CHAPITRE XXIII
DE LA MUSIQUE DRAMATIQUE EN FPiANCE.
L'établissement de l'Opéra en France est dû , comme on sait, aux Italiens. Jusqu'au dix-septième siècle , les Français ne connaissaient encore que des ballets, dans lesquels les récits et les dialogues se succédaient tour à tour. La musique du plus magnifique ballet qui ait été représenté à la cour fut composée par Baltazarini l , que la reine Catherine de Médicis avait nommé son valet de chambre, et qui était devenu l'ordonnateur de toutes les fêtes ; ce ballet , donné en 1 58 1 , pour les noces du duc de Joyeuse, coûta plus de douze cent mille écus2. Baïf, qui y travailla, ainsi que Ronsard, et qui avait vu re-
1 II prit en France le nom de Bcaujojeux..
1 Baïf, secrétaire particulier de CharlesIX , e'tait Ijoii musicien et hon poëte. Ne' à Venise en ] 53 1 , il est mort à Paris en 15g!.
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présenter des opéras à Venise , conçut le projet d'introduire ce spectacle en France. Il composa des drames en vers métriques à la manière des anciens , les fit mettre en musique, et commença à les faire entendre dans des concerts qu'il donnait chez lui, et que les rois Charles IX et Henri III honoraient de leur présence. Mais les guerres civiles qui désolaient la France à cette époque s'opposèrent au succès de cette enlreprise, et ce ne fut qu'en 1645 que le cardinal M«zarin , pour amuser la jeunesse de Louis XIV, fit représenter en France le premier opéra par une troupe italienne. C'était la Finta Pazza , de Jules Strozzi l , qui fut suivie deux ans après del'Orfeo de Zarlino.
La magnificence et la nouveauté de ce spectacle produisirent un effet extraordinaire , et firent naître l'idée de composer des opéras français. Perrin, maître des cérémonies de Gaston d'Orléans, fit une pas-
1 Le premier acte de cette pièce finissait par un ballet de singes et d'ours ; le second par une danse d'autruches ; et le troisième par une entrée de perroquets.
( De l'Opéra par M. Casld Blase.
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torale que Cambert mit en musique; ou la représenta à Issy , dans la maison de M. de Lahaye , et elle obtint le plus grand succès- La musique, surtout, lut extrêmement goûtée ; on y entendait pour la première fois des flûtes mêlées aux violons, et cette innovation parut hardie et heureuse.
Perrin et Cambert, encouragés par l'applaudissement générai , et protégés par le cardinal et par le roi, devant lesquels on joua la pièce à Vincennes, s'occupèrent aussitôt de la composition à' Ariane. Ils s'associèrent le marquis de Sourdéac, qui pouvait les assister dans leur entreprise, non-seulement de son talent pour l'invention des machines et des dé' i rations, mais encore de sa fortune qui était considérable. Ariane était sur le point d'être jouée lorsque la mort du cardinal vint enlever au triumvirat et aux arts un protecteur aussi puissant que libéral et cet événement retarda pour quelques années l'établissement d'un opéra français.
Enfin, en 1669 , Perrin obtint des lettres patentes portant la permission d'établir des académies de musique pour chanter en public des pièces de théâtre. En vertu de ce
privilège Perrin et Cumbert donnèrent dans la salle du jeu de paume de la rue Mazarine l'opéra de Pomone, le premier opéra français qui ait été représenté en public. Mais , sur un différent qui eut lieu entre Perrin et le marquis de Sourd éac, le roi , en 1672, retira au premier son privilège et le donna à Lully: car Lully fut un de ces hommes nés heureux que la fortune semble servir plus encore que leur talent.
Jean -Baptiste Lully devait le jour à un pauvre paysan. Il naquit dans les environs de Florence en iG33 , et reçut ses premières instructions en musique d'un cordelier qui lui apprit à jouer de la guitare dont il s'accompagnait en chantant. Le chevalier de Guise l'amena en France en 1646 , et le plaça chez sa sœur , Mlle, de Guise , qui le fit entrer dans sa cuisine, où il remplissait l'officede sous-marmiton1. Passionné pour la musique, Lully , dans ses momens de loisir , raclait sur un mauvais violon , à la grande joie de tous les autres domestiques. Sa maîtresse , ayant entendu parler des dispositions qu'il
■ Préface de Ballard , pour l'e'dition des ope'rasde Lullv.
