‹ Histoire de la musiqueChapitre 89 sur 222 · L'échanson, du grec s-p^Wj verser à boire · texte numérisé non relu

L'échanson, du grec s-p^Wj verser à boire

«Ils ont quitté l'âpre Scythie, pour jouir ici d'un climat plus doux ; et, marchant sous les auspices de Dieu même, ils ont choisi la Transylvanie pour leur séjour. »

Cette strophe a un intérêt historique, en ce sens que les invasions d'Attila y sont mises sous la protection divine. C'est une allusion au titre de « fléau de Dieu » qu'il s'attribuait.

Albert le Grand parle ainsi d'un barde armoricain nommé Hyvarnion : « H était parfait musicien, composait des airs de danse et des chansons; le roi, qui aimait la musique, l'attacha à sa maison et lui donna de forts appointements ». D'autres bardes armoricains furenL célèbres au cinquième siècle, entre autres Sulio et Kian, surnommé Gwenc'hlan.

Le recueil des chants populaires de la Bretagne publié par M. de la Villemarqué contient des poèmes légendaires d'un grand intérêt. La mélodie en est fort simple, presque toujours dans le mode mineur. Le Tribut de Neumesniou est une pièce en distiques qui se chantait sur cette seule phrase :

Lyre du Nord (ixe siècle.

Ann aour ieo - ton a zo falcli - et: Bru - mon

ry

t m r r ES p

Ë p t'' pif ^

gEÇES

rak-tal en deuz gret - ar gad! Bru-men - ni rak- tal en deuz gret.

L'air est sans doute d'une monotonie excessive, mais il faut tenir compte des émotions du récit, qui suffisent pour soutenir l'attention. Il en est aussi de même de certaines chansons arabes et de romances espagnoles, où le récitant semble ne vouloir être soutenu que par quelques intonations peu variées.

Au neuvième siècle, le roi des Bretons Neumesniou délivra sa patrie de la tyrannie des Francs : il lutta contre Charles le Chauve, lui enleva Nantes et Bennes et affranchit le territoire breton de sa domination (841). Cet

événement a inspiré le poème intitulé le Tribut de Neumemiou (Nomênoè), dont M. Hersart de la Villemarqué a publié une traduction.

Nous n'avons que des conjectures sur l'état de la musique dans le pays de Galles jusqu'au onzième siècle. Tout ce qu'on trouve dans les manuscrits se rapportant à cet art est mêlé de fables. Il y est fait mention des trois chevaliers à langue dorée de la cour du roi Arthur, des trois bardes Merlin Ambrosius, Merlin Morvryn, Taliesin, des trois princes amoureux. Taliesin, qui vivait au quatrième siècle, prenait le titre de prince des bardes, des prophètes et des druides de l'Occident. Nous n'avons que des noms de bardes et de poètes et pas un seul chant authentique. Peu nous importe

donc de savoir que l'un s'appelait Gildas, l'autre Aneurin, un autre Cellan Bencordd. Les noms de Fingal, de Fergus et d'Ossian, bardes fameux, sont restés associés à un genre de littérature. Ce qui peut intéresser le lecteur, à cause de la tradition qui est encore vivante dans la partie occidentale de l'Angleterre, c'est l'organisation séculaire des bardes. Une catégorie comprenait les poètes, les historiens, les érudits en science héraldique. Une autre classe était celle des bardes musiciens, joueurs de harpe portant le titre de docteurs en musique, les joueurs du crouth à six cordes, les chanteurs. Ces chanteurs gallois, comme les aèdes de l'ancienne Grèce, devaient être des hommes instruits, puisqu'on exigeait d'eux neut années d'études. On ne se contentait pas de leur demander d'être habiles à jouer de la harpe et du crouth, d'exécuter des airs avec variations, des morceaux difficiles, de nuancer leur voix de manière à exprimer divers sentiments, de connaître les vingtquatre espèces de rythme musical : ils devaient savoir en outre les vingtquatre mètres poétiques ; composer des chants conformes à cette métrique, lire et écrire le welche, et rétablir au besoin le texte corrompu des anciens poèmes. Je doute que beaucoup de lauréats de nos Conservatoires puissent passer un examen français aussi compliqué que cet examen welche !

