‹ Histoire de la musiqueChapitre 56 sur 65 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

L'œuvre du protestantisme ; Luther et Calvin. — Le chant traditionnel: réforme entreprise par Grégoire XIII. — Le chœur polyphonique. — Les messes et les motets en Italie et en France; publications principales. — Les grands compositeurs de musique religieuse au xvi° siècle.

C’est un signe des temps que cette expansion formidable de la chanson profane dont nous venons de parler, chanson populaire d’ origine, savante de forme, sensuelle d’expression. La musique religieuse, tout aussi importante, — moins représentative peut-être de l’esprit de l’époque — est l’œuvre des protestants et des catholiques, qui se partagent très inégalement le domaine de l’art d'église.

La Réforme est le grand fait qui domine l’histoire reli-

ieuse du xvi* siècle, antérieur à l’apparition des grands chefs-d’œuvre catholiques. Les fameuses thèses de Luther sont de 1517. En France, le Commentaire sur les épitres de saint Paul, de Lefèvre d' Etaples, est de 1512; et Calvin écrivait CAE dédicatoire de son /nstitution chrétienne en 1535. La Réforme n'a rien créé de nouveau en musique; elle n’a jamais eu d'art original et distinct, parce qu’à l’origine elle n’était nullement un schisme défini, constitué, armé contre le dogme; elle se confondait avec le vœu de l'Eglise. J.-S. Bach lui-même, en 1733, offrait sa messe en si mineur au très catholique roi de Saxe. Aujourd’hui encore, les églises protestantes semblent attacher peu d'importance aux chefs-d’œuvre écrits par leurs fidèles. Ce qui est certain, c’est que Luther et Calvin considéraient le

chant comme très précieux pour la foi et le prosélytisme. Lurner n'accordait pas le titre d’éducateur à celui qui n’est pas musicien; il a prouvé qu'il aimait et connaissait la musique ; il est pourtant probable qu'il n’a rien composé, sauf des paroles. Son collaborateur et ami Iomanx WALTHER (1496-1570), est l’auteur du livre de chants protestants le plus ancien. L'œuvre importante à laquelle son nom et celui de ses coreligionnaires sont attachés est l'introduction dans l'office divin des Lieder spirituels en langue populaire. Le moyen äge avait employé la langue latine, pour l’intelligence de laquelle les peuples romans ont plus de facilité que les autres; en Allemagne, l'adoption de la langue vulgaire fut particulièrement utile à la propagande. à

Le recueil de Walther est intitulé : Geystlich Gesang-Buchleyn (1524); il a été réédité dans le 7e vol. des publications de la Gesellschaft f. Musikforschung (fondée en 1888 à Berlin par Franz . Commer et Rob. Eïtner). Du même: £Ein newes christliches Lied (1561); Ein gar schôner geistlicher und christlicher Bergkreyen (1561), Lob und Preis der himmlichen Kunst Musika (1564), etc. Grorc Raaw, qui en 1519 était kantor à la Thomasschule de Leipzig, & publié en 154% un recueil de chants protestants (Newen deutschen Gesünge für die gemeine Schule, réédité par Jos. Wolf dans le XXXIVe vol. des Denkmäler deutscher Tonkunst). Les principales œuvres protestantes du xvr° siècle, soit pour les paroles, soit pour la musique, sont celles de Pauz GErmarpr (poète, 1607-1676); de Jo. Gaicer (1598-1662), auteur du Neues vollkômmliches Gesangbuch de la confession d’Augsburg (1640), qui eut, parmi toutes les publications similaires, l'influence musicale la plus grande; de Jon. G. Esr-. LiNG (1627-1676), qui mit en musique 120 Lieder de Gerhardt, parus en 10 cahiers in-f°, 1666-7, à Berlin.

