation de l'orchestre dans ses œuvres est importante, et l'arrangement des voix atteste chez lui du savoir et de l'habileté. Son Magnificat à huit voix, notamment, révèle une pensée très ferme et une réelle élévation de style. Sa production est volumineuse et comprend des messes, des Miserere, des Lamentations, des motets, de nombreux villancicos, où l'accent parfois très « actuel » donne prise, çà et là, à la critique. Doyagûe, après une existence fort longue, mourut en 1842.
Il était parvenu à la réputation locale. On lui fit des funérailles imposantes et^e manuscrit original de son Magnificat fut déposé auprès de lui à l'intérieur de son tombeau. A l'étranger
même, au reste, il n'était pas demeuré inconnu, et nous voyons qu'il reçut de Rossini, au sujet d'une de ses compositions, une lettre développée et flatteuse.
Un souvenir est dû à Aranâz, compositeur et théoricien. Son traité de contre-point est demeuré manuscrit.
Parmi ses œuvres on cite un Laudate Dominum à deux chœurs, avec violons, cor et orgue. Cabo mérite une place honorable parmi les représentants de l'école de Valence. C'est, en son temps, Tartiste qui a peut-être le mieux concilié le respect du passé avec la tendance moderne. La musique de la célèbre église de la Merci, à Barcelone, fut placée sous la direction du Père Farreras. S'inspirant d'une des traditions oîi se marque le mieux « l'espagnolisme », il fit jouer, par des enfants de chœur, de véri-
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tables drames sacrés, avec musique, mettant en scène les épisodes de l'ancien et du nouveau Testament.
L'Eglise espagnole s'est rarement montrée sévère contre cette manière de figurer, d' « enluminer » en quelque sorte la Bible et l'Evangile, et, d'autre part, le caractère populaire du vUlancico (le mot même décèle la rustique origine du genre) se retrouvait dans les spectacles dont le Père Farreras avait pris l'initiative.
Un goût épuré règne dans les compositions de Ducassi y Ojéda. Bros, avant de diriger la maîtrise de la cathédrale d'Oviedo, se distingua à Barcelone. Il a beaucoup produit. Politiquement compromis, en 1823, arrêté, mais acquitté par un arrêt de la Cour suprême de la Rota, il ne mourut qu'en iSSa. Ferrenac fut, à Saragosse, organiste de renom, ainsi
que Basilio Sessé. Cuellar }• Altarriba a droit à une place dans la liste des maîtres aragonais. Le Père Benito Brell qui mourut à Montserrat en i85o et qui fut un musicien instruit, un organiste capable, ne sut pas assez se préserver de l'influence de Rossini.
II en faut dire autant de Baguer.
Dans la Chambre de Charles IV brillaient les professeurs Espinosa, Oliver, Pérez Caballero, les frères Rosquellas, Iguaz, Cabril et Lidôn, maître aussi de la Chapelle Royale, où il succéda à Antonio de Ugena.
Lidôn a écrit des opéras, des oratorios; virtuose sur l'orgue, il a composé pour cet instrument des pièces fort intéressantes.
Vers les mêmes dates, Balius y Vila,donl il a été question précédemment, passa de Gérone à Cordoue, puis à Madrid. Aux noms des artistes que
nous avons rencontrés à Saragosse, il faut joindre celui de Gil de Palomar. — Nous signalons encore Placido Garcia, àBurgos; Urost à Léon; Queralt à Barcelone, et Paqueras à la Seo d'Urgell dans le voisinage de la République d'Andorre. — Francisco Antonio Gulièrrez, le traducteur, déjà cité, de l'oeuvre capitale d'Eximeno, fut tour à tour maître de chapelle à la cathédrale d'Avila, à Tolède, puis, à Madrid, au couvent de l'Encarnaciôn.
De l'école de Don Pedro Aranâz sortirent Pedrosa, Ibeas et Salazar, maîtres estimables.
Secanillas, maître de chapelle de Calahorra, bon compositeur et théoricien, est digne de mention, de même que Roel del Rio, de Lugo, auteur d'une Instituclôn arnwnica bien conçue; — et Llorente de Logrôno, qui
forma par ses leçons le pianiste Don Pedro Albéniz. Torrens, Murguia et Reig se distinguèrent également, comme maures de chapelle, à Malaga.
