DE L'ORGUE
sonne au moyen d'une languette mise en vibration par le doigt ; le mouvement des lèvres produit des sons variés.
Les représentations d'orgues antiques sont trop incomplètes pour que nous puissions en comprendre parfaitement le mécanisme. Mais le principe de l'orgue y est suffisamment établi par l'inégalité des tuyaux et par la présence d'un moteur, dont la forme varie et dont la nature est souvent incertaine.
Un monument, que l'on voit au Musée d'Arles, nous offre les figures sculptées de trois orgues. Mais, pas plus que les autres représentations qui nous ont été conservées, elles ne correspondent aux descriptions que les auteurs ont données de l'orgue. Comment cet instrument rudimentaire, à peine ébauché, pouvait-il faire résonner « les voix innombrables d'une moisson d'airain » dont parle Claudien au quatrième siècle?
Comment, dès le deuxième siècle, Tertullien aurait-il pu en concevoir une si grande idée, au point d'en tirer une comparaison avec l'âme? « Considérez, dit-il, cette machine étonnante qu'on appelle orgue, composée de tant de conduits et de parties différentes, de tant de pièces formant un si grand assemblage de sons et comme une armée de tuyaux; cependant, tout cet ensemble ne forme qu'un seul instrument1. »
L'orgue est l'instrument traditionnel par excellence, celui qui a été associé aux pensées religieuses, qui est dépositaire de la science de l'harmonie, pour lequel presque tous les grands compositeurs ont eu de la prédilection : Frescobaldi, Bach, Hœndcl, Rameau, Mozart, Hummel, Méhul, Meyerbeer, Weber. Les sons de l'orgue inspirent le recueillement et la méditation.
Un des esprits les pins analytiques du seizième siècle, Montaigne, a bien résumé dans ce passage, si connu d'ailleurs, l'influence des formes hiératiques sur l'imagination et le sentiment, et il n'a garde d'omettre l'orgue :
« Il n'est cœur si dur, ni âme si revesche qui ne se sentent touchés de quelque révérence à considérer celte vastité sombre de nos églises, la
1. « Spcclas porlentosam Àrchimeilis munificcnliani, organum hydraulicum dico; lot parles, lot compagines, tôt itinera vocum, tôt compendia sonorum, tôt commercia modorum, tôt acies tibiarum, et una moles erunt omnia. Spirilus ille qui de tormento aquoe anhclat, per partes adminislratur, substantia solidus, opéra divisus. » (Tertullien, de Anima, c. iv.)
diversité d'ornements et l'ordre de nos cérémonies, et onyr le son dévotieux de nos orgues et l'harmonie si posée, si religieuse de nos voix. Ceux mômes qui y entrent avecque mépris sentent quelque frisson dans le cœur et quelque horreur qui les met en défiance de leur opinion. »
Avant de devenir l'instrument hiératique par excellence, « celui qui veut un temple pour demeure », l'orgue était employé dans les fêtes profanes et théâtrales. Nous l'avons vu sous Néron, nous le revoyons sculpté sur un basrelief de l'obélisque de Constantinople, sous le règne de Théodose vers 585. 11 s'agit ici d'un vrai spectacle. Sept femmes dansent aux sons de trois flûtes doubles et de deux orgues placées à droite et à gauche de l'estrade. Deux hommes ou enfants sont montés sur les soufflets, et l'organiste paraît avoir un clavier sous les doigts.
On a contesté la découverte que je crois avoir faite de la première description d'un orgue dans la douzième pythique de Pindare. Il est plus commode de répéter avec tous les historiens ad usum alumnorum que le premier orgue fut construit à Constantinople au huitième siècle, et que Constantin Copronyme en envoya un au roi Pépin, en 757. On va voir qu'il faut remonter bien plus haut, chez les Byzantins, les Gallo-Romains, les Latins et peut-être au delà.
L'origine de l'orgue remonte donc aux temps les plus reculés. Jubal a pu en être l'inventeur, puisqu'il est dit de lui dans la Bible qu'il fut l'inventeur des cithares et des orgues. Le mot chaldéen abuba, que saint Jérôme a traduit par organum, correspond à ambubajarum collegia, dont se sert Horace pour désigner les joueuses d'orgues de Syrie (voyez Horace, lib. I, sat. ii, 1).
Pindare, dans sa douzième pythique, semble faire en ces termes la description d'un orgue :
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Ietitov 3icx.vigg6[j.£VOV yaly.ov Bay.à v.7.\ ooi/axtov, ro\ Tcoà v.cù'hiyôow valoiai tzoasi Xaoï'rwv, Kaçtfftâo; iv re^evei, r.r>to\ yopzv-àv ptaprupeç.
« Après que Pallas eu arraché à ces périls son cher héros, elle inventa la mélodie des flûtes produisant tous les sons, afin d'imiter par elles le gémissement retentissant d'Euryale agitant rapidement ses mâchoires. C'est une divinité qui inventa cet instrument et qui en enseigna l'usage aux mortels, sous le nom glorieux de nome aux 7iombreuses têtes; car il devait être employé dans les arènes populaires. Il est produit par de minces feuilles d'airain et des roseaux qui croissent près de la ville aux chants harmonieux, patrie des Grâces, et dans les bois sacrés du Céphise, où ils sont les témoins fidèles des chœurs et des danses. »