Jusqu'au règne d'Elisabeth, la corporation des bardes maintint la collation de ses grades dans des assemblées appelées Eisteddvod, qui avaient

Harpe bretonne à 10 cordes (ixc siècle). (Ms. de Saint-Biaise.)

lieu tous les trois ans. On était nommé successivement bachelier, maître es arts, professeur.

Ces traditions se sont transformées en une sorte d'association appelée Royal Cambrian Institution, qui a donné à plusieurs reprises des concerts dans lesquels on a entendu des airs welches exécutés sur des harpes galloises, sans pédales, à trois rangs de cordes dont un rang donne les demi-tons.

Edouard Jones, barde du prince de Galles, a publié en 1794 et en 180'2 un travail très étendu sur cette partie de l'histoire de la musique dans le pays de Galles.

Le plus ancien barde connu dans l'histoire de l'Irlande est Fergus, dont les poésies ont le même objet que celles des bardes bretons : l'excitation à la guerre et l'éloge des héros. Il vivait au quatrième siècle. Lorsque saint Patrick évangélisa au cinquième siècle l'Irlande, la véritable civilisation s'y introduisit etlit de tels progrès, qu'à l'époque de saint Colomban la musique et la poésie étaient aussi perfectionnées que dans les pays les plus favorisés. Au dixième siècle, le roi O'Brien Boirohen passait pour un habile musicien ; on montre encore au Muséum de Dublin la harpe dont il se servait et dont Jos. Walker a publié le dessin, que nous reproduisons ici. Cette harpe irlandaise a vingt-huit cordes, et la table d'harmonie, percée de quatre ouïes, est très large à sa base. Son nom estclarseach.

Jusqu'à la fin du quatorzième siècle, époque à laquelle Richard II soumit au joug de l'Angleterre les rois de l'Irlande, les bardes étaient honorés à ce ciarseach.

Harpe irlandaise.

point qu'ils étaient toujours admis à la table royale des quatre chefs des comtés, « mangeaient à leur escuelle, dit Froissard, et buvaient à leurs hanaps ». Cet usage fut modifié au grand déplaisir de tous. A partir du jour où le joug de l'oppression pesa sur ce pays, les chants devinrent mélancoliques et eurent principalement pour objets les regrets de la liberté perdue et les malheurs de la patrie. Les bardes irlandais continuèrent à jouir dans le peuple d'une sympathique considération jusqu'à la fin du siècle dernier. Chose singulière, beaucoup d'entre eux étaient aveugles, comme si la cécité leur avait fait adopter cette profession de préférence à toute autre, parce qu'elle leur permettait de rendre encore des services à leur patrie, en fortifiant les cœurs et en les entretenant dans les nobles espérances de la délivrance à venir. Dans un meeting qui eut lieu à Belfast en 1792, on constata que, sur dix bardes, six étaient aveugles.

On a conservé les noms des bardes les plus habiles du siècle dernier qui ont joué de la harpe et chanté leurs poèmes jusque dans un âge avancé. Ce sont Cormac Common, Turlough O'Carolan et Denys Hempson, tous trois aveugles.

Quant à l'assertion singulière de Fétis qui a prétendu établir une connexité entre la gamme des Irlandais et celle des Hindous, en raison de la suppression de la troisième note et de la sixième, elle résulte d'une théorie chimérique que ce savant a puisée plutôt dans son imagination que dans les faits. 11 s'est trop hâté de conclure du particulier au général. Si l'on remarque dans quelques mélodies irlandaises l'absence d'une ou de deux notes de l'échelle, si par exemple la quatrième note ne se fait pas entendre dans la mélodie sur laquelle Thomas Moore a écrit une de ses poétiques chansons, The last Rose of summer, c'est à l'inspiration du musicien qu'il faut attribuer ce fait fortuit, et non à un parti pris systématique. La plupart des mélodies irlandaises offrent les sept notes. N'avons-nous: pas eu à la fin du siècle dernier des romances à trois et quatre notes. Jean-Jacques Rousseau, en écrivant la sienne, ne s'est guère préoccupé d'imiter une râginie ou un rektah : il a cherché la naïveté et la simplicité, et comme il y a mis de l'affectation, il n'a pas même trouvé cela.

