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ORGUES HYDRAULIQUES

On n'a pas encore pu se rendre compte de la construction de l'orgue hydraulique, dont l'invention a été attribuée à Ctésibius, mathématicien d'Alexandrie, sous le règne de Ptolémée Evergète, et qui a été décrit successivement par Héron le mécanicien, Vitruve et Athénée. On lit dans Suétone (Néron, XLI) :

« Néron passa le reste du jour à examiner des orgues hydrauliques d'une espèce nouvelle et inconnue; il en montra tous les détails, disserta sur le mécanisme et le travail de chacun d'eux, et assura qu'il les reproduirait bientôt sur le théâtre. »

Saint Jean Chrysostome en fait mention.

Cet instrument se faisait entendre pendant les courses de chars, suivant le témoignage de Pétrone (Petron., Satyric, c. xxxvi.)

Claudien, au quatrième siècle, dans son panégyrique de Théodose, fait une description agréable et expressive de l'orgue hydraulique :

Et qui magna levi detrudens murmura tactu Innumeras voces segetis moderatus ahenae, Intonet, erranti digito, penitusque trabali Vecte, laborantes in carmina concitet undas.

On voit que cet instrument se composait d'un clavier, que l'abaissement des touches était loin d'offrir une grande résistance, ainsi qu'on l'a cru, puisque la pose légère des doigts suffisait pour produire les sons les plus forts, que les tuyaux d'airain étaient assez nombreux pour que le poète les ait comparés aune moisson d'épis. Quanta l'action de l'eau agitée au moyen d'un levier d'une grande dimension, on n'a pas encore pu acquérir une connaissance suffisante de cette soufflerie singulière. Les uns ont pensé que le vent était obtenu par une chute d'eau ou par un mécanisme composé

m HISTOIRE DE LA MUSIQUE.

d'une roue à aubes soulevant des soufflets. Cette explication n'est guère admissible, parce qu'elle subordonne la construction des orgues au voisinage d'une rivière ou tout au moins d'un cours d'eau.

Des textes de Julius Pollnx et de Malmesbury viennent jeter quelques lueurs sur cette question obscure. Le premier, en parlant de la flûte tyrrhénienne, dit que les sons produits par la vapeur d'eau bouillante dans un tube de fer sont pins beaux et plus forts que par l'air froid, et le second auteur, plus explicite, décrit l'application de ce principe dans l'orgue d'une église d'Angleterre: « Extant eliamapud illamecclesiamorgana bydraulica, ubi mirum in modum aqiue calefactae violentià venins mergens implet concavitatem barbiti, et per mulliforatiles transitas leneaî (islulœ modulatos clamorcs emitlunt. »

Vitruvc ne dit rien qui puisse faire croire à l'action de la vapeur dans les orgues. Toutefois il serait possible que, bien des années après l'invention de Ctésibius, on ait imaginé de chauffer l'eau renfermée dans le coffre décrit par l'architecte romain, et de remplacer par la vapeur le levier qui mettait les pistons en mouvement. En admettant cette hypothèse, les textes que nous avons cités n'offriraient entre eux aucune contradiction.

En étudiant attentivement le chapitre de Vitruve, on entrevoit non seulement la construction générale de l'instrument, qui est conforme aux éléments composant l'orgue moderne, mais encore l'utilité et la fonction de l'eau, fonction plus restreinte qu'on ne l'a cru, puisqu'elle se bornait à obvier par le déplacement de son poids à l'inégalité du vent produit par le jeu des pistons. La description de Vitruve est aussi claire qu'elle peut l'être. Il reconnaît lui-même, au commencement et à la fin, qu'elle ne sera pas suffisante aux yeux des personnes étrangères à la construction des orgues. Mais il est hors de doute qu'il possédait complètement la matière et qu'il en a parlé exprofesso \

1. Je donne ici le texte de Vilruve, en indiquant le sens des termes techniques dont l'ignorance rendrait certains détails inintelligibles.

DE HÏDRAUMCIS ORGAMS.

« De hydraulicis auteni quas habeant ratiocinationes, quain brevissime proximeque altingere potero et scriptura consequi, non practermitlam. De malcria compacta basi, arca in ea ex sere fabricata col'ocatur. Supra basim erigunlur regulae dextra ac sinistra scalari forma compactae, quibus ineluduntur œrei modioli (cylindres creux), fundulis ambulatilibus (pistons arrondis) ex torno subtiliter subactis, habentibus fixos in medio ferreos ancoues (coudes de fer, équerres fixées aux leviers par des charnières), et verticulis cum veclibus conjunctos, pellibusque lanatis involutos. Item in summa planitia foramina circiter digitorum ternum, quibus foraminibus proxime in vérti-

Porphyre Optatien, poète latin du quatrième siècle, dans son panégyrique de Constantin, a décrit la figure d'un orgue par le moyen de vers composés et disposés symétriquement. Les touches sont représentées par vingt-six vers ïambiques catalectiques ; un vers hexamètre placé horizontalement figure la table sur laquelle sont placés les tuyaux, et que nous appelons sommier. Vingt-six autres vers représentent les tuyaux de hauteur différente et correspondant aux touches. Ce sont des vers hexamètres, et par un effort qui assurément fait plus d'honneur à la patience ingénieuse d'Optatien qu'à son génie poétique, le premier vers représentant le plus petit tuyau n'a que vingt-cinq lettres, tandis que le vingt-sixième vers, corres-

culis collocati aerei delphini (ces dauphins qui tiennent suspendus les cymbales ou cônes en cuivre qui entrent dans les cylindres, nous paraissent être des fléaux de balance dont la forme pouvait avoir été primitivement recourbée), pendentia habent e catenis cymbala ex œre infra foramina modiolorum chalata (trous des cylindres).