montrait, lui donna un maître sous lequel il fit des progrès si rapides, qu'il fut bientôt admis parmi les violons du roi. C'est de ce moment que date sa haute fortune ; employé pour composer la musique des ballets de la cour, dans lesquels Louis XIV, jeune alors, dansait encore, il eut l'honneur d'approcher souvent le roi, qui sut distinguer son talent, et le protégea toujours. En i65a, il fut nommé surintendant de la musique du roi; on créa même pour lui une nouvelle bande de violons, qui fut appelée les petits violons , et pour laquelle il composa des trio, des symphonies, etc. C'est alors que par l'heureux emploi des dissonances , par les fugues et les mouvemens qu'il introduisit dans ses morceaux de musique instrumentale , il tira la musique française de l'insipidité où elle languissait. Mais l'art lui fut encore plus redevable lorsqu'il appliqua sa manière au genre dramatique : on peut dire qu'il en est le créateur en France , et cette gloire lui restera quelles que soient les révolutions qu'a subies et que subira la musique.
Lully établit d'abord son spectacle sur un théâtre qu'il avait fait élever au jeu de paume
de la rue de Vaugirard. On y joua pour premier opéra les Fêtes de Bacchus, dont Quinault avait fait les paroles. Ce n'était pas un léger bonheur pour le musicien que celui de rencontrer un tel poète; aussi Lully travaillat-il presque toujours avec Quinault ; il s'engagea même à lui compter une somme de quatre mille francs pour chacun des opéras qu'il lui fournirait , en observant de mettre une année d'intervalle de l'un à l'autre.
Cadmus et Alceste succédèrent aux Fêtes de Bacchus. Molière étant mort en 167'-? , pendant les représentations de Cadmus , le roi donna à Lully la salle du Palais-Royal où l'opéra est resté plus d'un siècle ». C'est là que furent représentés Alceste , en 1674; Thésée, en 1675; Atys , en 1676; Isis , en 1677; Psyché, en 1678 ; Bellérophon, en 1679 ; Proserpine , en 1680 ; le Triomphe de V Amour , en 1681 ; Persée , en 1682; Phaëlon , en i683; Amadis , en 1684; Roland, en 1 685; Armide , en 1686; Acis et Galathée , en 1687.
1 Cette salle a été brûlée en 1765, rétabliesur-lecli.imp, et brûlée de nouveau eu 1781.
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Tous ces opéras sont de Quinault , à l'exception de Psyché , Bellérophon, et Acis et Galathée. Les deux premiers sont de Corneille , le troisième est de Campistron.
utre ces ouvrages dramatiques, Lully a composé la musique de vingt ballets pour le roi. Il a fait aussi celle des intermèdes de V Amour médecin, de Pourceattgnac , du Bourgeois gentilhomme; et l'on possède encore de lui plusieurs motets à grands chœurs, comme le Te Deum , YExaudiat , le Veni Creator, etc.
Comblé des faveurs de Louis XIV , qui lui donna des lettres de noblesse et la charge de secrétaire , recherché des grands *, cher à tous les amis des arts , Lully mourut à Paris le iï mars 1687 , âgé de cinquantequatre ans , et laissa une grande fortune à sa
1 Lully joignait à son I aient Leaucoup d'esprit et de gaieté , et l'on rapporte de lui plusieurs reparties fort plaisantes. Le jour de la représentation d'un de ses divertissemens à la cour, le roi , qui était depuis long-temps dans sa loge , et qui s impatientait de ne pas voir commencer le spectacle , fit dire à Lullv qu'il attendait : Le mi est bien le maître , répondit Lully d'un air respectueux., 1/ peut attendre tant qu'il lui plaira.
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famille; car ses économies seules, que l'on trouva en or dans ses coffres , se montaient à i3o,ooo francs, somme prodigieuse à cette époque.
