‹ Histoire de la musiqueChapitre 101 sur 222 · CHANSON DE L'HOMME ARME · texte numérisé non relu

CHANSON DE L'HOMME ARME

Allegretto.

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Les airs populaires servant ainsi aux jeux du contrepoint ne sont désignés la plupart du temps que par les premiers mots ou seulement par le titre. En voici un exemple :

CHANSON (XIIIe siècle);

Ui^lj j)'I.M() f, ir riJIM

Dieu, quel ma -ri - a - ge! U - ne fil -le sa - ge

m^u)^tAt$ïwp~^$T^iïîiï

Adam de la Haie ou de la Halle, surnommé le Bossu d'Arras, fut un des plus célèbres trouvères du treizième siècle. Il naquit vers 1240, et prit d'abord l'habit ecclésiastique à l'abbaye de Vauxelles, près de Cambrai. Il le quitta pour épouser une jeune fille qu'il aimait. Cette union ne fut pas heureuse, et, après s'être séparé de sa femme, il rentra dans les rangs du clergé, ainsi qu'il nous l'apprend dans ces vers :

Seigneur, savés pourquoi j'ai mon habit changé, J'ai été avec femme, or revais au clergé.

Il accompagna Robert II, comte d'Artois, à Naples en 1282, et il y mourut. On a de lui trente-trois chansons, des rondeaux, six motets, des jeux partis, parmi lesquels il en est un qu'on peut regarder comme une sorte d'opéra-comique : c'est le Jeu de Robin et de Marion, dialogue entrecoupé de petits airs. Il y a onze acteurs, dont les rôles sont peu développés. Les trois principaux sont le paysan Robin, Marion sa fiancée, et un seigneur qui veut se faire aimer de celle-ci. Des plaisanteries gros-

sières déparent cette petite comédie à ariettes. Robin offre à sa belle avec son cœur beaucoup trop souvent du fromage, et se permet même de manquer aux bienséances. La mélodie est vulgaire, comme on peut le voir dans ce petit air de Robin :

^i r pir p r P ir m p ir i r p

J'ai en - cor i tel pa - sté, Qui n'est mi - e de la

sté, Que nous man - ge-rons, ma - ro - te, Bec ;i bec et moi et

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vous; Chi me r 'attendes, ma -ro-te, Chi ven -rai par-ler à vous.

Dans les motets d'Adam de la Halle à plusieurs parties, une antienne de la liturgie en plain-chant sert de basse, et les autres parties sont sur des paroles profanes. Cet amalgame se retrouve dans un très grand nombre de compositions.

Parmi les ebansons de ce poète musicien, il en est quelques-unes qui sont intéressantes : « Merci, amour, de la douce doulor » ; « De chanter ai volenté curieuse » ; « Li jolis maus que je sens ». On peut citer aussi la pièce devers qu'il composa à l'occasion de son départ de la ville d'Arras pour se rendre à l'université de Paris : « C'est li congiés Adan d'Aras. » Ses rondeaux à trois parties témoignent de ses tendances à innover en sortant de la diaphonie et en employant avec plus de hardiesse que de succès le mouvement contraire dans les voix et des dissonances inusitées avant lui.

Pendant que les trouvères et les troubadours répandaient à flots leurs vers et leurs chansons, les minnesingers charmaient à la fois les cours allemandes et les réunions d'artisans. On connaît cent soixante-deux noms de ces chantres d'amour pendant le treizième siècle. Parmi eux figurent des personnages qui cultivaient la poésie et le chant tout en occupant le trône : tels l'empereur Henri, Yenceslas roi de Bohême, le roi Conrad, le margrave Othon de Brandebourg, le comte Rodolphe de Neubourg. Mais je dois m'occuper ici des minnesingers dont la réputation s'est perpétuée pendant des siècles et dont les œuvres remplissent des recueils volumineux.

En première ligne nous trouvons Klingsor, que l'on croit être un minne-

MIiNNESINGERS ET MEISTERSÀNGERS. 5/5

singer imaginaire personnifiant la puissance de la musique sur l'âme humaine, ainsi que son nom semble l'indiquer. 11 aurait été, selon la légende, le juge du concours des poètes chanteurs qui eut lieu en 1207, au château de la Wartbourg. Quant à Wolfram d'Eschenbach, son existence est démontrée par les œuvres qui nous restent, par son poème de Parafai, par huit chansons et d'autres fragments que l'on admire encore.

Gottfried de Strasbourg est l'auteur du poème de Tristan et Iseult ainsi que de lieder et de chants religieux. Ulric de Lichtenstein eut une existence chevaleresque. 11 célébra dans ses chants amoureux la duchesse de Méranie, sans pouvoir toucher son cœur, et au bout de treize années il lui témoigna son ressentiment dans d'autres chants. Ulric de Lichtenstein prétendait ne savoir ni lire ni écrire. Mais, ayant laissé un poème de plus de dix-huit mille vers, Frauendienst (le Service des dames), il est inadmissible qu'il ait pu composer de mémoire un ouvrage d'aussi longue haleine.

