La Bonite Fille était depuis quelques mois au
- théâtre , et Rome était pour ainsi dire en rumeur par
- son succès , lorsque Jomelli y passa en revenant de ■• Stuttgard , et retournant à Naples sa patrie. En arri-
• vant , il n'entendit parler que de la Cecchina et de son •• auteur. Piccini était encore au Conservatoire , quand
• Jomelli était parti pour l'Allemagne ; il n'avait rien en-
- tendu de lui. Importuné de tout ce bruit , Sarà , dit- ■• il d'un ton de mépris, qualche ragazto et qualche ra-
• gazzata ( ce sera quelque enfant et quelque enfantil-
• lage ). Il alla le soir au théâtre , écouta d'un bout à l'autre avec une extrême attention , sans dire un mot
• ni faire un signe. En sortant, il fut entouré d'une foule •■ déjeunes gens et d'amateurs qui lui demandèrent son
• opinion sur ce qu'il venait d'entendre II s arrêta enfin, » et leur dit avec beaucoup de gravité : Ascoltate la sen- ■ tenta dTomelli : queslo è invenlore ( Ecoulez le juge-
• ment de Jomelli : celui-ci est inventeur ). Dans la
■ bouche d'un compositeur aussi savant , et surtout aussi grand inventeur lui-même , rien n'était plus significatif
■ que cet éloge. -
Dict. des Mus. y par M. Choron.
J Ses opéras italiens, tant sérieux que bouffon s , donnés dans l'espace de vingt ans , sont au nombre de i33.
DE LA iMUSIQUE. 235
torisé et soutenu par la reine Marie-Antoinette, fit des propositions à Piccini pour l'attirer à Paris. Piccini les ayant acceptées, arriva dans cette ville à la fin de l'année 1776. Gluck se trouvait alors à Vienne, où il faisait une nouvelle musique sur Ydrmide de Quinault. Marmontel , qui avait entrepris de faire des changemens à six opéras de ce poëte, pour les préparer à recevoir une musique plus moderne, commença par Roland qu'il donna au compositeur italien. A peine Piccini s'était-il mis au travail , que l'orage s'éleva contre lui. Une guerre furieuse s\illuma, dans les cercles de Paris et dans les journaux, entre les gluckistes et les piccinistes ; et l'on est obligé d'avouer avec chagrin qu'une lettre de Gluck lui-même , insérée dans l' An née littéraire, fut le signal de ce combat au moins prématuré.
Le succès prodigieux de Roland fut bien loin de rétablir la paix. Le public était trop déraisonnable pour consentir à jouir des deux grands talens qu'il possédait. Il fallait immoler l'un à l'autre. Enrôlé sous la bannière d'Armide et d'Alceste, ou sous celle de Roland et d'Atys, chaque parti refusait la
moindre concession an parti contraire. Les gluckistes prétendaient que Piccini manquait entièrement de force et de coloris; lespiccinistes soutenaient que Gluck n'avait aucune mélodie, et l'acharnement de part et d'autre fut porté aux plus ridicules excès. Chaque jour les gens de lettres , qui se mêlaient chaudement de la querelle, s'invectivaient dans les journaux; des amis, des parens se brouillaient à propos d'un air ou d'un duo , et on se battait les soirs au parterre de l'opéra.
Cependant les deux chefs se réconcilièrent. Berton, directeur de l'opéra, donna un grand souper où Gluck et Piccini furent placés l'un près de l'autre après s'être embrassés ; ils causèrent ensemble cordialement pendant tout le repas, et se quittèrent avec des démonstrations amicales que rien dans la suite ne démentit de leur part. Mais la guerre ne cessa point entre leurs partisans, surtout lorsqu'on eut imaginé de les faire combattre corps à corps, pour ainsi dire, en leur faisant traiter le même sujet, On ne peut attribuer une pareille idée qu'aux ennemis de Piccini, car Gluck dans ce combat eut tout l'avantage, et devait l'avoir ; d'à-
DE LA MUSIQUE. OiZj
bord parce que le poème qu'on lui donna était de Guillard, un de nos meilleurs faiseurs d'opéras , tandis qu'un auteur pitoyable, nommé Dubreuil, avait fait celui de Piccini; ensuite parce que le terrible sujet d'/phigénie en Taur'ule convenait bien mieux au génie éminemment tragique de Gluck qu'au génie suave de son rival. Aussi, quoiqu'il y ait des beautés du premier ordre dans l' lphigénie de Piccini, on conçoit comment c'est Y lphigénie de Gluck qui obtint alors la préférence , et qui est restée au théâtre.