11 y a bien peu de différences entre les anciennes habitudes musicales des Ecossais et celles des Irlandais. La harpe dite calédonienne a la même forme que celle du roi O'Bricn ; la cornemuse bag-pipe ressemble à la pibau des Welches , au cuisleycuil des Irlandais. Toutefois, à partir du quinzième siècle les progrès furent sensibles en ce pays, par suite des relations avec la France et surtout du goût prononcé du roi d'Ecosse Jacques Ie* pour la musique. Captif en Angleterre pendant dix-huit ans, il avait trouvé des consolations dans l'exercice de cet art. Il composa en dialecte écossais des chansons, des ballades, des lais, des airs de danse, et l'on est tenté de croire qu'il vit aussi dans la musique un moyen d'adoucir les mœurs de ses sujets, qui portaient encore de trop nombreuses traces de la férocité des Scots, des Pietés et des vieux Celtes devenus les Calédoniens. On ne saurait contester au roi Jacques des talents de poète et de musicien. Ils ont été affirmés par les historiens de l'Ecosse : Walter Bower, Hector Bœthius, Buchanan, l'évêque Tanner, par les Italiens Alexandre Tassoni et Berardi. Le prince jouait avec habileté de la cornemuse, du psaltérion, de l'orgue, de la harpe, du luth, de la flûte, du tympanon. Ses œuvres poétiques ont été publiées à Edimbourg en 1785. Quoiqu'il ne soit pas fait mention des rebecs et des violes parmi les instruments joués par le roi Jacques, d'après le témoignage du chroniqueur du quinzième

siècle Walter Berner, il est probable que c'est à lui qu'on en doit l'introduction en Ecosse, puisque au siècle suivant on les voit employés eh grand nombre dans une sérénade donnée à Marie Stuart, lors de son retour en Ecosse après la mort de François II. Un témoin oculaire et auriculaire, Brantôme, raconte le fait en ces termes, avec son exagération habituelle : « Estant logée en bas en l'abbaye d'Islebourg, vindrent sous la fenestre cinq ou six cents marauts de la ville, lui donner aubade de meschants violons et petits rebecs, dont il n'y a faute en ce pays-là; et se mirent à chanter psaumes, tant mal chantez et si mal accordez, que rien plus. Hé ! quelle musique et quel repos pour sa nuit! »

Les gammes incomplètes supposées par Fétis sont aussi attribuées par lui aux Ecossais, et il cite deux ou trois exemples de mélodies dans lesquelles il manque une ou deux notes ; mais il en cite une autre très ancienne dont la notation contredit absolument sa théorie, puisque toutes les notes de la gamme s'y rencontrent. Au sujet de ce chant je ferai remarquer qu'il arrive trop souvent que des auteurs reproduisent comme des documents originaux des airs notés par des voyageurs ou des compilateurs peu versés dans les connaissances musicales, qui écrivent tout de travers les mélodies qu'ils entendent, n'observent ni la mesure, ni les accents, ni les points d'arrêt. Il ne suffit pas de connaître le solfège pour noter avec exactitude des airs populaires dont le caractère diffère beaucoup de ce qu'on a l'habitude d'entendre, il faut être un peu compositeur. On ne saurait méconnaître chez Fétis la possession des facultés nécessaires pour saisir et exprimer tout ce qu'il a pu entendre, mais on peut lui reprocher d'avoir accepté avec trop de confiance et de crédulité des transcriptions inexactes; on pourra constater la justesse de mon observation en comparant sa notation de la mélodie The highland Laddie avec celle que j'ai refaite, on peut le dire, « d'après nature » et que voici :

TT

3uj nu

The law-land lads tliink they are fine : but o tlieyre vain and

wondron, gaw dyl how mueli un

liki

tliat

grâce

i^i p rr~uM

Y looks ol no bien - land Lad

fu'

mien, and manly looks of no

aie!

