MYSTÈRES
La réapparition de l'art dramatique en Occident date du dixième siècle, et l'on en est redevable à une femme, à Hroswitha, religieuse du monastère de Gandersheim. Quoique son théâtre ait eu dans sa pensée un but de moralisation chrétienne, il s'y trouve néanmoins des scènes assez osées, comme on dit maintenant. Des imitations des pièces de Térence et de Plaute montrent que la lecture de ces auteurs lui était familière. Le talent dramatique de Hroswitha a été analysé et loué par Magnin, mais, quoiqu'on l'ait surnommée de son vivant « Clamor validus Gandershemiensis», rien ne fait supposer qu'elle ait cultivé la musique, ni qu'elle lui ait fait une part dans ses ouvrages. Je n'ai donc pas à m'occuper ici de son théâtre.
Plusieurs genres de représentations scéniques dans lesquelles l'usage du chant et des instruments était introduit, ont existé simultanément du onzième siècle au seizième, et il est nécessaire de ne pas les confondre. Les drames liturgiques doivent occuper le premier rang. La forme sous laquelle ils se présentent est essentiellement hiératique. J'ai donné une analyse de la plupart d'entre eux dans mon Histoire de la musique religieuse, et je n'en parlerai ici que sommairement.
Les drames liturgiques étaient représentés dans les cathédrales et les grands monastères, à Rouen, à Cambrai, à Strasbourg, à Limoges, à
Reims, à Sens. Les fêtes théâtrales organisées par les jongleurs, les ménestrels, eurent lieu dans les palais des ducs de Bourgogne, de Bretagne, dans ceux des comtes de Champagne et de Provence, des sires de Coucy, à la cour des rois de Sicile et des princes germains. Des fabliaux et des épisodes de romans ont fourni le sujet des jeux partis en ce qui concerne la musique; ces divertissements sont restés jusqu'au milieu du quinzième siècle à l'état embryonnaire, et nous comprenons peu l'intérêt que des gens de goût pouvaient y prendre. Enfin il s'est trouvé des poètes, des artistes ou simplement des spéculateurs, des entrepreneurs de plaisirs publics, de véritables directeurs de théâtre, qui ont transformé les drames liturgiques en pièces divertissantes ; ils ont adopté l'idiome populaire et construit des théâtres forains. On commença par représenter des sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, enjolivés et égayés par toutes sortes d'inventions ; on donna a ces pièces le nom de mystères, de moralités.
Bientôt les grands sujets religieux firent place aux miracles, aux légendes; plus tard, en Italie surtout, les personnages de la mythologie furent évoqués. Ces derniers devaient occuper pendant trois siècles toutes les scènes de l'Europe.
Les drames liturgiques furent donc les premiers en date comme en importance, sous le double rapport littéraire et musical. Rien n'est plus touchant, par exemple, que l'office dramatisé du jour de la Nativité. A l'heure de minuit, dans le chœur de la cathédrale, un enfant représentant un ange annonce que le Christ est né dans la ville de David. Puis sept enfants placés dans une des galeries du chœur chantent « Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis » ; alors des prêtres habillés en bergers et portant la houlette se dirigent de l'entrée de l'église vers la crèche, placée au fond, dans l'abside. Ils chantent sur un ton élevé une séquence d'un rythme très accentué, interrompue par des exclamations, telles que celles-ci : « Eia ! Eia ! » Arrivés vers la crèche, des femmes en entr'ouvrent les rideaux et leur montrent l'enfant Jésus et sa mère. A ce moment retentissent les versets prophétiques qui annoncent le Messie : « Ecce virgo concipiet et pariet filium, » etc. Les bergers chantenl une mélodie naïve dont la première strophe sera lue avec intérêt. La mélodie est telle que je l'ai extraite du manuscrit (Bibliothèque nationale, ms. 904, codex Bigotianus). Je la donne ici avec l'harmonisation que j'y ai ajoutée lorsque je l'ai fait entendre dans plusieurs solennités religieuses à Paris, à Lille, à Montpellier, afin que le lecteur puisse se rendre compte de l'existence latente d'une harmonie naturelle et tonale dans ce chant du