Comme Luther, Calvin était partisan de l’emploi de la langue vulgaire dans le chant liturgique : « C’est une pure bastelerie, disait-il, d’amuser le peuple en des signes dont la signification ne luy soit point exposée. Parquoy il est facile de voir qu’on profane les Sacrements de Jesus- Christ, les administrant tellement que le peuple ne comprenne point les paroles qui y sont dites. » Se plaçant au point de vue populaire, il considérait la liturgie en latin comme un acte de magie incompréhensible, un « enchantement ». Pour exalter. la vertu de la musique, il ne s'appuie pas seulement sur le témoignage des Pères

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, (saint Paul, saint Augustin), mais sur l'observation : « .… Nous cognoissons par expérience que le chant a grande force et vigueur d’esmouvoir et enflamber le cœur des hommes, pour invoquer et louer Dieu d’un zèle plus vehement et ardent. » Nul n’hésiterait à approuver ces magnifiques paroles : « .. Entre les autres choses qui sont propres pour recréer l’homme et luy donner volupté, la Musique est ou la première, ou l’une des principales; et nous faut estimer que c’est un don de Dieu député à cet usage. Parquoy d’autant plus devons-nous regarder de n’en point abuser, de peur de la souiller et contaminer, la convertissant en notre condamnation, où elle restait dédiée

‘à notre profit et salut. Quand il n’y aurait autre considéra-

tion que ceste seule, si nous doit-elle bien esmouvoir à moderer l'usage de la Musique, pour la faire à toute honnesteté et qu’elle ne soit point occasion de nous lascher

la bride à dissolution, ou de nous effeminer en délices

désordonnées, et qu’elle ne soit point instrument de paillardise ne d'aucune impudicité... Il est vray que toute parole mauvaise, comme dit saint Paul, pervertit les bonnes mœurs; mais quand la mélodie est avec, evla transperse beaucoup plus.fort le cœur et entre au dedans. » Malheureusement cette musique « saincte et pure », populaire, mais « réglée à l'édification », parfaite pour un chrétien, est insuffisante pour un artiste; elle a cependant une simplicité expressive et une sorte de grandeur dans l’austérité. Tel est le cas des 150 « Psaumes du prophète David », mis en rimes françaises par Clément Marot et Théodore de Bèze, et publiés à Lyon, avec privilège du 26 décembre 1561. L'ouvrage a été réédité par M. Henry Expert (le Pseautier Huguenot, 1902, in-ft). La mélodie est syllabique, employant les anciens RO. et mesurée; la notation est blanche; les signes principaux sont la semibrève (0) et la minime (4).

La musique catholique comprend le plain chant traditionnel, qui traverse une grave période de crise, et la composition polyphonique où le génie a plus de Sud que la foi.

Au cours du xvi° siècle, le plain chant subit de rudes atteintes, malgré la fidélité de plusieurs théoriciens aux

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principes ; il donne des signes assez graves de désorganisation. Le moyen âge, malgré le fatras des Scriptores, n'avait pas su le réduire en système scientifiquement net et arrêté; d'autre part, l’imperfection de l'écriture musicale et l'ignorance des vraies sources le protégeaient mal contre le « cantus figuratus », que Vaxxeo assimile au « cantus muliebris ». Dès avant 1500, dans son traité De notis et pausis, et dans son Definitorium, Tincroris disait que la valeur des notes, dans le plain chant, était indéterminée, tantôt longue, tantôt brève, sans précision; et plusieurs théoriciens admettaient que pour certains textes on employät la musique mesurée (par exemple, pour les séquences, comme c'était l'usage, d’après Gafori, chez les chanteurs français). Dans un petit traité élémentaire de musique, — Libellus de rudimentis musices, 1529 — Brasivus Rosserri soutient la thèse de l'inégalité nécessaire des durées : dans les hymnes, les proses, les psaumes et les antiennes, la musique doit être « ancilla grammaticæ ». Il va jusqu’à dire : « Quand nous prononçons une syllabe brève, nous devons abréger le chant, alors même qu'il y aurait deux notes sur la syllabe ». L’exécution suivante lui paraît la seule correcte : .

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