DE LA MUSIQUE DRAMATIQUE EN ALLEMAGNE
Les Allemands parlent une langue si peu favorable à la musique, que leurs compositeurs, dès qu'ils se sont livrés au genre dramatique , n'appartiennent plus pour ainsi dire à leur patrie. C'est sur des paroles italiennes et françaises que les maîtres les plus illustres de l'Allemagne ont travaillé; et, à l'exception de quelques opéras de Mozart , qu'on s'est empressé de traduire dans toutes les langues, tous les chefs-d'œuvre que l'on doit à la Germanie semblent avoir été composés pour l'Italie ou pour la France, comme beaucoup l'ont été en effet. Il n'est donc pas surprenant que la naissance d'un théâtre lyrique en Allemagne ait été postérieure au théâtre italien: c'est même de l'Italie que les Allemands transportèrent le premier opéra qui fut représenté chez eux, en 1627 , à la
cour de Dresde , et à l'occasion du mariage de la sœur de l'électenr avec le landgrave de Hesse.
L'empereur Léopold, qui était passionné pour la poésie et la musique italienne , engagea à son service le poète Minato et le compositeur Antonio Draghi , qui firent des opéras pour la cour de Tienne. Ce fut là qu'en i665 , Draghi donna Cloridia, dont il avait composé les paroles et la musique. Mais le premier opéra représenté sur un théâtre public , fut celui à'Jdam et Eve , écrit en allemand, et joué à Hambourg en 1678. C'est vers cette époque que vécut l'illustre Keiser, qui donna un grand éclat au théâtre allemand. Ce célèbre musicien était né à "Weissenfels en 1673. Il apprit la musique dans l'université de Leipsic , mais il se forma surtout lui-même par l'étude des meilleures compositions italiennes. Auteur de cent seize opéras, dont la plupart furent joués à Hambourg , il n'en a pas moins composé beaucoup d'oratorio et d'autre musique d'église. Hasse , dont il fut le premier maître , a dit au docteur Burney , qu'iï regardait Keiser comme le premier musicien de l'univers ;
que ce grand maître avait écrit encore plus que Scarlatti, et que ses mélodies, malgré les rhangemens que cinquante ans avaient apportés dans la musique étaient si harmonieuses , qu'on pouvait les mêler parmi des mélodies modernes , sans que les connaisseurs mêmes pussent s'en apercevoir. Mattheson et M. Reichadt, dans son Magasin , parlent avec la même chaleur du génie de Keiser. Les ouvrages de ce grand compositeur sont fort rares; le docteurBurney cependant était parvenu à s'en procurer plusieurs qui paraissent avoir excité son enthousiasme.
La préférence accordée par les empereurs Léopold et Josepli à la langue italienne, influa prodigieusement sur le style de !a musique dramatique en Allemagne. Zeno et Métastase , appelés et fixés à Vienne , écrivaient dans leur langue les beaux poèmes que Caldera, Hasse et d'autres compositeurs de l'école de Naples mettaient en musique '. Il en
' A la naissance d'une archiduchesse , en 172^1 on représenta à Vienne , sur le théâtre de la cour , un opéra iui fut chanté par les personnes du plus haut rang. T.'ar-
résulta naturellement un mélange de l'école italienne et de l'école allemande , qui se remarque dans toutes les compositions de Graun, de Naumann et de Gluck.
