SUR L ETAT ACTUEL DE LA MUSIQUE
Avant que d'en venir à l'objet de ce chapitre, il est nécessaire de remonter un peu dans l'histoire de l'art, afin de rechercher les causes des variations qu'il a subies depuis trente ans à peu près.
La première de ces causes, sans doute, est le goût de l'homme pour le changement. En peinture, l'école de David, où l'on retrouve toute la sévérité de l'antique, a succédé à celle que Boucher avait infectée de son style incorrect et maniéré. Tous les monumens de l'Europe portent l'empreinte du siècle qui les a vu élever : ce serait donc à tort qu'on regarderait la musique seule comme soumise à la mode, et le besoin de variété, secondant ce désir d'inventer qui dévore les hommes, a produit dans tous les arts de fréquentes innovations ; mais vers la fin du dernier
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siècle, plusieurs circonstances réunies, préparèrent en musique une révolution plus grande et surtout plus subite que celles qui avaient eu lieu jusqu'alors. L'emploi des instrumens à vent avait fait acquérir une importance prodigieuse à l'orchestre. Les opéras de Gluck et de ses élèves , dans lesquels aucune des richesses de l'harmonie n'était négligée, obtenaient le plus grand succès, non-seulement à Paris , mais sur les théâtres de toutes les capitales. Les symphonies de Haydn avaient paru ' ; exécutées dans toute l'Europe , elles accoutumaient l'oreille aux effets de ces masses instrumentales dont l'empire sur nos sens est certain : il résulta de toutes ces circonstances que la musique simple et purement mélodieuse parut pauvre; on sentit la nécessité de rendre l'orchestre plus plein, plus brillant, et la perfection devait naître en effet d'un progrès sagement entendu à cet égard. C'est alors que M. Chérubini fît entendre à Paris, dans Lodoïska, Ellsa, Médée et les Deux journées,
1 La première fut jouée à Paris en 1770, à l'ouverture du concert îles amateurs.
toutes les richesses instrumentales unies à des chants larges, suaves et majestueux, tandis qu'à la même époque Cimarosa donnait en Italie son Matrimonio segreto , ce chefd'œuvre admirable tout à la fois sous les rapports de facture, de mélodie et d'expression dramatique '. Chaque jour on connaissait, on appréciait davantage les sublimes ouvrages de Mozart, et l'activité des communications qu'établit bientôt entre tous les peuples de l'Europe un temps de guerres et de conquêtes contribua à consommer la révolution musicale en la rendant universelle. Peut-être étions-nous arrivés au point où l'on devait s'arrêter. Certes on ne reprochera pas le vide aux partitions des Nozze di Figaro , du Matr-imonio segreto et des Deux journées; cependant dans ces admirables ouvrages aucune des beautés du genre dramatique n'est sacrifiée à l'orchestre ; des chants nobles et gracieux , l'expression vraie des paroles, s'y joignent aux ri-
' I.a première représentation du Matrimonio xegtttn 1 il sitiliT en 1793 , par ers méaus Napolitains qui depuis en ont porlé Tauleur en triomphe.
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chesses de l'harmonie pour former un tout parfait. Mais bientôt on alla plus loin. Les effets de la symphonie une fois établis dans le drame lyrique , l'Italie vit paraître un homme dont la renommée est colossale, dont les nombreux succès alimentent aujourd'hui tous les théâtres de l'Europe, le brillant Rossini enfin, qui renchérit sur ses devanciers et fit faire à l'art les derniers pas vers un terme qu'il parait impossible désormais de dépasser.
L'esprit, la verve, qui respirent dans s$s compositions étant moins remarquables encore que le tact et le talent prodigieux qu'il a pour produire des effets, il chercha surtout ses moyens d'originalité dans ce prestige instrumental dont tous les secrets lui sont connus, et il sut placer dans son orchestre une puissance d'entraînement à laquelle personne ne résiste. Peu d'originalité dans ses mélodies, le tort fréquent de faire chanter à ses personnages des parties de basson, de clarinette, etc.; l'emploi perpétuel des instrumens les plus hruyans , source de contresens dramatiques » ; l'abus du prestissimo; et , pour ne
' A partir du terrible orcliestre dont Rossini ateompa-
rien dissimuler, des fautes graves contre les règles de l'harmonie, tout lui est pardonné par des auditeurs que la verve, la chaleur , le brillant de sa manière entraînent , enlèvent et ne laissent ni respirer ni juger. On dit bien : il fait trop de bruit; mais près de ces masses formidables que lui seul peutêtre sait faire mouvoir avec tant d'art et d'habileté, toute autre musique est en danger de paraître nue, pâle et froide; en sorte que Rossini fait école plus qu'un autre, parce que chacun pense qu'il faut l'imiter ou s'en voir écrasé.