Walther de Yogelweide vivait à la même époque que les précédents.

Herr Nithart, né en Bavière, fut armé chevalier, s'attacha au duc Louis Ier, assista à la prise de Damiette en 1221; de retour en Allemagne il composa la musique de plusieurs chansons.

Le chevalier Tanhseuser, auquel Richard Wagner a donné un regain de célébrité, appartient à la fin du treizième siècle. 11 alla à la croisade, comme la plupart des chevaliers à cette époque, mais ne parait pas en avoir rapporté des sentiments religieux; un de ses chants, le Yenusberg, dans lequel il exalte la débauche la plus abjecte, fut réprouvé par les autres minncsingers et lui valut la censure du pape Urbain IV. Le public de l'Opéra ne se montra pas plus indulgent le 15 mars 1861. 11 faut reconnaître que les lieder et les gesànge de la Germanie se distinguent des cansons, tensons, lais et pastourelles par une observance plus sévère des lois de la morale et un sentiment plus fier et plus élevé des devoirs de la chevalerie. Il convient d'ajouter à ces noms de minnesingers de la première époque ceux de Reinmar l'Ancien, de Walther de Metz, de Wilde Alexander, de Frédéric de Sonnenbourg, de Reinmar de Zweter, de l'écolâtre d'Esslingen, enfin et surtout de Henri de Meissen, surnommé Frauenlob, le Louangeur des dames.

Ce Frauenlob eut une existence très agitée. On suit sa trace partout, en Danemark, à Brème, à Breslau; on le voit suivre Rodolphe de Habsbourg . à la bataille de Marchfeld. Il était pauvre, mais dévoué à la cause de l'art. Ses pièces sont sententieuses et expriment des idées morales et justes. L'estime qu'il inspirait groupa autour de lui de nombreux élèves, et lorsqu'il mourut, en 1518, toutes les dames de Mayence pleurèrent ce poète

honnête et respectueux de leurs charmes. Détail caractéristique, plusieursd'entre elles portèrent son corps depuis sa maison jusqu'au cimetière. Yoilà comment on savait honorer un artiste en Allemagne au commencement du quatorzième siècle. Les femmes grecques n'en firent pas tant pour Homère. 11 est vrai que sept villes plus tard se sont disputé l'honneur de lui avoir donné naissance, tandis que je ne sache pas qu'une statue ait été élevée à Frauenloh sur une des places de Mayence, « la donna è mobile ».

La versification de ce minnesinger est fort admirée par les érudits modernes. Il savait en combiner les éléments avec beaucoup d'art, et on lui attribue trente-cinq rythmes nouveaux. Il ne faut pas s'étonner de cette fécondité ; nous avons eu, un siècle auparavant, des inventeurs plus extraordinaires encore; ce furent les auteurs des séquences depuis Notker jusqu'à Adam de Saint-Yictor, le plus ingénieux des versificateurs s'il n'avait été aussi un véritable poète.

A côté des minnesingers attachés la plupart à des princes, des ducs, des margraves et des comtes, et traitant dans leurs chants les sujets élevés et les sentiments délicats, se formaient des associations de poètes chanteurs populaires; c'étaient des instituteurs, des artisans, des gens de métier plus que des musiciens de profession.

Nuremberg, Strasbourg, Mayence et Francfort furent les premiers centres de ces réunions. Les membres se soumettaient aux mêmes usages que ceux qui régissaient les métiers : on était d'abord apprenti, puis compagnon, et enfin maître chanteur. Ils s'érigèrent en corporation et obtinrent des lettres patentes de l'empereur Charles IV, renouvelées à plusieurs reprises. Ces poètes chanteurs étaient en général des hommes de métier : l'un était maréchal ferrant, l'autre fabricant de cottes de mailles; celui-ci serrurier, celui-là tailleur. Il y avait aussi des employés inférieurs des églises, des joueurs de viole. On trouve dans les tableaux des meistersangers des individus exerçant des professions libérales, des graveurs, des médecins, et même quelques gentilshommes, ce qui donne à cette corporation le véritable caractère d'une société d'amateurs.

11 faut reconnaître que les poésies de la corporation des maîtres chanteurs traitent généralement des sujets assez vulgaires, et que les mélodies sont monotones, d'une intonation peu variée, d'un rythme lourd et dépourvu de souplesse. Le poète chanteur le plus célèbre, celui en qui se résument l'esprit et l'honneur de la caste, est le cordonnier de Nuremberg Hans Sachs, dont j'ai parlé dans un précédent chapitre.