Après Lully, Destouches , Campra, Montéclair, Lalande et plusieurs autres, suivirent la route qu'il avait tracée ; mais, ne possédant pas son génie , ils n'imitèrent que ses défauts, et la musique française ne fut long-temps qu'une lourde et bizarre psalmodie, sans force dans la facture et sans charme dans la mélodie. Cependant les Français enchantés ne croyaient pas qu'il existât de musique dramatique supérieure à la leur ; et quoique Rameau ', qui donna son premier opéra en 17^5 , s'éloignât peu du style qui était en faveur, la plus violente discorde s'éleva entre ses partisans et les admirateurs de Lully. L'auteur d'Hjppolite et Aricie étant un peu jdus riche en harmonie , un peu plus varié dans sa mélodie que l'auteur d' Annule , on ne voulait pas souffrir ces innovations , quoique à dire vrai le perfection-
' Né à Dijoo le 25 octobre i683 , el mort le 17 septembre 1764.
nement fût encore si peu sensible qu'on pouvait le juger sans conséquence. Rameau répondit à ses ennemis en donnant , depuis 1733 jusqu'en 1760, trente et un opéras, et celui de Castor et Pollitx grossit tellement son parti, que s'il ne parvint pas à étouffer la gloire de son rival , il réussit du moins à la partager complètement. C'était donc lui qui régnait sur le théâtre du grand opéra (car nous verrons plus tard que l'opéra comique suivait une autre route), lorsqu'en 1774 Gluck arriva en France.
Le Bailly du Rollet ayant connu le chevalier Gluck à Vienne en 1772, et l'ayant engagé à mettre en musique son opéra d'/phigénie en Aulide , Gluck venait de terminer cet ouvrage, et arrivait dans l'intention de le faire représenter à Paris. A. cette nouvelle , les partisans de Lully et de Rameau se réunirent pour combattre l'ennemi commun ; les intrigues, les cabales se succédèrent contre celui qui apportait autre chose que cette musique insipide dont on avait l'habitude. Mais soutenu par ce petit nombre d'hommes de goût qui ne suivent jamais le torrent, et qui finissent même par le diriger, protégé
par l'aimable et auguste reine à laquelle il avait eu l'honneur de donner des leçons à Vienne lorqu'elle n'était qu'archiduchesse, Gluck parvint enfin à faire représenter son ouvrage , et lphigénie en Aulide fut jouée sur le théâtre de l'Opéra le 19 avril 1776.
Lorsqu'on entendit pour la première fois ces chants si nobles, si vrais, si touchans , ce récitatif si admirable comme déclamation ', cet orchestre si pur, si brillant et si complet , qu'une seule note de plus ou de moins lui ôterait de sa perfection , l'enthousiasme de tous les vrais amateurs fut porté au comble. Non -seulement ce chef-d'œuvre révolutionnait l'art musical en France, mais il révolutionnait l'opéra lui-même. Cette machine si lourde avait pris du mouvement ; ces chœurs et cet orchestre immobiles s'étaient animés ; ces chanteurs, accoutumés à pousser des cris , déclamaient d'une manière simple et vraie; on avait vu l'auteur, pendant les répétitions , exciter, échauffer à
' Une chose Lien étonnante , c'est que Gluck, étant étranger, soit peut-être de tous les compositeurs celui qui a fait, le moins de fautes contre notre prosodie.
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force de bras et de poumons celte masse inerte de mannequins ; et, quand la répétition générale arriva , Gluck avait communiqué à tout son âme et son énergie.
Il est impossible de décrire les transports, l'ivresse qu'excitaient les représentations d'Iphigénie en Aulide, ainsi que celles d'Orphée et d'Alceste qui suivirent de près. Pour la première fois la musique dramatique faisait naître des émotions , pour la première fois on entendait des tragédies lyriques, et l'on ne se lassait point de se porter en foule à un spectacle si neuf et si ravissant. Le parti de Rameau, abattu, osait à peine soutenir Dardanus et Castor, que le public souffrait encore; mais c'en était fait de la barbare psalmodie française , et Gluck eût régné sans partage s'il ne se fût bientôt présenté un rival plus digne de lui.
L'Italie possédait alors un homme dont les premiers essais avaient été des coups de maître. Nicolo Piccini, né en 1728 à Bari , dans le royaume de Naples , et l'élève de Léo et de Durante , brillait non-seulement sur le théâtre de Rome, où il avait donné Y Aies-
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sandio nelï Incite, la Cecchina1 , ou la bonne Fille, l'Olimpiade , etc., mais sur tous les théâtres de l'Italie qui se le disputaient à l'envi *.
L'ambassadeur de Naples en France, au-