Les opéras ne sont donc plus aujourd'hui que des symphonies dramatiques ; leur exécution étant d'une extrême difficulté, elle a formé cette quantité prodigieuse d'instrumentistes que possède maintenant l'Europe, et dont l'aplomb et l'ensemble sont plus nécessaires au succès des ouvrages actuels que le talent des chanteurs. Les compositions
gne ses chœurs Je villageois dans la Gazza ladra , il faudrait . pour suivre une juste progression , qu'il employât des pièces de vingt-quatre dans une situation aussi forle par exemple , que la dernière scène du Don Juan de Mozart .
vraiment originales deviennent chaque jour plus rares , et l'on peut en trouver aisément la raison : tant que la mélodie reste la base de l'art, la variété peut avoir lieu à l'infini, car alors l'homme de génie puise ses moyens d'originalité dans une source intarissable , dans l'imitation vraie de la nature; mais les marches harmoniques étant bornées à un certain nombre , on ne peut au bout de quelque temps que répéter les mêmes effets. Le caractère des différentes écoles, empreint dans les mélodies , puisqu'il tenait à la langue, a totalement disparu: la musique faite à Naples, à Berlin, à Paris, a la même couleur, attendu que c'est la facture qui maintenant constitue l'art, et que partout la facture est la même. Jamais on n'a plus modulé, et jamais on n'a moins chanté. Les morceaux dessinés, conduits , dont l'idée est une, ne sont plus de mode; vingt petits motifs différens finissent par faire un tout formé de pièces de rapports, et cette manière hachée est ennemie de toute grâce et de toute élégance. Les effets d'orchestre sur lesquels on compte pour habiller le squelette s'épuisant à force d'avoir été prodigués, il de-
vient tous Ifs jours plus difficile d'obtenir un grand succès musical.
Un des grands inconvéniens de la manière actuelle est de créer des compositeurs contre nature, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tels hommes sans génie, fort honnêtes gens du reste, s'imaginent qu'on fait des opéras avec du contrepoint; ils n'ont pas deux mesures de chant dans la tête, mais ils se flattent d'y suppléer par le savant travail de leur partition. Ils apprennent, ils écrivent, et croient composer. Leur opéra , tout difficile, tout bruyant qu'il est, n'obtient-il que trois représentations, ils s'en étonnent : ils croyaient être des Rossini pour avoir surchargé l'orchestre, et ils apprennentà leurs dépens que si l'on pardonne un abus à l'auteur de Tancrèclc , on n'a pas heureusement la même indulgence pour le froid tapageur qui dénature l'art sans pouvoir jamais l'enrichir.
Maintenant que le goût pour le neuf, et l'empire de la mode , nous ont conduits où nous sommes , on peut présumer que ces deux grands mobiles de changement ne nous y laisseront pas long-temps. Mais qu'arrivera-t-il ? trouvera-t-on de nouvelles combi--
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liaisons pour frapper nos oreilles par des sons plus bruyans , ce qui nécessiterait des théâtres d'une plus grande dimension ; ou retournera- t-on vers le simple ? Cette révolution rétrograde s'est déjà faite une fois ainsi que nous l'avons vu plus haut , et les mélodies des Pergolèse et des Vinci sont venus remplacer la savante harmonie qui avait régné seule pendant le dix-septième siècle : c'est alors que l'Italie ne voulut plus entendre dans ses orchestres que deux violons et une basse, et repoussa les trésors que lui rapportait Jomelli. Mais entre ce temps et le nôtre, le point juste existe sans doute , et si l'on recule, sera-t-on assez sage pour ne pas reculer trop loin? Quelques années peut-être décideront ces questions; en atattendant, jouissons d'un genre d'effets que le temps n'a point encore usés pour nous, et ne désespérons pas de l'art pour l'avenir , tant qu'il existera une partition de Mozart. N'en restât-il qu'une seule , ce type du vrai beau en musique , semblable au fanal qui devient le salut des navigateurs égarés, ramènerait tôt ou tard dans le bon chemin.