‹ Histoire de la musiqueChapitre 2 sur 37 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

France un historien digne de lui éle ver un monument , ainsi que l'a déjà fait en Angleterre le savant docteur Burney dans son Histoire générale de la musique *. En attendant , les amateurs trouveront peut - être dans le faible essai que je publie quelques faitsqu'ils ignorent exposés avec clarté et enchaînés avec ordre : j'ose appeler leur indulgence sur l'ouvrage qu'une femme a écrit pour des femmes.

*A gênerai History of Music.

Li A musique est de tous les arts celui que l'homme parait avoir cultivé le premier ; car l'histoire des temps les plus reculés nous laisse encore ignorer son origine , et le montre déjà comme soumis à des principes et à des règles qui l'avaient porté à une très-grande perfection. On ne s'en étonne pas quand on réfléchit que la musique étant l'imitation du langage a dû naître naturellement avec lui. Partout où l'homme parle , il chante ; chez les peuples les plus sauvages , qui ignoraient encore Fart de construire une cabane , nos voyageurs ont entendu des chants traditionnels , dont ces peuples accompa-

gnent leurs danses et leurs grossières cérémonies ; et parmi ceux qui possédaient quelques germes de civilisation , on a toujours trouvé des instrumens de musique.

On suppose communément que le mot musique vient de musa , parce que la fable en attribuait l'invention aux Muses. La plupart des anciens philosophes parlent de cet art charmant comme de l'art par excellence. Aristote le définit quelque chose de grand , de noble et de divin , et non-seulement tous les peuples des premiers âges n'ont reconnu que des dieux pour ses inventeurs, mais ils attribuaient à sa puissance les effets les plus surprenans. Sans parler ici d'Amphion bâtissant les murs de Thèbes au son de sa lyre, Plutarque, dans son dialogue sur la musique , rapporte que Terpandre apaisa une vio-

INTEOD1 CTIOX. 3

lente sédition chez les Lacédémoniens avec le seul secours de l'harmonie.

Beaucoup d'autres philosophes n'ont pas craint de raconter un grand nombre de prodiges aussi incroyables ; et tous ces récits fabuleux qui sont arrivés jusqu'à nous prouvent évidemment quelle admiration et quel enthousiasme la musique excitait chez les anciens.

Aujourd'hui cependant que l'art s'est enrichi de la découverte de l'harmonie', aujourd hui que nous croyons être beaucoup plus habiles etbeaucoupplus savans en musique que les Grecs (quoique , soit dit en passant , ils nous soient restés supérieurs dans tous les autres arts , ce qui devrait donner à penser ) , comment donc se fait-il que la musique ne produise pas sur nous l'effet qu'elle

1 Nous verrons que l'harmonie ne fut point connue des anciens.

produisait sur les hommes les plus éclairés et les plus célèbres de l'antiquité ? Ne serait-ce pas que l'art a fini par s'éloigner beaucoup trop de son véritable but , qui est d'imiter l'exprès* sion naturelle du langage dans les sentitnens et les passions , et qu'en tombant dans le vague il a perdu ses plus puissans moyens d'émouvoir ? Je sais bien qu'une foule de gens répètent que la musique n'imite point, ne peint rien , et je me félicite que dans ce faible essai qui lui est consacré je trouve une occasion de réfuter un pareil blasphème.

Ce n'est pas dans telle ou telle langue, soumise au changement et au caprice , que le musicien puise des moyens imitatifs , mais dans la langue universelle , dans celle que l'enfant parle sur le sein de sa nourrice avant d'avoir appris au-

iNTRODI-t.TIO:*. 5

run met ' . Tous les accens naturels de nos sentimens ont un caractère en même temps si précis et si général , qu'ils ne peuvent jamais devenir méconnaissables ou même équivoques pour aucun homme , de quelque nation qu'il soit : dans tous les climats , dans toutes les langues , l'effroi , la colère , la joie , s'expriment autrement que la tendresse et la prière. Jamais , par exemple , dans les affections modérées, la voix ne s'étend au delà du médium , et ne fait entendre des sons forcés ou précipités. Dans les émotions vives , au contraire , elle s'élève vers l'aigu ; les

1 • On a long-temps cherché , dit J.-J. Rousseau , s'il

• y avait une langue naturelle et commune à tous les

• hommes : sans doute il y en a une , c'est celle que les eu/ans parlent avant de savoir parler. Cette langue n'est pas articulée; mais elle est accentuée , sonore, intelligihle : l'usage des nôtres nous l'a fait oublier tout-àfait. >

sons se succèdent rapidement , et Impression plus bruyante exprime l'agitation et le tumulte des sens. Or, limitation musicale ayant principalement pour objet l'expression des grandes passions , dont les accens se forment toujours de sons soutenus et appréciables, l'art du musicien consiste à saisir tous les sons qui caractérisent davantage la passion qu'il veut exprimer. Je crois inutile d'expliquer qu il ne s'agit point ici de noter servilement la parole ; outre que cela n'est pas possible ', une pareille entreprise ne serait que puérile et absurde : les arts imitent et ne co-