C'est en 1764 que Gluck donna à Vienne son admirable Orjeo , dont Calsabigi avait fait les paroles. Les ouvrages qu'il avait déjà composés, tant en Italie qu'en Angleterre, étaient en assez grand nombre. Né en 171 k, dans le Haut-Palatinat , sur les frontières de la Bohème, il avait appris la musique a Prague. S'étant rendu en Italie, il étudia la composition sous le maître de chapelle J.-B. San-Marlini, et fit jouer son premier opéra à Milan. En i74^ , il était à Venise, où il donna l'opéra de Dtmètrius. En I7'|5, il passa en Angleterre; il y composa l'opéra de la Chute des Géans , et y publia plusieurs autres compositions. Jusque-là son style avait été celui qui régnait alors en Italie, c'est-àdire une mélodie vague, qui charmait l'o-
chiduchesse Marie Thérèse, depuis reine de Hongrie et impératrice , jouait le premier rôle , et l'empereur luimême tenait le clavecin pour diriger l'orchestre. Cet opéra d'ApostoloZeno , était mis en musique par Caldera
reille sans arriver au cœur; mais, dans Orphée, on reconnut un style qu'il venait de créer, un système dramatique, « où tout est » lié, où la musique ne s'écarte jamais des » situations, et où l'intérêt résulte du par- ., fait ensemble de toutes les parties du dra- » me et de la musique '. »
Le succès d'Orphée fut prodigieux, ainsi que celui ftAlceste qui le suivit . Ces deux opéras , le Jugement de Paris , et le drame exécuté pour la célébration du mariage de l'empereur Joseph II 2, furent les seuls ouvrages que Gluck composa poUr l'Allemagne. Ses autres chefs-d'œuvre appartenant à la France, j'en parlerai plus tard.
Grâce au goût passionné que tous les princes allemands avaient pour la musique •> il existait un théâtre dans chaque cour 3 , et
* Dictionnaire des musiciens, par M. Choron.
5 Dans ce fameux drame , joue' en 1765 , l'archiduchesse Ame'lie représentait Apollon, les archiduchesses Elisabeth, Jose'phine et Charlotte, les trois grâces, et l'archiduc Le'opold tenait le clavecin.
3 Un des plus magnifiques the'âtres de l'Allemagne , elait celui de Stuttgard. Jomelli y resta engage' par l'e'lec- 'çuv de Wurtemberg depuis 1757 jusqu'en 1769.
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les plus habiles maîtres de l'Allemagne et de l'Italie s'y trouvaient attachés; en sorte que , pendant le dernier siècle , Handel , Hasse , Graun, Agricola, Bach, Gluck, Jomelli, Sarti, et une foule d'autres que je ne puis nommer, composèrent pour l'Allemagne plus de mille opéras, presque tous italiens à la vérité, mais qu'on n'en doit pas moins considérer comme les richesses d'un pays où la munificence des souverains leur a donné naissance.
Parmi tous les noms célèbres qui , sous le rapport de musique dramatique, appartiennent ou se rattachent à l'Allemagne , il en est un qui vient le dernier en ordre de date, mais qu'on place toujours en tête dès que l'on classe les génies. Mes lecteurs devinent aisément que je vais parler de Mozart.
Wolfang-Amédée Mozart naquit à Salzbourg, le 27 janvier 1756, Son père , musicien lui-même % cultiva de si bonne heure
1 Léopold Mozart : il était directeur de la musique de l'archevêque de Salzbourg. On connaît de lui douze oratorio et autres morceaux pour l'église , des pièces de clavecin et plusieurs opéras.
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ses prodigieuses dispositions , qu'a cinq ans Mozart était un habile claveciniste, et composait déjà sur le clavecin de petits morceaux de musique. Il avait six ans , lorsque son père le conduisit avec sa sœur Marie-Anne a Munich , et ensuite à Vienne. Wagenseil ' se trouvait dans cette dernière cour, et l'on rapporte que le petit Mozart , avant de jouer devant l'empereur, dit à ce prince : C'est Wagenseil qu'il faut faire venir, il s'y connaît. François Ier. fit appeler l'artiste, et lurcéda sa place auprès du clavecin. Monsieur, dit le jeune virtuose au vieux claveciniste, je joue un de vos concerto , il faut que vous me tourniez les feuilles.