Parmi les organistes doit figurer au premier rang, Pascual Pérez Gazcôn, fondateur de la moderne école de Valence. A cette école appartiennent Asiain, organiste du monastère de St-Jérôme à Madrid, et Nicolas Ledesma, attaché à la Basilique de St-Jacques de Bilbao.
Indalecio Soriano-Fuertes (père de l'historien du même nom) etSobejano quittèrent leurs maîtrises pour aller défendre le territoire espagnol, à l'époque de l'invasion napoléonienne.
On cite l'oratorio du Jugement dernier d'Andrevi, et sa messe funèbre écrite pour les obsèques du roi Ferdinand VII. Il avait un réel talent,
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en dépit de la tendance, plus dramatique que religieuse, de sa musique sacrée . II fut placé à la tête des meilleures maîtrises de l'Espagne, celle notamment de la Chapelle Royale.
Les circonstances politiques l'obligèrent à vivre quelque temps à Bordeaux. Il rentra ensuite dans sa patrie, et fut alors maître de chapelle à l'église de Las Mercedes à Barcelone.
Andrevi fut connu en France, grâce à son enseignementà Bordeaux, grâce surtout à ses deux ouvrages édités à Paris : Recueil de cantiques et de motets, et Traité d'harmonie et de composition. A propos de ce livre il reçut une lettre très flatteuse d'Auber, en ce temps-là directeur du Conservatoire.
Les sonates d'orgue de Nicolas Ledesma, nommé ci-dessus comme
exécutant, ont de l'intérêt, et il y a des qualités dans son Stabat Mater à trois voix, accompagné par le quatuor des instruments à cordes. Ses messes et ses psaumes contiennent de bonnes parties. Rosés, professeur en renom et producteur fécond, et Nadal, sont dignes d'estime. Quant à Dorda y Llovers, il exigea que ses compositions fussent brûlées après sa mort. Signalons encore Eugenio Gômez, qui a publié en trois volumes in-folio le Répertoire des organistes, et Vilanova qui écrivit un Kequiem intéressant; mais ses meilleurs ouvrages furent ses élèves, qui lui avaient voué une affection faite de respect et de gratitude, et entre lesquels nous désignerons spécialement Cuyâs, l'auteur de la Faltucchiera.
Nous nous bornerons à nommer BarbaetMercédeFondevila. Arriaga,
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malheureusement mort à la fleur de l'âge, mériterait une mention plus développée. Il fit ses études à Paris, oùsesdispositionsextraordinairesprovoquèrent l'étonnement des connaisseurs. Cherubini considérait comme une oeuvre accomplie sa fugue à huit voix sur les paroles du Credo : Et vitam venturi sxculi. Le talent d'écrire était chez lui au service d'une très individuelle faculté d'invention. Ne se confinant pas dans le style religieux, il s'essaya, d'une façon brillante, en divers autres genres, notamment dans la musique de chambre. En somme, c'était une grande espérance pour sa patrie. Le surmenage intellectuel fut la cause la plus directe de sa fin précoce.
Il y a une certaine entente de la construction et quelque finesse de style dans plusieurs compositions de
Mariano Garcia. Le père Jimeno, qui finit ses jours en Belgique où il se livra fructueusement à l'enseignement, est l'auteur d'un Tota pulchra accompagné par les instruments à cordes, page où s'accuse surtout la reclierche de l'effet. Reig, sans parler de ses morceaux liturgiques, a composé des oratorios. L'un d'eux est intitulé la Dernière Nuit de Babylone. Le Père Falguera, qui s'est également essayé dans le genre religieux, a des droits à l'estime, quel'on ne peutrefuser non plusaux œuvres de Jiménez.
L'Espagne a présentement une brillante école d'organistes. Un artiste en vue, à cet égard, est Santisteban, qui tient les orgues de Santa- Maria, à Saint-Sébastien. Il est classique par son jeu ainsi que par sa manière d'écrire, comme en témoignent les œuvres qu'il a lui-même éditées
dans la maison qui porte son nom. — FelipeGorriii deTolosa), mort récemment, était bien connu en France. Il a remporté des prix dans de nombreux concours et a formé de bons élèves.