1 Le langage parlé est plein de nuances que la musique ne peut suivre : il en est de même du ramage des oiseaux , dans lequel il est impossible de saisir une mélodie positive, un chant que l'on puisse noter ; parce que leur gosier parcourt avec une trop grande rapidité une multitude de cordes dont la majeure partie ne sont point admises daii^ notre échelle.

pient point. Mais l'accent principal et comme caractéristique que la douleur arrache ou que le plaisir laisse échapper , mais cette suite d'inflexions distinctes dont se compose le langage de l'être passionné , malheur au compositeur qui ne les a pas saisis , ou qui ne s'en est pas assez pénétré pour les reproduire à notre oreille ! On peut garantir que sa musique , privée de chaleur et d'expression , n'excitera que l'ennui , si savante qu'elle puisse être.

Je voudrais que ceux qui nient que la musique ait le pouvoir de peindre entendissent l'orchestre jouer une contredanse à la place des adieux d'Alceste : certes ils crieraient à la barbarie , sans songer que ce serait reconnaître à l'art la faculté qu'ils lui refusent. Qui donc n'a point frémi aux chants de ces sauvages habitans de la Tauride qui traî-

ncnt sur la scène Oreste et Pylacle enchaînés ? Mélodie , rhytlimc , harmonie, tout concourt dans ce morceau à inspirer l'effroi , et le génie de Gluck semble lui avoir révélé les accens des cannibales. Après s'ètie rappelé cette terrible expression , quand on songe à certains airs du Tableau parlant et de X Ami de la maison , à ces airs si fins, si railleurs , où la verve comique de Grétry s'exhale dans chaque note , comment ne pas reconnaître à la musique une puissance d'imitation surprenante?

Le plus fort argument des détracteurs de la musique est que cet art ne repose sur aucune base positive , puisqu'il éprouve des changemens fréquens et subits. Entendons-nous : il est une partie de la musique , entièrement de convention , soumise à la mode , au caprice, qui peut changer selon les temps et

selon les pays. Ce qui est ornement dans l'exécution , par exemple , le plus ou moins d'emploi d'accompagnement, la coupe des morceaux , tout cela peut varier , et varie en effet fort souvent ; mais le fond reste toujours le même.

Ayant pour premier but d'imiter l'expression naturelle du langage, la musique proprement dite ne peut pas plus changer que la nature. « Il y a trois » principes de musique , dit Plutarque, » la douleur, la joie et l'enthousiasme, » desquelles trois causes chacune plie » et détourne un peu la voix de son » ordinaire. » Le secret du compositeur est dans ce peu de mots si naïfs. Toute musique qui n'est point composée dans ces principes ne peut ni plaire ni durer 5 aucune richesse d'harmonie ne suppléera jamais à la mélodie expressive, car la mélodie expressive est la musique,

lO INTRODUCTION.

considérée comme art; tout le reste est un assemblage de sons auquel il faut chercher un nom. Combien d'ouvrages, composés depuis vingt-cinq ans, et qui, sous le rapport de la facture, peuvent servir de modèles , ne sont-ils pas déjà tombés dans l'oubli ! On chante pourtant encore le Stabat de Pergolèse 5 et ces accens de la douleur qui touchent aujourd'hui notre âme, avaient jadis charmé nos pères comme ils charmeront nos neveux.

C'est donc quand elle est jointe à la poésie, et qu'elle exprime des sentimens et des passions, que la musique exerce tout son empire. Cependant, lors même qu'elle est séparée du langage , elle conserve encore une sorte de puissance imitative , plus vague il est vrai , mais peut-être aussi plus surprenante : elle peint à la manière qui lui

est propre. N'employant ni formes ni couleurs , elle s'adresse comme immédiatement à l'àme , et voilà sans doute pourquoi les Grecs Font appelée Yart divin. C'est dans la liaison de nos idées, dans l'enchaînement de nos souvenirs , qu'il trouve ses principaux moyens.

« L'art du musicien , dit Rousseau , » consiste à substituer à l'image insen- » fible de l'objet celle des mouvemens » que sa présence exciterait dans notre » esprit: il ne représente pas directe- » ment la chose , mais il réveille dans » notre àme le même sentiment qu'on

» éprouve en la vovant Le plus

» grand prodige d'un art qui n'a d'ac- » tivité que par ses mouvemens est » d'en pouvoir former jusqu'à l'image » du repos. Le sommeil , le calme de » la nuit, la solitude et le silence mê- » me , entrent dans le nombre des ta-

» bleaux de la musique. Non-seule- » ment le musicien agitera la mer, » animera la flamme d'un incendie , » fei^a couler les ruisseaux , tomber la » pluie et grossir les torrens -, mais il » peindra l'horreur d'un désert af- » freux, rembrunira les murs d'une » prison souterraine , calmera la tem- » pête , rendra l'air tranquille et se- » rein, et répandra de l'orchestre une » fraîcheur nouvelle sur les bocages. » Quand une pareille plume vient de défendre ma cause, je ne dois plus me permettre que de citer des faits.