La réputation de ces deux enfans , car Marianne était aussi musicienne, se répandit bientôt dans l'Europe. En 1763, ils arrivèrent a Paris. Mozart toucha de l'orgue dans la chapelle de Versailles, en présence de toute la cour; et c'est à Paris qu'il composa et publia ses deux premiers œuvres, que son
1 'NN agenseil est auteur d'un grand nombre de compositions instrumentales , remarquables par leur originalité'. Il vivait encore en 1777 , âge'de 90 ans.
père retoucha, il est vrai , mats qui sont ses meilleurs : il était alors âgé de sept ans!
En 1764 , les deux jeunes virtuoses passèrent en Angleterre , où les succès qu'ils obtinrent égalèrent l'enthousiasme qu'ils avaient excité à Paris. Ils jouaient sur deux pianos des concerto dialogues , et le petit Amédée exécutait à la première vue les morceaux qu'on lui présentait de Bach , de Handel et d'autres maîtres. Pendant son séjour en Angleterre , c'est-à-dire à l'âge de huit ans , il composa six sonates qu'il fit graver a Londres et qu'il dédia à la reine.
Apres avoir été en Hollande, en repassant par lu France, Mozart fut ramené dans sa ville natale , en 1766. Il se livra alors avec une nouvelle ardeur à la composition ; et c'est de ce moment sans doute que l'étude de Bach, de Handel , jointe à celle des anciens maîtres italiens , forma ce style qui le distingue , et dans lequel le mélange des deux grandes écoles , allemande et italienne , est sensible pour tout connaisseur.
Il avait douze ans lorsqu'il composa , à Vienne , son premier opéra. C'était la Finia simplice, opéra buffa, que l'empereur Jo-
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seph II l'avait chargé de mettre en musique : Cet ouvrage ne fut pas joué , mais il obtint l'approbation de Hasse et de Métastase. Enfin, après avoir parcouru l'Italie, où son père le conduisit en 1769, et après avoir été un objet d'admiration pour tous les maîtres qui illustraient alors Milan, Naples, Florence, Rome , etc., il commença sa carrière dramatique, en donnant, à Milan, l'opéra de Mithridate qui fut représenté le 26 décembre 1770, l'auteur n'ayant pas encore quinze ans accomplis. Le succès de Mithridate fut si éclatant, que l'entrepreneur s'empressa de faire signer à Mozart l'engagement de composer le premier opéra de l'année 1773. Ce fut Lucio Silla , qui ne réussit pas moins que Mithridate , et qui eut vingt-six représentations de suite. Ces deux opéras, Ascanio in Alba donné en 1771 , il sogno di Scipione , joué à Salzbourg en 1 772 , la Jinta Giardiniera , deux grandes messes pour la chapelle de l'électeur de Bavière, la cantate de il Re pastore , et plusieurs autres ouvrages de différens genres , avaient porté la gloire de Mozart au plus haut degré avant qu'il eût atteint l'âge de dix-neuf ans.
Il en avait vingt-cinq lorsque, sur la prière de l'électeur de Bavière , il composa ldomeneo pour le théâtre de Munich. Idomeneo est de tous ses ouvrages celui que Mozart affectionnait le plus : il était amoureux lorsqu'il le composa , et celle qui lui inspirait de si beaux chants est devenue depuis sa femme r.
Mozart se fixa à Vienne , où il entra au service de l'empereur Joseph II , qu'il ne voulut jamais quitter, quoiqu'il n'en reçut qu'un traitement fort modique. C'est ce prince qui lui fit mettre en musique l'Enlèvement du Sérail, le Mariage de Figaro, et Don Juan. Ce dernier opéra , donné d'abord à Prague , ne fut pas très-bien accueilli à Vienne , lors des premières représentations. On en parlait un jour dans une assemblée très-nombreuse où se trouvaient la plupart des connaisseurs de la capitale, et entre autres Haydn : Mozart n'y était point. Tout le monde s'accordait à dire que c'était un ouvrage très - estimable , d'une imagination brillante et d'un génie riche ; mais chacun y
1 Mademoiselle Weber , dont il a laisse' deux eufans.
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trouvait à redire. Tous avaient prononcé , à l'exception de Haydn ; enfin , on le pria de dire aussi son opinion : Je ne suis pas en état de juger cette dispute , dit-il avec sa modestie accoutumée ; tout ce que je sais » c'est que Mozart est le plus grand compositeur qui existe dans ce moment. Mozart agissait de la même manière à l'égard de Haydn. Il lui a dédié un œuvre de quatuor, qu'on peut regarder comme ce qu'il a fait de mieux en ce genre. Il disait lui-même : Cette dédicace lui est bien due , puisque c'est de lui que j'ai appris à faire des quatuor.