C'était en outre un compositeur savant. — Montes, de Lugo, habile exécutant, a composé de charmantes mélodies inspirées du chant populaire de la Galice; il est mort au mois de juin iSgg. L'organiste de la cathédrale de Burgos, Olmeda, a publié une étude sur le manuscrit, conservé à Saint-Jacques de Compostelle, que l'on appelle el Côdice del Papa Calisto, et qui contient un chant des pèlerins flamands au Mo)'en Age. — Goberna, de Barcelone, s'est distingué comme virtuose et a donné une méthode pour l'orgue. A la cathédrale de Malaga nous trouvons Ocôn y Rivas.
Une mention particulièrementélogieuse est due à M. Jimenode Lerma, organiste delacatliédrale de Madrid, directeur actuel du Conservatoire et de l'Académie des Beaux-Arts. Cet artiste s'est assimilé, en les développant, les qualités de son père, organiste de valeur, et auteur d'importants ouvrages sur la technique de l'orgue et sur le chant ecclésiastique. M. Jimeno de Lerma a lui-même publié, sous le titre d'Esfudios sobre mùsica religiosa, un ouvrage remarquable.
Son passage à la direction du Conservatoire laissera une trace durable.
— lîïiguez, organiste de la cathédrale de Séville, a donné d'importantes compositions pour l'orgue et une méthode pour cet instrument. — Un excellent musicien, Valle, est titulaire de l'orgue de Saint-Jacques, de Bilbao, et dirige
en même temps VOrfeôn Bilbaino.
— Aranda avait de la réputation à Paris, où il avait établi un cours d'orgue. Il était attaché à la maison Merklin. A présent, il est chef de musique de la fanfare du Sultan, en Turquie. — Ubeda a été professeur d'orgue et directeur au Conservatoire de Valence. Actuellement il est organiste du collège Corpus Christi.
Elève du savant Pérez Gazcôn, il représente la tradition valencienne de l'orgue. Il a publié des œuvres de valeur : Salmodia orgànica, Juego de versos para Misas, deux collections d'Elévations et Prières, des Ejercicios de mecanismo et des Estudios progresivos de gênera.
Les siècles précédents, pour ce qui concerne la virtuosité sur les instru-
ments à cordes, nous ont fourni un contingent d'unecertaine importance.
L'histoire du violon, dans le présent siècle, nous présente tout d'abord Lacy, issu d'une famille anglaise, mais né à Bilbao, et qui appartient aussi bien à l'Espagne qu'à Paris, où il étudia sous Kreutzer, et où il se produisit de bonne heure ; il fut primitivement connu sous le nom du « petit Espagnol ». Il était intellectuellement fort bien doué, et montrait surtout des aptitudes très accentuées de polyglotte. TQ,ut jeune, il avait, à Madrid, suscité l'étonnement et l'admiration de la cour. Il ne fut pas moins apprécié en Angleterre où il reçut les leçons de Viotti.
Après une incursion assez inattendue au théâtre, où il tint quelque temps l'emploi de comique, il revint à l'art musical, et succéda à Yanevicz dans
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la direction des séances d'orchestre de Liverpool.
Un autre élève de Viotti en Angleterre, Libôn, se rattache à l'Espagne par sa naissance à Cadix. Il sortait d'ailleurs d'une famille française. Beaucoup d'artistes éminents se trouvaient alors réunis à Londres, qui constituait ainsi un terrain particulièrement favorable à l'édosion et au développementdu talent Viotti avait une prédilection pour Libôn, et le choisit pour jouer avec lui, à Haymarket, ses Symphonies concertantes. Attaché un moment, comme violon solo, au Prince Régent de Portugal , nous le retrouvons plus tard dans la musiqueparticulièredel'impérairice Joséphine, puis accompagnateur de Marie-Louise. Il fut, après la Restauration, pensionné par Louis XVIII. — Son jeu était peu
individuel, mais il avait un style pur, d'une précision et d'une correction classiques.