PPFf

0 my bonny bonny high - land Lad - die,

o my hand - somc j

fe

high - land Lad - die!

fc5

mm

When I was sick, and likc

die, bc row'd me in bis high- land plai - die,

to

Autant cette mélodie offre peu d'intérêt dans la transcription reproduite par Fétis, autant elle conserve ici son originalité propre avec sa mesure binaire et ternaire selon l'inspiration générale du poète chanteur. Ces mesures fréquentes à cinq temps ne sont pas rares dans les mélodies écossaises bien comprises. Boïeldieu l'avait remarqué et, dans son opéra de la Dame Blanche, il a noté à cinq temps la fin de l'air charmant : Viens, gentille dame, sur les paroles : Déjà, la nuit, déjà la nuit plus sombre. Boïeldieu a introduit plusieurs motifs écossais dans son opéra et il a indiqué ces emprunts expressément sur sa partition.

Jusqu'au onzième siècle, époque de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie, la musique fut pratiquée chez les Anglo-Saxons, comme chez les autres peuples du Nord, par les scaldes ou bardes, par des ménestrels ou gleemen, concurremment avec les clercs et religieux des monastères, très nombreux depuis l'apostolat de saint Augustin. La poésie et le chant furent encouragés par le roi Éthelbert, par saint Benoît le Saxon, par le savant illustre Bède, par Alfred le Grand ; ce prince, à la fois poète et musicien, se déguisa en scalde pour pénétrer dans le camp des Danois. 11 les charma par ses chansons et son jeu sur la harpe, surprit leurs secrets, examina leurs positions, sortit de leurs retranchements sans être reconnu et remporta sur eux peu après une victoire complète.

Harpe anglaise à 12 cordes. (Ms. Bibl. Paris, n° 1116.)

Un des poètes musiciens les plus renommés de ces temps anciens fut Cœdmon, moine de l'abbaye de Sainte-Hilda, dont on a conservé des

ouvrages.

Il est certain que la musique était assez cultivée chez les Anglo-Saxons,

même avant la conquête, puisque nous voyons dans les manuscrits de ce temps le psaltérion, la rote, des petites harpes à onze et treize cordes, des \ioles appelées fuldle, des cithares,

Harpe à 11 (cordes. x° siècle) .

(Anglc-Saxons.)

Fiddle, violes. (Anglo-Saxons.

des cornets et trompettes ; on y remarque aussi le Iwrn-bugle des Welches, devenu un cornet de chasse en ivoire garni d'ornements d'argent,

Cornet anglo-saxon.

Trompes anglo-saxonnes.

Trompette soutenue par une fourche. (Anglo-saxons.)

et quelquefois transformé en hanap ou vase à boire, des espèces de bassons ou trompes très longues, des tubes qu'on assujettissait sur une fourche, le pib-gorn, sorte de cor anglais, enfin les orgues pneumatiques

et hydrauliques. Une représentation tirée du psautier d'Edwin, qui date du dixième siècle, nous fait assister à la construction ou à l'essai d'un orgue. Les réservoirs cylindriques s'élèvent sous la pression de quatre

Cor welchc. Pib-gora, cor primitif anglais.

leviers pendant que le facteur et son aide placent les tuyaux sur le sommier. Je reviendrai plus loin sur ce document qui appartient au chapitre sur l'orgue.

Jusqu'aux Minnesinges des douzième et treizième siècles, l'histoire ne nous fournit pas de mélodies germaniques distinctes des chants religieux en usage dans les autres pays de l'Occident. Avant Charlemagne, rien de particulier à signaler que les traces visibles d'un matérialisme grossier dans les chansons populaires et d'une très singulière tolérance dans les monastères de femmes, où l'on chantait des chants d'amour, où on les copiait et on les communiquait librement.

