CHAPITRE II
LA MUSIQUE CHEZ LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX, LES ASSYRIENS, LES ARABES, LES PERSANS, LES TURCS, LES MANDCHOUX, LES CHINOIS ET LES JAPONAIS.
Est-il possible de fixer la date de l'existence d'Hermès Trismégisle? On a voulu en faire un mythe. Cette manière de trancher les questions historiques est trop sommaire : il en résulte une impersonnalité qui est en désaccord avec toute tradition. Nous aimons mieux croire que le nom grec d'Hermès Trismégiste, Mercure trois fois grand, a été donné à un de ces législateurs qui ont exercé sur les peuples une action providentielle plus ou moins parfaite, tels que Moïse, Confucius, Solon, Pythagore, Zoroastre. Mon opinion n'est pas téméraire, puisque saint Augustin et Lactance considèrent cet Hermès comme un prophète.
Ce qui prouve qu'il y a eu en Egypte une civilisation plus intense que dans tout autre pays, c'est que les personnages les plus célèbres s'y sont rendus dans le but d'acquérir des connaissances ou d'y exercer leurs talents : Orphée, Musée, Dédale, Homère.
Les anciens Egyptiens ont attribué à Hermès la connaissance de l'harmonie des voix et des instruments, dont l'observation des astres lui aurait donné l'idée. Ce serait lui qui aurait inventé la lyre à trois cordes ; mais nous sommes ici en plein symbolisme, car les sons de ces trois cordes correspondaient aux trois saisons de l'année égyptienne, le son aigu à l'été, le grave à l'hiver, le moyen au printemps. C'est Diodore de Sicile qui rapporte cette fable.
Selon Plutarque, la musique aurait eu une plus haute origine : Bonis, l'Apollon égyptien, l'aurait inventée. Mais Diodorc de Sicile en fait honneur à Osiris, frère d'Horus, qui s'entourait d'une troupe de musiciens à laquelle il adjoignit des satyres d'Ethiopie dont les reins étaient couverts de poils et qui l'égayaient par leurs danses, leurs chansons et leurs jeux. Osiris comptait aussi parmi ses musiciens neuf jeunes filles habiles dans le chant et instruites dans des sciences diverses. Osiris et ses neuf jeunes filles, c'est Apollon entouré des neuf Muses, et les satyres éthiopiens ont pris place dans la mythologie grecque.
Manéros, l'auteur des chants de deuil en l'honneur d'Isis, passait également pour l'inventeur de la musique.
Les Egyptiens savaient que la musique peut être l'auxiliaire de passions
mauvaises, des instincts brutaux. Ils l'ont personnifiée dans le bouc Mendès, génie du mal, identique avec Pan, Priape, Seth ou Typhon. Une figure trouvée sur une colonne du pronaos du temple de Dakkeh, en Nubie, donne une idée de cette personnification. Le modius que ce laid personnage porte sur la tête est le ment, symbole de l'enfer ; l'instrument dont il joue est la harpe trigone, le nebel syrien.
Diodore de Sicile rapporte que les Egyptiens considéraient l'étude de la musique comme une chose inutile, nuisible même, parce qu'elle énerve l'âme et rend les hommes efféminés. Cette opinion a toujours été soutenue par quelques esprits chagrins ; mais les habitudes
Harpe trigone, nebel syrien.
Porteuses d'offrandes suivies de musicieunes. Peinture tliébaine (d'après Horeau).
de tous les peuples ont partout protesté contre elle. En Egypte même, la musique était partout. Les temples avaient leur grand chantre comme nos
cathédrales, et ce personnage était secondé dans ses fonctions par des joueurs d'instruments de classe inférieure et par des serviteurs. Ceux qui appartenaient à la caste sacerdotale avaient la tète rasée, comme on le voit dans le bas-relief du Musée de Leyde. Les prêtres chantres sonl toujours vêtus de robes somptueuses; on en voit qui jouent de grandes harpes dans une salle du tombeau de Ramsès.
Le culte d'Osiris, «à Abydos, avait lieu sans chants et sans instruments ; mais là, c'était une exception.
Les rois avaient aussi des musiciens de haut rang attachés à leur service,
Groupe de chanteuses et de musiciennes. Peinture de Beni-IIassan.
et leur titre de « chantres du roi », de « chanteurs du maître du monde », était inscrit sur leur tombeau.
Les peintures de Karnak nous offrent des scènes dans lesquelles la musique joue un rôle important. Ce sont des cantiques funèbres, des invocations et des supplications, chantées par un groupe de personnes accroupies, les mains tendues en avant, frappant la mesure, et accompagnées par un musicien jouant de la harpe cà sept cordes, ou par plusieurs munis d'instruments variés. Il paraît, d'après le témoignage de Clément d'Alexandrie,
qu'il existait encore de son temps, c'est-à-dire au quatrième siècle, un livre d'hymnes remontant à Hermès.
Dans un traité attribué à Démétrius de Phalère, ou à un autre Démétrius, rhéteur alexandrin, ce qui est plus probable, il est dit que les prêtres égyptiens chantaient des hymnes sans accompagnement d'instruments sur les sept voyelles : dià twv Itctoc <pwv/} £vt«v ; et il ajoute : twv ypa^parwv toutwv o y\%ôç ocv.ov£T<xi Û7rep eûtpwvt'aç. Ainsi donc le son de ces sept lettres ajoutait du charme à l'euphonie des sons musicaux. Cette vocalisation prouve qu'il faut faire remonter aux prêtres égyptiens l'usage des neumes employés pendant des siècles dans le chant d'église, et dont il reste encore de nombreux fragments, c'est-à-dire des suites de sons chantés sur la même voyelle. Solemus longam notam post alléluia super hanc litteram A prolixius decantare, quia gaudium sanctorum in cœlis interminabile et incffabile est (Bonavent., liber de exposit. Missse, cap. n). C'est ce que nous appelons maintenant vocaliser et l'on ne peut nier que les chanteurs, les Italiens surtout, n'aient tiré des effets merveilleux de ce procédé. Nil nom sub sole.
Peut-être reste-t-il quelques-uns des anciens chants égyptiens dans l'Abyssinie, où des coutumes antiques sont encore en vigueur, telles que les danses sacrées et le battement des mains pour marquer le rythme du chant. Si l'on admet cette hypothèse, voici un chant noté par Villoteau qui pourrait remonter à une époque antérieure à l'ère chrétienne; il a du caractère et de la poésie.