Plus authentiquement espagnol que les précédents, M. Monasterio, né en i836, est, à tous égards, un artiste d'une large envergure. Enfant, il avait, au théâtre del Principe, à Madrid, en jouant dans un entr'acte, transportéle public. Il fit de sérieuses études à Bruxelles, où il profita des conseils de Bériot. Sa juste réputation lui valut, en Espagne, d'être nommé par la Reine premier violon de la Chapelle Royale. Il devintaussi titulaire de la classe de violon, au Conservatoire. De 1894 à 1896, après la mort d'Arrieta, il dirigea cet établissement. Virtuose au mécanisme très sûr, au son ample, plein, caractéristique, M. Monasterio a été fort applaudi à l'étranger, notamment à
Leipzig, au Gewandhaus. Musicien accompli, il a contribué à répandre dans sa patrie la connaissance du grand art. Il a fondé la Société des quatuors, et magistralement dirigé l'exécution aux séancessymphoniques du Conservatoire et de la Société des concerts. Curieux, instruit, bibliophile érudit en ce qui concerne la musique, passionné pour tout ce qui porte, musicalement, l'empreinte nationale, c'est à lui que l'on a dû la représentation, au Conservatoire, de la zarzuela las Labradoras de Mt'/rcia, de Ramôn de la Cruz, avec musique de Rodriguez de Hita, dont nous avons parlé précédemment.
Le passage de M. Monasterio au Conservatoire a été signalé par beaucoup d'améliorations dans le système général de l'enseignement.
Compositeur, on lui doit des œuvres
devenues populaires, le chœur intitulé le Retour dans la patrie, la Cantate à Sainte-Thérèse, la louchante élégie des Adieux à l'Alhambra. Ses études pour le violon sont connueset estimées dans toute l'Europe. Sur la technique et la pratique de l'instrument son influence a été grande, et s'est fait sentir dans tous les orchestres de théâtre et de concert, car la plupart des professeurs espagnols d'aujourd'hui ont commencé par être ses élèves. Parmi ses plus éminents disciples, nous devons citer MM.
Arbôs, Hierro, Fernândez Bordas, Goni, etc., sans oublier une véritable enfant prodige de grand avenir, Adelina Domingo . Ajoutons que M. Monasterio est membre de l'Académie des Beaux-Arts de San- Fernando et président de la section musicale.
Avec Sarasate, l'Espagne a donné à l'Europe, en ce siècle, un de ses violonistes les plus transcendants.
Elève d'un Français, Alard, Sarasate est bien connu de nos lecteurs dont la plupart ont eu sûrement l'occasion de l'entendre, car il a été, à maintes reprises, fêté à Paris comme dans presque toutes les grandes villes européennes où l'art est en honneur.
Il serait superflu de louer cette richesse exceptionnelle de sonorité, ce fin coloris, ce mécanisme impeccable, cette élégance de style, ce jeu incisif et nuancé, surtout cette rare souplesse qui permet à cet artiste éminent de s'attaquer, avec un bonheur égal, aux genres les plus divers, depuis le classique le plus sévère jusqu'au moderne le plus complexe.
L'art du violon, qu'a représenté
aussi avec distinction Quintin Matas, n'est pas menacé de péricliter en Espagne, où surgissent, en ce sens, des noms nouveaux, entre lesquels nous mentionnerons ceux de Gaôs et de Frances. Nommons aussi M, Fernandez, élève, à Bruxelles, de M. Ysa ye, et M. Albert Geloso, un des principaux membres à Paris, où il jouit d'une faveur méritée, de la société dite « fondation Beethoven».
Quelques virtuoses du violoncelle méritent d'être signalés, notamment MM. Rubio, Tejada et Casais.
En passant, nous indiquerons les compositeurs espagnols qui ont écrit pour les instruments à cordes. Tintorer y Segarra a traité le genre di cameraet. abordélagrandesjmphonie.
A d'Araciel, qui s'est fixé en Italie, on est redevable de quelques compositions instrumentales. Casamitjana,
Giner (de Valence), Mart'inez Imbert (de Barcelone), Chapi, Pedrell, Breton, ont composé des quatuors.
