‹ Histoire de la musiqueChapitre 57 sur 222 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous allons suivre les développements successifs de l'art musical chez les Grecs et les Latins d'abord, ensuite dans tout l'Occident, sous l'influence des idées chrétiennes. Un sensualisme trop envahissant avait fini par émousser les facultés de recherche, d'observation, d'invention. Lorsque des sentiments nouveaux de religion envahirent les consciences humaines et produisirent comme une explosion de pieux témoignages de foi chrétienne, les cantiques et la prière s'unirent a la prédication des apôtres, et, dans toutes les assemblées de fidèles, publiques ou secrètes, on chanta. Dès la première heure de cet épanouissement des âmes, avant même qu'aucune espèce de culte s'organisât, avant que le sacerdoce revêtît des formes hiératiques dans le costume, dans les cérémonies, avant les images et les symboles, avant les manifestations extérieures des nouvelles croyances, des hymnes se firent entendre; le texte et la mélodie en étaient adoptés par tous d'un commun accord. Quels étaient ces textes? quelles étaient ces mélodies? C'est ici que la tâche de l'historien devient assez ardue.

Le premier chant des chrétiens fut celui des psaumes. En effet, les apôtres et leurs disciples les plus immédiats avaient les habitudes religieuses de leur pays; les Saintes Écritures leur étaient familières comme à tous les Juifs. Aucune prescription des Évangiles et de la foi nouvelle n'interdisait des chants composés ou institués par David et par Salomon. Les

témoignages les plus autorisés prouvent que ce sont ces mêmes chants que les chrétiens ont conservés. Ce sont là les monuments les plus antiques de la musique et les moins contestables.

En Egypte, l'apôtre saint Marc enseigne aux païens convertis à chanter alternativement des prières. Cet usage passa d'Alexandrie à Milan. Pline le Jeune, alors gouverneur de la Bithynie, écrit à Trajan que les chrétiens se réunissaient à des jours marqués, avant le lever du soleil, pour chanter tour à tour des hymnes en l'honneur du Christ, comme s'il était Dieu. <■<■ Solitos fuisse stato die ante lucem convenire et carmcn Chrislo quasi J)eo diçere secum invicem. » (Pline, liv. X, lettre xcvn.)

Ce que Pline appelait des hymnes était les Psaumes de David, tels qu'on les chantait dans le temple de Jérusalem, selon le témoignage d'Arnobe, de Clément d'Alexandrie, de saint Léon et de saint Jean Chrysoslome, lequel dit expressément que tous chantaient la même mélodie, hommes, femmes, enfants, esclaves et citoyens, riches et pauvres. Plus lard les sexes furent séparés, et dès le quatrième siècle il fut décidé, dans un synode tenu à Antioche, que les femmes ne seraient pas admises à chanter1. On alla bientôt plus loin dans la voie des réformes : le concile de Laodicée ordonna que des chantres seuls, institués canoniquement, chantassent dans un lieu déterminé de l'église les prières écrites sur les manuscrits, à l'exclusion de tous autres. Le texte est précis : Non oportere prsetcr canonicos cantores, qui suggeslum ascendunt, et ex membrana legunt, aliquos canere in eeclesia. (Canon 15.) Cette règle n'a pas été observée partout ni toujours, assurément et heureusement; car le chant collectif des grandes assemblées a été recommandé et sollicité souvent parles plus saints personnages. Mais il faut remarquer l'importance de cette prescription qui, en Orient, avait sa raison d'être à cause de l'habitude presque générale d'orner le chant de fioritures. Elle explique aussi comment le chant de l'Eglise grecque diffère si essentiellement de celui de l'Eglise latine, plus simple, plus propre à être chanté à l'unisson, parce qu'il est moins individuel dans sa forme.

Comme il n'y a rien d'absolu dans ce monde, et que les temps, les espaces, les usages et les mœurs se touchent toujours en quelque point, certains chants des églises grecques, destinés à être exécutés par des voix isolées, ont passé dans notre liturgie latine. Ce sont les troparia, qui

I. On a abusé de ce texte de saint Paul : « taceant mulicres in eeclesia », que les femmes gardent le silence dans l'assemblée des fidèles ; l'apôtre a moins songé à interdire aux femmes l'usage du chant qu'à prémunir contre leur ingérence dans les questions de doctrine.

offrent de longues suites de notes sur une même syllabe, et dont des traces encore trop nombreuses se retrouvent dans beaucoup de répons, de graduels et d'alléluias.

Les chants de l'Eglise grecque sont contenus dans le tropariori, Yoctoéchos, prières dans les huit tons ; ïhymnologion, recueil d'hymnes ; Yhorologion, livre des heures canoniales; le triodion, office des saints, et le ménologion, office des martyrs. Les principaux auteurs de la liturgie grecque sont, du huitième au douzième siècle : saint Jean Damascène, Cosmas de Jérusalem, Nicolas d'Antioche, Lampadarius.

Les ornements du chant oriental ont été conservés dans les chants des églises grecques, tandis qu'en Occident il y a eu une tendance constante à approprier la forme mélodique vague, indécise, surchargée d'ornements parasites des Orientaux au goût plus précis et plus méthodique des peuples latins.

Les notes d'agrément, les tremblements et les cadences rapides, les trilles et les gruppetti enroulent si complètement la mélodie proprement dite, qu'on distingue à peine la phrase principale. Nul doute que cette vocalisation n'ait envahi l'Italie, la Germanie et les Gaules, en même temps que les cérémonies du nouveau culte qui, on le sait, prirent naissance dans les églises d'Antioche, de Laodicée, d'Alexandrie.

C'est ce qui explique en quoi les chants notés en neumes primitifs diffèrent d'autres chants plus simples, presque syllabiques, que les régulateurs de la liturgie adaptèrent aux prières d'un usage général, tels que le chant des Préfaces, de l'hymne angélique Gloria in excelsis, du Credo, des hymnes, des antiennes, des psaumes, etc.

Saint Jean Damascène, auhuitième siècle, passe pour l'auteur de la notation musicale de la liturgie orientale ; mais on n'a, à cet égard, aucune certitude.

Les chants liturgiques du deuxième siècle étaient simples, presque syllabiques. Le type de ces chants est celui de la Préface de la Messe, des Contesta tiones ; ces chants sont d'origine hellénique. Les chants de la messe attribuée à saint Jacques, la liturgie réglée par saint Basile et saint Jean Chrysostome, devaient être simples et d'une exécution facile.

Il m'a semblé qu'on pourrait tirer des faits que j'ai à constater ici une preuve de la pratique de l'échelle diatonique des sons chez les Grecs anciens et chez les Égyptiens.

1° La définition des intervalles, d'après l'alphabet copte imité du grec, correspond à celle qu'indiquent les signes de notation adoptés dans l'Eglise grecque.

2° Ces signes de notation ont la même forme que les caractères démotiques égyptiens.

On verra plus loin les autres conséquences qu'on peut tirer de ce rapprochement.

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