En 789 un capitulaire défend aux religieuses de chanter ces amoureuses mélodies et de les transcrire. Saint Boniface obtient du pape Zacharie (741-752) une sanction pénale contre ceux qui chanteront des chansons impies et obscènes, Nos anciens rois, les évoques germains et francs encouragèrent les chansons héroïques, les louanges des belles actions, et en cela ils préparèrent ces chansons de gestes qui enflammaient les courages et burinaient dans les âmes le sentiment de l'honneur.

Jusqu'à l'époque des croisades, où l'élément latin devint prépondérant, les Franconiens, les Westphaliens, les Teutons, les Saxons, les Danois et les Suédois résistèrent à l'influence romaine et gallo-romaine. Ils conservèrent leurs langues respectives môme dans l'exercice du culte lorsqu'ils furent convertis à la religion chrétienne; ils adoptèrent quelques formules, telles que Kyrie eleison, que le peuple chantait en toute occasion comme refrain après des cantiques en langue teutonique ou théotisque.

L'évêque et les clercs entonnaient-ils le Te Deum ou une autre prière, dans quelque circonstance importante, le peuple répondait Kyrie eleison.

On trouve encore à la fin de diverses prières en langue tudesque la traduction des deux mots grecs : « Herr, erbame dich ».

Cet attachement à la langue autochtone, cette résistance à l'influence extérieure est inhérente au caractère germain. Mais il ne aut pas croire cependant que les classes lettrées aient poussé le patriotisme aussi loin. Car, à partir du treizième siècle, il y a eu une civilisation germano-latine qui a produit des œuvres considérables et coopéré aux progrès des sciences comme à enrichir le domaine de l'imagination. L'érudition toutefois a été surtout l'objectif des intelligences en Allemagne.

Si l'écriture punique, qui a de nombreuses analogies avec les neumes, nous offrait comme ceux-ci quelques éléments de traduction, nous pourrions juger si la musique des Scandinaves était en harmonie avec leur poésie. Les légendes de ces peuples du Nord ont été réunies dans leur grand poème national, YEdda. Le Jupiter des Grecs, le Teutatès des Germains, c'est ici Odin. Thor, son fils, est le dieu de la force, l'Hercule des régions hyperboréennes ; Baldur, deuxième fils d'Odin, en est l'Apollon. Tyr remplit l'office du dieu Mars; enfin la femme d'Odin, qui est aussi sa fille puisqu'il est le père des dieux, c'est Vénus sous le nom de Fréia. Toutes ces divinités habitent le Walhalla, l'Olympe de la Scandinavie.

On comprend qu'une mythologie aussi conforme à celles que le genre humain a inventées sous toutes les latitudes pour exprimer ses sentiments religieux, ses aspirations et ses terreurs, ses espérances et ses craintes, pour supernaturaliser les forces et les phénomènes de l'ordre physique, on comprend que cette mythologie a dû inspirer les poètes et les musiciens. Aussi les scaldes remplirent auprès des rois danois, norvégiens et suédois les mêmes fonctions qu'ailleurs les bardes et les ménestrels. Leurs récits légendaires et mythiques ont reçu le nom de sagas, et il s'en trouve dans le nombre de très dramatiques et de très touchants. Des auteurs ont publié les airs de quelques sagas. Je ne crois pas que ces morceaux aient été bien traduits. Mais il y a des mélodies plus modernes et pleines d'une grâce poétique délicieuse. M. Ambroise Thomas en a introduit quelques-unes dans son opéra d'Hamlet, que Mme Christine Nilsson a interprétées avec d'autant plus de style et de charme que c'étaient des airs de son pays. Les sagas étaient chantés par les scaldes avec accompagnement de harpes de petite dimension et assez légères. En 1659 et en 1754, des paysans danois du duché de Schleswig trouvèrent enfouis dans le sol de grands cornets en or massif et pur qui ont dû servir dans les cérémonies religieuses du culte d'Odin. Des érudits les examinèrent et virent sur leurs anneaux des figures fantastiques et des inscriptions runiques; plusieurs

tentèrent de les expliquer, mais leurs interprétations ne s'accordèrent pas.