L'auteur de l'intéressante notice qu'on a mise en tête du Requiem fait observer que depuis la simple romance jusqu'à la tragédie lyrique, depuis la walse jusqu'à la symphonie, Mozart composa dans tous les genres, et excella dans chacun d'eux. « Jamais il n'ap- » prochait du clavecin dans ses momens d'in- » spiration , » ajoute M. de Sevelinges. « Dès » qu'il avait saisi sa plume , il écrivait avec >• une rapidité qui, au premier aspect, eût "» pu ressembler à de la précipitation. Le » morceau entier , tel qu'il l'avait conçu , » médité et mûri , s'exécutait dans sa tête ,
» comme il le disait lui-même , pendant qu'il « jetait les notes sur le papier. Rien de plus » rare que de trouver une rature dans ses » partitions. La merveilleuse faculté de créa- » tion dont il était doué fut mise quelque- » fois à de surprenantes épreuves. On n'ou- » bliera jamais que l'admirable ouverture de » Don Juan , avec toutes ses parties , a été » improvisée en quelques heures ; on se sou- » viendra éternellement que, dans les quatre » derniers mois de son existence, luttant » déjà contre la maladie , et distrait par » deux voyages, il a composé , i°. un motet s avec accompagnement de clavecin ; a0, la » Flûte enchantée ; 3°. la Clémence de Titus ; » 4°- in concerto de clarinette; 5°. une can- » tate de francs-maçons à grands chœurs ; » 6°. la messe de Requiem. »
L'anecdote sur ce dernier chef-d'œuvre est connue de tous les musiciens ; mais quelques personnes ne seront peut-être pas fâchées de la trouver ici. Dans la dernière année de la vie de Mozart , un inconnu se présente chez lui, et lui remet une lettre sans signature dans laquelle on lui demande une messe de Requiem. On convient avec lui du prix ,
et on lui fait tenir l'argent sans qu'il puisse parvenir à connaître son admirateur anonyme. Il était déjà souffrant ; l'ardeur avec laquelle il s'occupa de cet ouvrage , le mystère répandu sur cette aventure , touteoncourut à troubler et à frapper son esprit. La tète remplie d'idées lugubres , il disait souvent à sa femme qu'il composait ce Requiem pour lui-même , et qu'il était empoisonné. Sur l'avis du médecin, sa femme lui retira son manuscrit ; mais , lui voyant reprendre un peu de forces et de gaieté , elle consentit à le lui rendre. Dès ce moment Mozart ne le quitta plus ; et quand la mort vint le frapper il avait achevé le Requiem. Peu d'heures avant d'expirer , il s'en fit apporter la partition sur son lit. « Eh bien! » s'écria-t-il , « n'avais-je pas bien dit que je travaillais » pour moi-même ? » Il contemplait cette production chérie , et des larmes coulaient de ses yeux. Ah! tout le monde devait en verser , en songeant aux nombreux chefsd'œuvre qu'étouffait un moment si fatal ; et même encore aujourd'hui quel ami des arts peut penser sans douleur à Mozart expirant dans sa trente-cinquième année, la partition du Requiem à la main,
Dès que la nouvelle de cette triste mort fut répandue, l'inconnu se présenta pour demander le Requiem. Il le reçut de la veuve inconsolable ' et disparut sans que jamais on en ait entendu parler depuis.
Liste des ouvrages de Mozart.