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DU MERITE DE L'ŒUVRE MUSICALE

Zarlino raconte une seconde anecdote dont Josquin a été également le héros inconscient. On exécutait depuis longtemps à la chapelle pontificale le motet Verbum bonum et suave, attribué à Josquin et regardé comme un chef-d'œuvre. Adrien Villaert, étant venu à Rome, prouva que le motet élail de lui. Il n'avait pas encore la réputation qu'il acquit depuis ; le motet fut abandonné et l'on n'en entendit plus parler.

Bien des littérateurs ont écrit sur l'histoire delà musique avec éloquence, avec goût, avec finesse; ils y ont vu le plus souvent matière à récréer le lecteur par le récit d'anecdotes auxquelles, malheureusement, ne se prèle que trop la vie aventureuse des artistes ; d'autres, plus savants qu'artistes, ont construit des citadelles inexpugnables, hérissées de chiffres comme d'autant de chevaux de frise ; des philosophes ont voulu mêler des théories morales absolues à un art d'imagination et de sentiment.

Cicéron était plus exigeant qu'on ne l'est de notre temps à l'égard des critiques d'art. Dans son livre de Y Orateur, il s'exprime ainsi : « Que pourra dire sur la géométrie et sur la musique celui qui ne les aura pas apprises? Ou il faut qu'il se taise, ou il n'en jugera pas en homme sensé. »

Je pense avec Tullius, un des plus honnêtes esprits de l'antiquité, qu'il faut être avant tout musicien pour traiter des choses de la musique.

D'Alembert a dit aussi :

« C'est aux personnes seules de l'art qu'il est réservé d'apprécier les vraies beautés d'un ouvrage et le degré de difficulté vaincue. Rarement un simple amateur raisonnera de l'art, avec autant de lumière, je ne dis pas qu'un artiste habile, mais qu'un artiste médiocre. » (D'Alembert, Basai sur les gens de lettres.)

L'œuvre d'art par excellence, celle qui semble être dans les desseins du Créateur vis-à-vis de l'humanité, est celle qui réveille au fond des cœurs les passions nobles et grandes, celle qui donne au spectateur ou à l'auditeur la plus haute opinion de lui-même par l'admiration qu'elle suggère et l'émulation qu'elle inspire. C'est ainsi que l'ont comprise les meilleurs philosophes grecs, notamment Platon, malgré ses erreurs dans l'application de sa haute conception, puisqu'il proscrivait les chants d'Homère et les chœurs tragiques. Platon a été le janséniste de la musique, et je ne saurais l'en louer; mais on doit constater néanmoins l'importance qu'il attache à cet art, et la grandeur du rôle qu'il lui attribue dans sa République, de même que, malgré le rigorisme de Pascal et de Nicole, on aime à rendre hommage à la puissance de leurs raisonnements.

Laborde, dans l'avant-propos de son volumineux ouvrage sur l'histoire de la musique, dit ceci : « Le champ est vaste et le sujet presque neuf; mais

il faut se résoudre à combattre de terribles ennemis, les mensonges anciens et les erreurs modernes. Nous nous sommes bien gardé de faire un seul pas dans cette orageuse carrière, et notre unique but a été de préparer quelques matériaux à des combattants plus déterminés que nous, et moins amis de leur repos. » La déclaration est sincère. En effet, Y Essai sur la musique de Laborde ne contient que des matériaux rassemblés un peu au hasard, sans méthode, sans doctrine, sans critique. C'était évidemment le plus sûr moyen de s'épargner toute contradiction. Mais ce n'est pas ainsi qu'un historien épris d'amour pour la vérité doit agir; il ne se dérobe pas aux rayons du soleil pour éviter une goutte de pluie. Oui, il y a d'anciens mensonges qu'il faut chercher à remplacer par de claires vérités, il y a des erreurs modernes dues à des causes diverses qu'il faut dissiper.

Telle est la tâche que l'auteur s'est imposée en écrivant cet ouvrage. Puisse la lumière éclairer de plus en plus notre esprit et lui communiquer une force d'impulsion nouvelle dans la voie du progrès !

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