ESTHÉTIQUE
tableau de Raphaël; celui-ci préférera à la Transfiguration une image d'Epinal ; celui-là redirait volontiers avec Béranger :
Si c'est du Mozart, Que l'on m'avertisse.
11 n'aura pas besoin cependant d'être averti si on lui joue un petit ailsautillant d'Offenbach ou de Lecocq, parce que le sentiment du rythme est distinct de celui de l'intonation; le rythme résulte de la perception physique, de l'impression produite sur le système nerveux ; il est indépendant du jugement de l'oreille et du travail de l'esprit.
Les arts du dessin, qui ont pour principe l'imitation de la nature ou la combinaison de lignes et de proportions puisée dans la science géométrique, ont produit des ouvrages d'un intérêt permanent à travers les âges; tels sont les statues et les bas-reliefs, les peintures, les temples et les monuments. En présence de certaines œuvres d'art de l'antiquité, on éprouve cependant parfois quelque embarras à en préciser le caractère, le sens et l'objet; nous n'avons pas, en effet, une connaissance suffisante du milieu social dans lequel ces œuvres ont été produites pour tout comprendre; mais le côté plastique, la science des proportions, l'harmonie des lignes, leur maintiennent une place dans le domaine de l'humanité. 11 en est tout autrement de la musique. Art essentiellement immatériel, la musique exprime les sentiments et les passions d'une manière trop étrangère à nos perceptions physiques, trop actuelle et trop indéterminée pour que la forme puisse conserver longtemps son action sympathique sur une seule génération, et à plus forte raison sur la postérité. Ainsi que celles de l'esprit et du cœur humain, les modifications de l'expression musicale sont innombrables et aussi fugitives. Il y a toutefois certaines lois générales qui s'imposent à l'art musical et qui prennent leur source dans cette harmonie universelle et mystérieuse dont tant de grands esprits, depuis Pythagore jusqu'à Kepler, ont cherché à pénétrer les secrets ; c'est ainsi que les formes hiératiques se distinguent des formes profanes, que les genres se différencient les uns des autres. Grâce à l'application souvent inconsciente de ces lois générales, des épaves ont surnagé dans le naufrage des œuvres musicales de la haute antiquité, et elles ont été recueillies là où elles pouvaient le mieux être conservées, dans les rites religieux, parce que ces vestiges participent ainsi au caractère d'immutabilité des dogmes.
La langue parlée, la lecture accentuée et la déclamation diffèrent du
chant musical et de cet art particulier qui consiste dans l'emploi de sons déterminés. Les intonations de l'orateur, du causeur, celles du lecteur dans les synagogues et les mosquées, celles du prédicateur dans nos églises, sont multiples et échappent à toute notation exacte.
Il en est de même du vent, du frémissement du feuillage, du crépitement de la grêle ; il en est de même du chant des oiseaux et des cris d'animaux. On saisit çà et là quelques intonations, rarement précises, et lorsqu'on veut imiter ces voix de la nature et des êtres animés, en dehors de l'espèce humaine, on ne peut y parvenir qu'en abandonnant l'art musical et en descendant dans le domaine matériel de l'imitation mécanique et artificielle. L'homme civilisé a transformé le bruit en sons musicaux. Il a conquis la musique comme le reste1.
L'alphabet a été, comme la gamme, un moyen de langage révélé; car les signes muets, peints ou sculptés ne constituent pas le langage. Il faut, pour bien s'entendre en ces matières délicates, conserver aux mots le sens que l'étymologic leur donne. Il n'y a ici ni images forcées, ni métaphores, mais une exposition d'idées que je crois justes. La lettre gamma est, de toutes les consonnes, celle qui favorise le mieux l'émission du son, tant par la pression de la langue contre le palais que par l'abaissement subit de la maxillaire inférieure. Il est à remarquer que cette lettre r, G, désignant le premier son grave de l'échelle, a joué un rôle important dans la pédagogie au moyen âge, et qu'elle se retrouve, dans la plupart des langues, associée à l'acte du chant : ylàcfjoc, ylàxTa., guttur, gola, ŒurjH, gorge, gosier. Je ne fais pas ici de grammaire comparée. Constatons seulement que les instruments à vent ont une bouche, une anche ou languette, et qu'ils ont été les premiers inventés. Il était naturel de prendre modèle sur l'organe humain et de rechercher l'imitation artificielle de la voix.
Ici se place la question de l'origine de la gamme, et conséquemment des premiers chants. Plusieurs savants ont prétendu l'attribuer à la race aryenne et fondent leur opinion sur les rapports qui existeraient entre les chants populaires appartenant aux idiomes gaélique ou irlandais, erse ou écossais, cimrique, gallois, de Cornouailles, et ceux de l'Inde.
Il ne me paraît pas nécessaire de faire suivre au lecteur la migration des Aryens jusque dans les Gaules, en Bretagne, en Angleterre, ni de rechercher les affinités des langues indo-celtiques. Comme les Celtes firent
1. Steele (Josué), membre de la Société royale de Londres, a écrit sur ces matières un livre inspiré par YEssai sur l'origine du langage de J.-J. Rousseau, 1775 : An essaij lowards establishing the melody and measure of speech lo be expressed and perpelualed by peculiar symbols.
LA GAMME
irruption en Espagne, il n'y aurait pas de raison alors pour ne pas trouver sur les bords du Tage, chez les descendants des Celtibériens, des vestiges de mélodies aryennes. Il n'est nullement nécessaire de recourir à cette chimie historique.
Et sur quelle base se fonderait cette communauté d'origine? Sur l'emploi de la quinte dans le mode mineur, dont on trouve des exemples dans les turana (chants d'amour hindous); dans les mélodies persanes ; dans les airs arabes; dans le mode naoua, analogue à notre ton de la mineur; dans des chansons slaves, bohémiennes, suédoises, bretonnes? Soit; je vais donner la phrase principale de quelques-uns de ces chants. Il n'y aurait pas un grand intérêt pour le lecteur h les publier en entier : car cette phrase est redite à satiété dans les mélodies orientales, avec quelques variations selon le goût du chanteur.
TURANA
g zÊkm r
RECHTAH
fm Efrir m ps
^I>ir^
ë^pf
On voit que le turana et le rechtah offrent peu de différence et qu'ils ont été composés sur une formule sans doute populaire.