Saint Gérard, évêque hongrois sous le roi Etienne, institua une maîtrise de jeunes musiciens sous la direction deWalther, et les chroniques

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font l'éloge de cet artiste; en 1192 le roi Bêla 111 envoya un nommé Elvin à Paris pour se perfectionner dans l'art de la mélodie.

La danse fut cultivée tout spécialement, et, les goûts belliqueux de la nation se combinant avec la recherche de la grâce et de l'élégance, ou vit renaître à Bade la danse pyrrhique des Grecs. En 1529, le roi Carobert eut la maladresse, dans la danse de la pique, de faire sauter trois dents à un seigneur nommé Etienne; il lui donna plusieurs villages pour le consoler de ce dommage. Le roi Louis II conduisait un chœur de danse avec sa sœur Anne, au son des trompettes et des flûtes. Les magnats et les nobles imitèrent son exemple, et dans tout le royaume eurent lieu des fêtes et des cérémonies où la musique et la danse formaient la plus brillante partie du programme. Les magnats invitaient à leurs noces les rois eux-mêmes; ceux-ci s'y rendaient ou se faisaient représenter par un député, qui, en leur nom, menait avec la mariée le premier chœur de danse.

Mathias Corvin, roi de Hongrie, protégeait les arts. 11 installa dans son palais une chapelle formée d'excellents chanteurs. Lorsque le nonce du pape vint à Bude en 1485, pour négocier la paix entre l'empereur Frédéric et Corvin, il écrivit au Saint-Père, au sujet du roi de LIongrie : « Les chanteurs de sa chapelle sont meilleurs que tous ceux que j'ai entendus jusqu'à ce jour. »

Mais ce fut surtout la musique des instruments à vent qui se développa dans ce pays.

11 n'est pas sans intérêt de constater qu'à une époque assez reculée, en plein moyen âge, la musique était déjà en honneur dans la Hongrie, dans la Bohême, et que cet art n'a cessé depuis ce temps d'y progresser, (/est encore de ces pays que sortent presque tous les musiciens militaires de l'armée autrichienne. Le public de Prague fournissait à Mozart son auditoire préféré, et c'est pour lui qu'il écrivit son opéra de la Flûte enchantée.

La période que nous venons de parcourir se distingue par le caractère expansif des sentiments de l'âme et par la tendance à faire concourir la musique et la poésie à des plaisirs délicats et élevés ; des mœurs rendues plus douces par les croyances religieuses, la sociabilité résultanl de la chevalerie, l'influence des études littéraires sur la conversation, les habitudes de l'esprit, les nuances du sentiment, les poésies chantées et les romans transformèrent la société en Occident, et eurent aussi pour conséquence de développer le goût de la musique. On a tenté de faire

honneur aux Arabes de cette poésie amoureuse, de ces chansons inspirées par la femme aimée, de ce tour donné à l'imagination des chevaliers en faveur de leurs dames ; je crois que c'est encore là un fait étranger aux croisades. Ce que les croisés avaient vu à Damielte, à Saint-Jean d'Acre, à Massourah n'était pas de nature à les enthousiasmer. La condition des femmes y était telle, qu'ils ne devaient qu'apprécier davantage celle que le christianisme avait faite aux femmes du pays latin, depuis la bachelette jusqu'à la châtelaine, et, au retour de ces lointaines expéditions, la joie du foyer, l'affection partagée, la liberté des relations, toutes choses étrangères aux Sarrasins, ont dû suffire à provoquer une expansion générale, que troubadours, trouvères, jongleurs, minnesingers, ménestrels interprétèrent et exploitèrent sinon toujours avec succès, du moins avec une prodigieuse fécondité.

Si les seigneurs et les hommes de guerre négligeaient personnellement la culture des lettres, il ne faut pas croire que pour cela ils manquassent de connaissances. Ils pouvaient se reposer sur le zèle des clercs pour entretenir le flambeau des sciences et des arts, et se contenter d'exercer leurs facultés intellectuelles par la conversation et par la pratique des affaires. A une époque très rapprochée de la nôtre, au dixseptième siècle, la narration aussi spirituelle que sensée des événements du jour, faite dans la correspondance de quelques femmes plus ou moins lettrées, ne montre-t-elle pas ce que beaucoup d'autres pouvaient dire et penser? De nos jours, la littérature qui s'étale à tous les coins de rue nous fait trop oublier que l'esprit humain se développe plus par la parole que par le livre. Il est certain que c'est à l'enseignement oral de la notation proportionnelle et des règles du contrepoint que les compositeurs des quinzième et seizième siècles ont dû cette puissance de conception qui leur permettait de suppléer par la mémoire et le calcul à l'absence de la partition synoptique moderne.

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