Peu de temps après cette victoire, Gluck quitta la France. Il avait encore donné , en 1779, Écho et Narcisse, ouvrage admirable et que lui-même affectionnait beaucoup1, mais que la froideur du poème a depuis longtemps banni du théâtre.
En 1783 , Piccini fit paraître Didon, qui est regardé avec raison comme son chef-
1 Après la première représentation de cet ope'r* , qui n'eut aucun succès , Gluck entra au foyer , et, frappant sur la partition , il s'écriait en jurant ( car il jurait beaucoup ) : Cest ce que j'ai fait de mieux ' c'est ce que j'ai fui', de mieux !
d'œuvre. Il donna ensuite Diane et Endytnion, et Pénélope , son dernier opéra français '. A cette époque , Sacchini était à Paris; il avait débuté sur la scène lyrique, en 1783, par Renaud, qui fut suivi de Chimene et de Durdanus. Mais ce grand compositeur n'eut pas le bonheur de voir représenter son immortel ouvrage, OEdipe a Colonne ; la mort nous l'avait ravi l'année précédente, âgé seulement de cinquante ans, et tandis qu'il travaillait à l'opéra d'Évelina , dont il n'avait fait que les deux premiers actes3. Gluck lui survécut de peu; il mourut à Vienne, en 1787. On vit alors Piccini, qui était encore en France , proposer de décerner à ses rivaux des hommages publics, et faire insérer dans le Journal de Paris, quelques jours après la mort de Sacchini, une lettre que je me plais à copier ici tout entière.
« Sacchini , né à Naples et élevé dans le » Conservatoire de Sainte-Marie-dc-Lorette ,
' Phaon , Clylemnesire , et Adèle de Ponthieu n'ont point été représentés.
2 C"eit M. Kev, chef d'orchestre de l'académie, qui termina la musique du troisième acte d' Arvire et Evelina.
DE LA MUSIQUE. 23o,
» dès l'enfance apprit à jouer du violon , et » quelque temps après, sentant que ce talent » était trop borné , il s'adonna entièrement » à la composition , pour laquelle il avait » toujours eu beaucoup de penchant. Ayant » appris en fort peu de temps les élémens et >■ même le dessin de la progression musicale, » il commença à composer quelques airs , » qu'on trouva charmans;et on observa que » la mesure , la pfogresion , l'unité et l'éga- » lité du rhythme, étaient d'un homme con- » sommé dans l'art , et non d'un écolier. Le » célèbre Durante, son maître, en fut étonné, » et lui dit : Mon enfant, tu seras un grand
» compositeur Cela donna beaucoup de
» courage au jeune homme qui dès ce mo- » ment s'y appliqua sans cesse, et en cinq « ans fit le cours de toutes les études les » plus insurmontables.
» Durante était maître aussi du Conserva- » toire de Saint-Onuphre , où il avait des » élèves qui donnaient les plus grandes espé- » rances '. Un jour, pour les encourager et » leur donner de l'émulation , il dit : Fous
1 Piccini était alors au nombre de ces e'ièves.
ï40 HISTOIRE
» avez clans le Conservatoire de Lorette un >. rival très-difficile à vaincre. Si vous ne » faites pas tous vos efforts au moins pour > V égaler ) il restera seul , et à coup sûr ce >' sera l'homme du siècle. Ce rival , cet homme » du siècle , c'était Sacchini.
» Que dirai-je de ce grand talent qu'il a » déployé dans la suite dans toutes les villes » de l'Italie, en Allemagne, en Angleterre, » et enfin en France? Cette marche facile, « ce chant mélodieux , ce caractère , tantôt » grave, tantôt gai , brillant , pathétique , » amoureux, sombre, et toujours soutenu ! » cette progression enchanteresse sans que » l'ouïe soit jamais choquée , même dans les » transactions les plus dures, qu'il a toujours » si bien préparées et résolues ! cette pré- » cision exacte où vous ne pouvez rien ôter » ni ajouter , où tout est fini ! la richesse » de ses accompagnemens si bien distribués , » adaptés si à propos sans nuire à la partie » chantante (qu'il a regardée toujours comme » la principale ) et dans le plus haut degré « de noblesse ! ce superbe coloris ! ces chœurs <■■ où les quatre parties sont si bien dispo- « sées, où l'on ne voit rien d'oisif, où tou-
» tes tendent au même but , où l'on ne dis- » tingue pas une mesure inutile , où enfin » chaque partie forme séparément un chant » si bien suivi , si bien modulé , que même » isolée , elle devient un morceau capital !