Au nombre des découvertes faites au commencement du siècle dans des tourbières de l'île de Fionie figure celle de deux grands cors de guerre en bronze, instruments qu'on appelait lùdr. On voit ici la figure d'un de ces instruments, qui sont bien conservés. Ils ont une longueur d'un mètre soixante-dix centimètres, et leur pavillon est dirigé de manière à passer pardessus l'épaule.

Le mot rune signifie « lettre, son » et môme le signe d'une chose; mais comme il y avait beaucoup d'arbitraire dans le dessin du signe, il n'est pas

facile de traduire les caractères runiques. Le résultat le plus satisfaisant a été obtenu par le P. Cahier, le savant archéologue, parce qu'ayant borné ses études aux almanachs, aux calendriers et aux signes des saisons, des travaux agricoles et des occupations rurales, il a pu comparer entre elles les entailles faites au couteau sur des planchettes de bois à l'usage des paysans danois et norvégiens, et arriver ainsi à reconstituer une langue qui n'est autre chose qu'une séméiographie primitive et toute de convention. J'incline donc à croire que les mélodies n'étaient pas notées et se transmettaient par tradition orale chez ces peuples du Nord.

Il n'en a pas été de môme dans l'Europe centrale : les manuscrits renfermant des chants sont encore assez nombreux, mais l'écriture neuma- Liidr, cor Scandinave en bronze, tique est un obstacle presque insurmontable à

leur claire interprétation.

Dans son ouvrage sur la Finlande, Léouzon-Leduc a décrit les mœurs douces des habitants de ce pays de manière à faire ressortir leur caractère poétique. Je ne puis résister au désir de faire connaître au lecteur ce chant de berceuse des nourrices finlandaises :

« Dors! dors, doux oiseau de la prairie; prends ton repos, rouge-gorge, prends ton repos; Dieu t'éveillera dans son bon temps; il t'a disposé un joli rameau pour t'y reposer; un rameau agréablement voûté avec des feuilles de bouleau. Le Sommeil est à la porte et dit : N'y a-t-il pas ici un petit enfant, un petit enfant endormi dans son berceau, un petit enfant emmailloté, un petit enfant reposant sous une couverture de laine? » On

conviendra que le sentiment de la nature a mieux inspiré les nourrices dans les lupas de la Finlande que ces femmes ou filles normandes affublées par nos Parisiennes de longs et larges rubans de soie et qui ne savent dire à leurs nourrissons que le stupide refrain : « Do do, l'enfant do, l'enfant dormira tantôt ».

En Finlande, dans cette contrée âpre et peu peuplée, la vie patriarcale développe les sentiments humains, élevés et affectueux : de là le goût de la poésie et de la musique.

C'est le pays des runas chantées par des bardes appelés runoia, poètes qui accompagnent leur chant de mouvements cadencés.

Les Finlandais ont des poèmes nationaux qui montrent combien la nature de leur esprit et de leurs sentiments les prédispose au culte de l'art musical. Leur épopée, qui date d'une époque bien antérieure au christianisme, le Kalewala (traduit par Léouzon-Leduc 1845, 2 vol.), est l'histoire du héros Wainœmonien, sorte d'Apollon hyperboréen,dieu de la musique, qui, par la puissance de son art, devient le maître

de l'univers. Il serait possible que la légende d'Orphée fût parvenue des bords du Strymon au lac Ladoga.

Les runoia accompagnent leurs chants improvisés avec un instrument appelé kantèle ou harpu, sorte depsaltérion à cinq cordes, formant la première quinte de la gamme mineure.

Kanlèle à 5 cordes ou Harpu. Instrunfent de la Finlande.

Page 1