Comme ayant travaillé pour grand orchestre nous énumérerons Monasterio, Casamitjana, Giner, Marques, Espi, Zubiaurre, Martinez Imbert, Goula, Breton, Chapî. Morera, de Barcelone^ est l'auteur du poème symphonique l'Atlantida. M. Pedrell, dans ce genre, a écrit une suite symphonique le Chant de la montagne, une Marche du couronnement dédiée à Mistral et jouée aux fêtes latines de Montpellier, les poèmes symphoniques / Trionfi, d'après Pétrarque, Excehior, etc. Nicolau, de Barcelone, a donné un Triomphe de Vénus et un Enore, où se marque une certaine influence de l'école française. — D'autres œuvres du même ordre ont ^té signées par MM. Granados,
Millet, Manrique de Lara (criiique et compositeur, officier dans l'armée de mer'.
Le piano nous apporte une liste assez importante. Elle commence avec Assensio, qui, séjournant à Palerme, donna, en i835, la Scuola per ben suonare il piano forte. Un nom beaucoup plus considérable est celui d'Albéniz, qui, élève de Henri Herz et de Kalkbrenner, fit réaliser à l'enseignement, en Espagne, un progrès sensible. Ilexerçaunegrande influence comme professeur au Conservatoire, en vue duquel il composa une excellente méthode. Organiste de la Chapelle Royale, il eut le titre de maître de piano de la Reine, et de l'infante Marie-Louise-Ferdinande, sœur de la reine Isabelle II.
Aguilar n'était espagnol que d'origine, car il naquit en Angleterre et
poursuivit toute sa carrière à l'étranger. En jouant à Leipzig ^e concerto en si mineur de Hummei, il obtint un succès dû en partie aux fortes études qu'il avait faites à Francfort. Plus tard il a donné à Londres, non sans succès, des séances classiques de piano, spécialement consacrées à Beethoven.
Un réfugié espagnol, Salvador Daniel, a professé avec distinction à Bourges. Il donnait des leçons de piano, mais était surtout violoniste.
Il a de plus, comme folkloriste, joué un rôle d'une réelle importance. — C'est en Espagne qu'Aranguren, élève d'Eslava, se livra à l'enseignement du piano et de l'harmonie. — Un artiste qui avait travaillé sous la direction de Doehier, Campsy Soler, fut également un maître de valeur.
Il s'est fait de plus avantageusement
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connaître comme compositeur et comme critique.
Dans le Conservatoire de Madrid ont brillé comme pianistes de concert Mirô, Mendizabal, Zabalza, Compta. Aujourd'hui, dans cet établissement, les classes supérieures de piano sont tenues par M. Trag6, dont nous parlerons tout à l'heure, et par M"ie Pilar de la Mora, lauréate du Conservatoire de Paris. N'oublions pas M. Cesare Geloso, fière du violoniste mentionné plus haut, à qui une belle place artistique est réservée, non seulement comme virtuose, mais comme compositeur.
Citons encore, parmi les professeurs de piano, Gabaldâ et Miialles, et, entre les amateurs distingués, le comte San Rafaël de Lujanô (élève de Espadero),le marquis deAmposta.le marquis de Bendana.
Nous désignerons enfin, au nombre de ceux qui ont écrit pour le piano et qui s'en sont servi en virtuoses, M. Larregla, auteur d'une jolie zarzuela et de diverses composiiions dans le genre populaire, et M. Almagro, qui a abordé le théâtre en composant aussi des zarzuelas. Habile également sur l'harmonium, M. Almagro enseigne au Conservatoire la technique de cet instrument.
L'Espagne strictement contemporaine, largement ouverte aux souffles de l'art moderne, vivifiée par la résurrection de la tradition vraie, nous présenterait aujourd'hui des pianistes de premier mérite. L'un des plus remarquables est M. Tragô, qui rend avec la même perfection les œuvres de tous les styles, depuis celles des clavecinistes comme Rameau et Scarlatti jusqu'aux pages si pittoresques
de Grieg, depuis Bach et sa Fantaisie chromatique, jusqu'à Chopin et à Schumann.
Puisque nous en sommes au piano, ri nous faut parler de l'école (vraie • école >') catalane de cet instrument, fondée par Font, Tintorer (élève de Liszt), et Pujol (qui appartient à la maison d'édition musicale decenom).