» Je finirai son éloge , faible homma- » ge de ma part , mais très-bien mérité » de la sienne , en disant que la mort nous » l'a enlevé trop tôt ; qu'avec un talent si » transcendant , il était fait pour avoir un sort » plus heureux , et qu'il méritait d'être plus » connu , plus approfondi. Qu'on ne m'ac- » cuse pas de partialité ni de flatterie : » on ne flatte point les morts. Ce que j'ai » avancé, je le sens, je l'ai toujours senti, » et je laisse au temps et aux connaisseurs » le soin d'apprécier les sublimes produc- » tions que ce grand homme nous a lais- » sées. »
Cette lettre qui honore à la fois l'humanité et les arts fait aimer Piccini. Hélas ! luimême eut beaucoup à souffrir dans cette France qu'il avait enrichie de ses beaux ouvrages. Non-seulement il se vit en butte à l'acharnement des gluckistes, mais sousle rapport de la fortune, il n'obtint qu'à son ago-
a4» HISTOIRE
nie Je prix de ses travaux. Il avait été nommé en 1782 directeur d'une école de chant: la révolution lui ayant enlevé ses traitemens et sa pension, il retourna à Naples en 1791; et lorsqu'il revint à Paris dans l'année 17991 espérant y trouver des moyens d'existence pour lui et sa nombreuse famille, l'administration de l'Opéra , qui faisait à cette époque un nouvel examen des pensions, ne voulut lui compter comme ouvrages du répertoire que Roland , Atyx et Didon ' , en sorte qu'il ne fut employé sur l'état que pour une pension de mille francs. Le chagrin , la misère , détruisirent sa santé sans retour; et lorsque le gouvernement lui accorda un logement à l'hôtel d'Angivilliers, et créa pour lui une sixième place d'inspecteur au Conservatoire de musique 2, Piccini
1 QueJs administrateurs d'un théâtre lyrique , que ceux qui menaient au nfent la musique d'Endjmion , de Pcnélofje , et surtout àTp/iigénie en Tauride !
1 Le Conservatoire , à cette e'poque , était dirigé par eiuq inspecteurs ; MM. Gossec , Grétry, Méhul , Le- »ueur, Chéruuini, Monsigni, ont tous rempli ces fonctions.
DE LA MUSIQUE. îfi
ne put jouir de ces faveurs tardives, et mourut à Passy le 7 mai 1800, âgé de soixantedouze ans.
Les trois grands maîtres qui venaient de se partager si long-temps la scène lyrique laissaient au grand Opéra le plus brillant répertoire de l'Europe ; car il n'en est pas en France comme en Italie, où les meilleurs ouvrages sont représentés pendant un carnaval et vont ensuite enrichir la bibliothèque des amateurs. Les Français préfèrent en musique ce qu'ils ont déjà entendu : cela tient, je crois, à ce qu'étant en général moins musiciens que les Italiens et les Allemands , ils ne sentent pas l'effet d'un morceau fout à coup, et n'en jouissent complètement qu'après une certaine expérience.
Dans l'année où l'on perdit Gluck, Salieri, son élève, donna Tarare, et nous lui devions déjà le bel opéra des Danaïdes1. Vogel, que la mort enleva si jeune aux
1 Antonio Salieri, ne en 1760, à Le'gnano , forteresse vénitienne, habite aujourd'hui Vienne , où il est maître île la chapelle de l'empereur d'Autriche.
arts ', et que l'auteur aV Armide appelait s,on fils aîné , enrichit la scène , vers le même temps , de la Toison d'or ; mais il ne vit pas représenter son Dcrnophon , qui obtint peu de succès lorsqu'il fut joué en 1789, quoique la musique en soit superbe , et qu'on exécute encore tous les jours sa magnifique ouverture.
Néanmoins les compositeurs allemands et italiens ne brillaient pas seuls sur la scène du grand Opéra, et quelques noms français s'y étaient distingués. Le Thésée de M. Gossec et X Electre de Lemoine avaient été applaudis en 1782. Depuis, Méhul, M. Lesueur et M. Catel ont prouvé que des compositions du plus haut style et du premier ordre en musique pouvaient être l'ouvrage de musiciens nés en France.
De nos jours le goût du public pour les ballets pantomimes a fait introduire au grand Opéra ce qu'on peut appeler un demi-genre, et la tragédie lyrique fait quelquefois place à des drames moins sévères , moins
1 II a été emporté par une fièvre maligne . en L788 . à lise de trente-deux ans.
DE LA MUSIQUE. aij5
longs, tels que la Caravane de Grétry, les Prétendus de Lemoine, et même le Rossignol. En revanche, la tragédie, ou quelque chose qui en approche , se chante à l'Opéra- Comique, dont il est temps de parler.