Peut- on entendre l'ouverture du Jeune Henri, par exemple , sans voir au jour naissant les chasseurs s'assembler et partir , les chevaux galoper dans la plaine, la bète poursuivie s'échapper , courir haletante et tomber ?

Et la marche des prêtres dans Alceste

n'a-t-elle pas un caractère si religieux que tous les spectateurs devineraient , sans regarder le théâtre, qu'il représente un temple ? Ces deux exemples suffisent pour prouver à quel point la musique purement instrumentale peut encore être imitative.

Mais , dira-t-on , l'homme qui n'aurait jamais entendu de musique serait-il sensible à ce genre d'imitation ? Ici l'on doit avouer que de tous les arts la musique est celui qui exige le plus d'habitude. Pour jouir de tout son charme , il est absolument nécessaire d'en avoir souvent écouté. Un sauvage verrait aussitôt l'objet même dans le tableau qui lui en offrirait l'image; seulement la représentation la plus grossière d'une femme , par exemple , et la Psyché de Gérard ne différeraient en rien pour lui. Il n'en serait pas ainsi , j'en con-

i/j INTRODUCTION.

viens , si pour la première fois il entendait de la musique. La partie imitative de l'art resterait sans effet sur cet homme de la nature , et je crois bien que le morceau le plus touchant ne lui semblerait qu'un bruit assez agréable \ C'est une conséquence naturelle de ce que vient de dire Rousseau : puisque les moyens imitatifs de la musique consistent à exciter certaines émotions de notre esprit ou de notre âme en réveillant nos souvenirs , il faut que notre intelligence ait reçu en quelque sorte une éducation musicale pour que nous devenions sensibles à leurs effets. Mais , pour ceux mêmes qui sont incapables de goûter le charme de la mu-

' Tous les hommes de l'univers , dit Jean-Jacques , prendront plaisir à entendre de beaux sons ; mais si ce plaisir n'est animé par des inflexions mélodieuses qui leur soient familières , il ne sera point délicieux , il ne se changera point en volupté.

sique dans toute son étendue , il reste encore une partie de l'art qui peut suffire à leurs jouissances , et qui agit sur toute l'espèce humaine. Nul homme n'est insensible à la puissance des sons et du rhythme , ou , si l'on veut , de la mélodie et de la mesure. La mélodie la plus vague émeut agréablement nos sens; un assemblage de couleurs qui ne retrace aucun objet plait bien moins à nos yeux que tel assemblage de sons ne plaît à notre oreille. La musique , dit Quintilien en rapportant qu'il y avait un joueur de flûte sur les vaisseaux à trois rangs de rames , la musique est le don de la nature le plus propre à nous faire supporter la peine et le travail. En effet , aucune autre distraction n'agirait aussi efficacement contre la fatigue. Le mouvement mesuré de toute espèce de musique aide si bien les mou-

l6 INTRODUCTION.

vemens du corps , que la plupart des ouvriers chantent en travaillant. Chardin dit qu'en Perse, quand on veut abattre des maisons , aplanir un terrain , ou faire quelqu'autre ouvrage expéditif qui demande une multitude de bras , on assemble les habitans de tout un quartier , qu'ils travaillent au son des instrumens , et qu'ainsi l'ouvrage se fait avec beaucoup plus de zèle et de promptitude que si les instrumens n'y étaient pas.

Le maréchal de Saxe a montré dans ses Rêveries que l'effet des tambours ne se bornait point non plus à un vain bruit sans utilité ; mais que , selon que le mouvement en était plus vif ou plus lent , il portait naturellement le soldat à presser ou ralentir son pas. Ainsi, en ne parlant que de ce dernier exemple, le rhythme seul a de l'empire sur

les sens de l'homme ; que ne peut-il donc pas lorsqu'il se trouve joint aux plus aimables , aux plus brillantes parties de la musique , la mélodie et l'harmonie ? et comment se fait-il qu'un art vraiment ravissant, dont les moindres prodiges sont de nous arracher des larmes , ou de porter dans notre àme le sentiment d'une joyeuse ivresse, comment ; dis-je, se fait-il que la musique soit si souvent nommée la dernière dans l'énuinération que l'on fait des beauxarts? Ici je m'arrête : à Dieu ne plaise que j'entreprenne de dépriser aucun des dons précieux qui charment l'existence de l'homme-, mais les Muses sont sœurs, et je demande seulement qu'on ne reconnaisse point d'aînée entre celle qui conduisit le pinceau de Raphaël et celle qui inspira Pergolèse.

DE

Page 1