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CHANT DES CARAÏBES

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Ce chant est bien primitif si on le compare à la Berceuse chantée par Sélika dans Y Africaine de Meyerbeer; ces quatre sons rythmés n'en sont pas moins une preuve de l'exercice d'une faculté.

Quand bien même l'homme n'aurait pas remarqué que sa voix et ses cris produisaient une série de sons variés du grave à l'aigu, la différence des sexes l'éclairait sur l'étendue et la progression du gosier humain. 11 est certain que le fait des sons ascendants et descendants lui a suggéré l'idée de la proportion dans la construction des tubes sonores et des instruments à cordes tendues. Je crois qu'à l'origine l'homme a plutôt cherché l'imitation artificielle des inflexions de sa propre voix que celle du chant des oiseaux et du vent agitant les roseaux du Nil. Il faut laisser aux poètes leurs gracieuses légendes et ne voir dans la nature que des matériaux soumis à l'intelligence et à l'industrie humaines, malgré les beaux vers si connus de Lucrèce :

At liquidas avium voces imitarier ore Ante fuit multo, quam laevia carmina cautu Concelebrare homines possent, auresque juvare ; Et zephyiï cava per calamorum sibila prinium Agrestes docuere cavas inflare cicutas.

Inde minutatim dulces didicere querelas, Tibia quas fondit digitis pulsata canentum, Avia per nemora, ac sylvas saltusquc reperta, Per loca pastorum déserta, atque otia dia.

(De Rerum Natura, Iib. V.)

L'universalité de l'alphabet considéré en général prouve et la commune origine des familles humaines, et la concession primitive de notions précises et virtuelles. Or les sons ont été désignés dans toutes les théories anciennes par les lettres de l'alphabet. Le nombre des lettres de l'alphabet sanscrit, qui est de cinquante-deux, ne lui donne pas un caractère plus complet que celui de vingt-deux lettres des Hébreux et des Phéniciens, que celui de vingt-quatre lettres des Grecs; car ces additions ne portent que sur des nuances d'intonation que l'on peut multiplier encore, comme le font les Chinois.

Le faible parti que certaines peuplades ont tiré des facultés données par le Créateur ne doit pas faire conclure que ces facultés leur aient été octroyées à plus faible dose qu'aux autres hommes. Lorsqu'on m'aura démontré que l'homme le plus civilisé a inventé une huitième voyelle, je reconnaîtrai que le sauvage a pu être privé de l'usage des sept autres. Les

voyelles, comme les sons principaux, ont été données à l'homme en même temps que la voix, et l'articulation en môme temps que les organes qui la produisent : les lèvres, les dents, le gosier, la langue; ces articulations labiales, dentales, gutturales et sifflantes sont à l'usage de tous les habitants de la terre depuis l'origine du monde.

La culture, la transmission des connaissances acquises, le progrès, la civilisation en un mot, ont manqué aux peuples qui n'ont qu'une musique rudimentaire, mais non les éléments de cet art. Ne nous attardons pas à chercher dans le bégayement de cette langue des types originaux et même intéressants, je ne sais quelle saveur âpre et quels effets pittoresques ; loin de là, on ne doit s'attendre qu'à une déformation des éléments naturels, à des cris sauvages remplaçant les sons appréciables, à des articulations grimaçantes, à des mouvements précipités et uniformes, convulsifs et désordonnés, au lieu de danses harmonieuses, variées et réglées ; déformation de la nature analogue à celle que ces malheureux pratiquent sur leurs corps et sur leurs visages.

Plusieurs voyageurs nous ont transmis des airs qu'ils ont entendus dans des contrées lointaines comme des chants spontanés, primitifs, indigènes, tandis que ce sont quelquefois des lambeaux de mélodies importés de la Grèce, de l'Asie Mineure ou même de l'Occident et demeurés dans la mémoire populaire. En voici un curieux exemple : d'après le témoignage du Hollandais Jean de Laet dans son ouvrage intitulé Novus orbis, publié à Amsterdam en 1635, les indigènes de Terre-Neuve chantaient ceci dans une fête nommée Tabaya en 1554, à l'époque de l'exploration de ce pays par Jacques Cartier :

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