Pujol a formé des élèves de première force, Vidiella, Bau, Calado, Vines (fixé à Paris), Granados, etc. La plupart de ces artistes ont obtenu des premiers prix à Paris et sont devenus de distingués virtuoses de concert.
M"^Rigalt, premier prix du Conservatoire de Paris, est également une élève de Pujol.
Roberto Segura, pianiste et directeur du Conservatoire de Valence, a obtenu, dans l'enseignement, des résultats remarquables.
ASaint-Sébastien nousrencontrons Léo de Silka (Leonardo Moyua), Furundarena et Jose-Maria Echevarria.
Entre les compositeurs virtuoses, à côté de MM. Albéniz, auteur des opéras Pépita Jimenez et Henri de Clifford et de la zarzuela San Anton de la Florida, ainsi que de bluettes charmantes pour le piano et d'unepiltoresque fantaisie orchestrale Catalonia, nous placerons M. Granados à qui l'on doit les Danses espagnoles et la très jolie zarzuela Maria del Carmen dont le succès a été considérable; — et M, Echevarria qui a écrit des pièces exquises.
Sur le tableau des pianistes qui, à l'époque actuelle, se sont particulièrement distingués dans l'exécution du concert, nous ferons figurer outre MM. Tragô, Albéniz, Granados,
MM. Malais (élève de Bériot), Riera, Vallejo, Miquel, Mf"" Fernândez de la Mora, M"e Chevalier (fille de parents français, élève du Conservatoire de Madrid), MM. Léo de Silka, Roberto Segura, déjà nommés, et Canulo Berea, élève de Pugno, lauréat du Conservatoire de Paris et chef de la maison d'édition musicale Canuto Berea et Cie.
Pas plus ici que dans nos études antérieures sur l'Espagne, nous ne voulons oublier la guitare. En cette virtuosité spéciale, Sors, d'origine catalane, fut un artiste hors ligne.
Il composa avec goût, dans l'ordre instrumental, après avoir tâché, par une étude consciencieuse, de s'approprier la façon de Ha^dn. Comme il avait pris parti pour le roi Joseph et servi dans son armée, il fut contraint de sortir d'Espagne. Il
mourut à Paris, dans un état voisin de la gêne. Il avait séjourné à Saint- Pétersbourg où il écrivit des œuvres de circonstance, une marche funèbre pour les obsèques de l'empereur Alexandre I^' , et un ballet, Hercule et Omphale, représenté à l'occasion de l'avènement au trône de l'empereur Nicolas. Sa musique pour guitare est brillante, intéressante et difficile.
Elle est devenue classique.
On a traduit en français l'excellent ouvrage didactique d'Aguado, qui avait tout d'abord profité des leçons du célèbre Garcia, et qui, retiré à la campagne pendant la guerre contre Napoléon, mit à profit ce temps pour essayer d'étendre les ressources de son instrument. Pendant labataille de Somo-Sierra et le siège de Saragosse, il était sans doute assez bizarre de jouer de la guitare, de se
préoccuper d'un doigtei nouveau en « s'isolant des choses », comme disait Théophile Gautier.
Un certain succès fut remporté à Paris par Huerta y Catauela. Ce fut un original, un homme à aventures.
Dans sa manière se mêlaient le bon et le mauvais. Sors l'appelait « le barbier sublime «. Aguado disait qu'il c outrageait l'instrument ».
Nous groupons ici les noms de quelques autres guitaristes : le Père Basilio et son élève Tostado y Carvajal; — Ramonet et Boibia, aveugles l'un et l'autre ; José Ciebra qui alla à Londres et séjourna longtemps à Paris, comme Jaime Bosch, mort il y a trois ou quatre ans. Celuici était un compositeur de talent, se rattachant à l'école de Sors; — Cano père et fils ; — Benedit, de Cadix ; — Ochoa de Guadalajara ;
— Franco, élève d'Aguado ; — Miguel Carnicer, frère du compositeur Ramon Carnicer ; — Ponzôa y Cebrian; — Costa y Hugas (compositeur de valeur procédant des principes de Sors) ; — Julian Arcas ;
— JoseVinas, de Barcelone. Comme compositeur et comme virtuose, un contemporain, Târrega, a obtenu, dans le même domaine, des succès considérables.