LES QUATRE FRAGMENTS
Ce qui nous engage à nous méfier des théories émises par les auteurs des traités de musique ancienne, c'est l'absence d'exemples pratiques à l'appui de leurs raisonnements et de leurs assertions. Les seuls fragments de musique grecque que nous possédons sont au nombre de quatre, et encore leur authenticité n'est rien moins que démontrée ; ce sont :
1° Un hymne à Calliope;
2° Un hymne à Némésis ;
5° Un hymne en l'honneur d'Apollon ;
4° Une ode de Pindare.
On ne connaît pas les auteurs des trois hymnes grecs. La notation du chant appartient-elle au poète, ou a-t-elle été écrite sur ses vers par un citharède?
Le nom de Denys, qu'on trouve sur un des manuscrits, a fait penser que ces chants pouvaient être attribués à un poète-musicien de ce nom. Mais à un Denys de Mytilène on a opposé un Denys de Corinthe, puis un Denys de Byzance, enfin le Denys signalé par Plutarque et surnommé l'Iambique.
Vincent Galilée, musicien érudit, père du célèbre astronome, a publié la notation et le texte des trois hymnes dans son ouvrage publié à Florence en 1581, Dialogo délia musica antica e délia moderna, d'après un manuscrit de Florence. On les trouve aussi dans des manuscrits, à Paris, à ÎNaples, à Munich, à Londres, à Oxford.
Les auteurs qui en ont donné une traduction sont : Bottrigari (1602), Chilmcad (1672), Burette, Marpurg (1759), Frédéric Bellermann, d'après la théorie rythmique d'Apel (1814) et de Bœckh (1821), et enfin Fétis (1872). Je crois inutile d'ajouter que sur ce sujet délicat ces érudits ont été loin de s'entendre. Non seulement la place qu'occupe le chant sur l'échelle des sons varie (il y a une sixte de différence entre la traduction de Burette et celle de Bellermann), mais les intervalles eux-mêmes offrent des variantes. En outre, la durée des sons qui détermine le rythme diffère absolument. Les recherches des savants allemands sur la prosodie et la métrique ont besoin d'être complétées par l'intelligence de la langue musicale, par une sorte d'intuition de la pensée du compositeur, œuvre complexe qui ne peut être entièrement subordonnée à des principes fixes de grammaire, de numération de pieds isochrones. Il n'y a pas de lit de Procuste pour l'inspiration du musicien.
J'ai lu et médité les traductions qui ont été faites de ces fragments. Ces hymnes n'appartiennent pas à une antiquité reculée; ils paraissent même postérieurs à l'ère chrétienne ; leur notation dans les manuscrits peut avoir été fautive, puisqu'elle offre dans chacun des lacunes et des dissemblances. Cependant ce n'est pas une raison pour ne pas chercher le sens mélodique de ces chants, et c'est ce que j'ai tenté à mon tour, ayant remarqué que mes prédécesseurs n'avaient pas tenu assez compte de la déclamation du vers, d'après les principes si bien exposés par saint Augustin, au quatrième siècle, alors professeur de rhétorique à Milan, dans son traité De musica. Il m'a semblé qu'il ne suffisait pas de se mettre à peu près d'accord sur l'intonation, qu'il fallait encore retrouver les divisions, les accents, les périodes. En donnant une trop stricte importance aux valeurs proportionnelles, l'allure du vers disparaît ; si on les supprime, au contraire, c'est l'allure de la phrase musicale qui s'éclipse.
J'ai donc adopté la méthode que j'ai employée dans l'exécution des séquences tirées de manuscrits du moyen âge, et dont plusieurs sont connues sous le nom de Chants de la Sainte-Chapelle. Il me semble qu'il a jailli de cette nouvelle traduction de l'hymne à Calliope une lueur qui fait mieux connaître cette mélopée. Je suis loin d'y voir un chef-d'œuvre ; mais lorsqu'on s'est familiarisé avec les progressions du mode lydien, en y
joignant l'intelligence du texte, en la faisant exécuter très lentement, comme il convient à une invocation à la Sagesse, et avec un grand nombre de voix, l'effet peut encore avoir du caractère.