« Intra arcam, quo loci aqua sustinelur (dans le coffre où l'eau est suspendue), inest pnigeus (du grec 7tvîÇ, éteignoir; sa figure est celle d'une hotte de cheminée; c'était le réceptacle de l'air), uti infundibulum inversum, quem subter taxilli (dés) alti circiter digitorum ternum suppositi, librant spatium imum inter labra pnigeos et arcœ fundum. Supra autem cerviculain ejus coagmenlata arcula (coffret) sustinet caput machinée, quae graece axvwv u.vxsvmç (règle musicale) appellatur : in cujus longitudinc canales, si tetrachordos est, sunt quator; si hexachordos, sex; si octochordos, octo (si l'orgue a quatre, six ou huit jeux). Singulis autem canalibus singula epistomia (robinets) sunt inclusa, manubriis ferreis collocata : quae manubria quum torquenlur, ex arca patefaciunt nares (passages de l'air) in canales. Ex canalibus autem canon habet ordinata in transverso foramina respondentia naribus, quae sunt in tabula summa, quae tabula gra3cc ittva^ (table, sommier) dicitur. lnler tabulam et canona regula3 sunt intorpositae, ad eumdem modum foralae et oleo subaclae, ut faciliter impellanlur, et rursus introrsus reducautur, quae obturant ea foramina pleuritidesque (côtes; il s'agit ici des soupapes) appellantur, quaruin itus et reditus alias obturât, alias aperit terebrationes.

« lise régula; habent ferrea choragia (du grec y.&?a-p';, celui qui fait danser; Vilruve appelle ainsi les ressorts au moyen desquels les touches agissaient sur les soupapes), fixa et juucta cum piuuis (touches), quaruin pinnarum tactus motiones efficit regularum. Continentur supra tabulam foramina, quae ex canalibus habent egressum spiritus : regulis aliis sunt anuuli agglutinati (ces anneaux tenaient lieu de ce qu'on appelle le faux sommier), quilms lingulae omnium includuntur orgauoruin. E modiolis autem iîstulae sunt conlinenter conjunct;u pnigeos cervicibus pertingenlesque ad nares, quaî sunt in arcula, in quibus asses (foects) sunt ex torno subacti et ibi collocati, qui, quum recipil arcula animam, spiritum non patientur obturantes foramina rursus redire.

« lia quum vectes (les leviers) extolluntur, anconcs deducunt fundos modiolorum ad imum, delphinique, qui sunt in verticulis inclusi, chalantes in eos cymbala, repleut spatia modiolorum, atque ancones, extollentes fundos intra modiolos vehementi pulsus crebritate, et obturantes foramina cymbalis superiora, acra, qui est ibi clausus, pressionibus coactum in fistulas cogunt, per quas in pnigea concurril, et per ejus cervices in arcam : motione vero vectium vehementiore spiritus frequens compressus epistomiorum aperturis infiuit, et replet anima canales.

« Ilaque quum pinnae manibus tactœ propellunt et reducunt conlinenter régulas, alternis obturando foramina, alternis aperiuudo, ex musicis artibus mulliplieibus moduloruin varietalibus souantes exci'.ant voces.

« Quanlum | otui niti, ut obscura res per scripturam dilucide pronuutiarctur, contendi; sed heee non est facilis ratio, neque omnibus expedita ad intelligendum praeter eos, qui in his generibus habent exercitationein. Qnod si qui parum intcllexerint e scriptis, quum ipsam rem cognoscent, profecto invenient curiose et subtiliter oinnia ordinata. »

pondant au tuyau de la plus grande dimension, en offre cinquante. Dans les douze derniers vers, l'auteur donne la description de l'orgue. « L'artiste, en abaissant les touches, ouvre le passage au vent qui, en passant dans les tuyaux d'airain creux et arrondis, produit des sons puissants. On peut obtenir ainsi une mélodie agréable et rythmée, tantôt rapide, tantôt calme; l'organiste peut à son gré produire dans les âmes les émotions les plus douces ou une religieuse terreur. »

L'instrument décrit par Opta tien était un orgue hydraulique, comme on peut s'en convaincre par ces deux vers :

Sub quibus unda latens properantibus incita ventis Quos vicibus crebris iuvenum labor baud sibi discors

mais le mécanisme paraît avoir été différent de celui que nous venons d'exposer d'après l'architecte romain. De son temps, l'eau était un moteur employé dans l'intérieur même de l'orgue, tandis que, quatre siècles plus tard, son action fut combinée avec celle d'une soufflerie considérable mise en mouvement par des bras nombreux et robustes.

Nous avons pensé qu'il serait agréable au lecteur de pouvoir se rendre compte par lui-même de ce curieux document. Nous faisons toutefois observer qu'il faut en retourner la figure, pour avoir les sons graves à gauche et les sons aigus à droite. Plusieurs représentations d'orgues portatives dans les manuscrits offrent la même disposition des tuyaux que celle de la figure d'Optatien. Hippolyte Flandrin a dû se servir d'une de ces représentations dans ses admirables peintures murales de l'église de Saint- Vincent de Paul, car il a placé les tuyaux graves à droite et les dessus a gauche, dans l'orgue que touche sainte Cécile.

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