DE L'OPÉRA-COMIQUE
En 1752, une troupe de bouffons italiens arriva à Paris, et, pendant un séjour de huit mois , elle donna sur le théâtre de l'Opéra douze opéras des plus grands maîtres de l'Italie '. Les admirateurs de Rameau et de la psalmodie française frémirent en même temps d'horreur et de crainte, lorsqu'ils entendirent les chants de Pergolèse , de Jomelli et de Léo retentir sur la scène où croassait leur idole. Les cris , les épigrammes, les pamphlets, tout fut employé pour chasser les intrus qu'un parti peu nombreux défendait 2. Enfin le mauvais goût l'emporta:
1 Ces chanteurs italiens donnèrent enlre autres pièces lu Seiva yadrona , de Pergolèse ; il Parenlaggio , de Jomelli ; et i Viaggiateri, de Le'o.
5 Rousseau était à la lête de ce parti, et c'est alors qu'il e'erivit sa célèbre Lettre sur la musique française.
DE LA MUSIQUE. 1 kl
les bouffons partirent, et Tilon et l'jàurorp de Mondonville , Castor et Pollux de Rameau vinrent tranquilliser les esprits. Mais le coup était porté, et les amateurs de la belle musique redemandaient ces chants délicieux qui retentissaient encore à leurs oreilles. Il existait à Paris un théâtre appelé le théâtre de la foire , et pins tard la comédie italienne: on y jouait en italien des farces, que Carlin rendait fort piquantes, des petites comédies françaises et des vaudevilles. Baurans imagina de parodier la Serva padrona et de la faire représenter sur ce théâtre. Mme. Favart et Rochard remplirent leurs rôles d'une manière surprenante pour des acteurs qui n'avaient chanté jusque-là que le couplet; la pièce fit courir tout Paris , et c'est au grand succès de cette traduction que nous devons notre comédie lyrique.
Duni, dont le talent s'était formé dans les écoles d'Italie1, adapta à des vers fran-
1 Duni était né à Matera , ville du royaume île Naplës et il avait étudié sous le célèbre Durante.
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çais le chant de son pays. Il commença à travailler en 1757. Son style varié, naturel et pittoresque, fut saisi presque aussitôt par Philidor et par Monsigni, et leurs ouvrages donnèrent enfin à la France une nouvelle musique dramatique, dans laquelle on peut remarquer que la mélodie est plus souvent sacrifiée à la juste expression des paroles qu'elle ne l'est en Italie, et beaucoup moins soumise à la partie instrumentale qu'elle ne l'est en Allemagne. Ce qui contribua surtout à établir ces nuances dans l'école française, c'est que les premiers opéras comiques, loin de ressembler aux opéras bouffons , qui n'avaient pas le sens commun , étaient de fort jolies petites comédies ' : le public parisien s'accoutuma dès lors à s'intéresser à la pièce, et le compositeur se vit ainsi forcé de rechercher avant tout une vérité d'expression capable d'augmenter cet
■ Le mari de madame Favart est le premier auteur qui travailla pour l'Opéra-Comique , conjointement avec Duni ; et , la Chercheuse d'esprit , Isabelle et Gertnide , serinette et Lubin, etc., sont des petites pièces remplies de grâce et d'esprit.
intérêt. Une mélodie vague ne se serait pas assez fondue, pour ainsi dire, avec le draine ; il fallut trouver des chants convenables au lieu de la scène, à la situation, au caractère du personnage, etc. Sur les théâtres d'Italie, on chante pour chanter; sur les théâtres français, on chante pour exprimer. Monsigni surtout excella dans cette mélodie d'expression qui passe par le cœur pour se graver dans l'esprit; toute sa musique est retenue par ceux qui l'ont entendue une fois. Nous devons à son association avec Sedaine , l'auteur le plus incorrect mais le plus vrai, le Roi et le Fermier, Rose et Colas , le Déserteur et Félix ou l'Enfant trouvé1. Ces quatre pièces sont restées au théâtre : certes ce n'est pas la richesse d'orchestre de Monsigni qui les y soutient. Je suis tentée de croire cependant qu'elles y resteront tou-
' Sedaine se trouvant à une représentation du Cadi dupé, fut tellement émerveillé du duo entre le cadi et le teinturier, qu'il s'écria • Voilà mon homme ! et il nu put dormir qu'il n'eût fait la connaissance de Monsigni.
Diçt. des Mus. , par M. Choron,
jours, parce que la vérité dans les arts est aussi un brevet d'immortalité.
Monsigni était dans toute sa gloire, et le charme et l'intérêt de sa mélodie laissaient bien loin de lui le savant Philidor », lorsqu'il vit débuter dans la carrière un rival bien plus dangereux : ce rival, c'était Grétry.
André Ernest- Modeste Grétry naquit à Liège le n février 174»- Il fit ses études à Rome sous Casali, et en 1767 il arriva a Paris. Après deux ans de peines et de sollicitations pour obtenir un poème, Marmontel lui donna enfin le Huron , qui fut joué en 1769. Cet ouvrage, quoiqu'il eût été fait en six semaines, paroles et musique, annonçait dans le compositeur tant de verve musicale, tant d'originalité et d'esprit, que le succès fut complet. Grétry n'eut plus qu'à choisir dans le nombre immense de poèmes qu'on lui adressait de toutes parts : mais il fit encore avec Marmontel son second.opéra, Lucile ; et plus de quarante ouvrages
1 Philidor était regardé comme ud Irès-grand harmoniste. Il faut se reporter au temps, et songera tous les moyens d'orchestre que nous avons acquis depuis lui.
qui se succédèrent , le placèrent à jamais au rang de ces hommes surprenans dont la nature est avare. Quelle variété prodigieuse dans ce génie si fécond et si aimable ! Peuton croire que le même homme ait fait le Tableau parlant et Sylvain ; V Ami de la maison et Richard ? Dans celte foule innombrable de morceaux qu'il a composés, on ne saurait trouver ni un plagiat ni même une répétition ; il imitait la nature avec trop de justesse pour ne pas avoir de diversité, et Grélry ne pouvait se répéter que s'il avait fait deux fois la musique du même opéra. Nul n'a plus que lui noté la parole, sans que l'étonnante vérité de sa déclamation nuise en rien au charme de sa mélodie. Quels chants sont mieux conduits que ceux du duo de Sylvain, de la romance de Richard, de l'air de Polycrate dans Anacréon? et s'il ne tirait pas toujours parti d'un motif aussi supérieurement bien que le font les Italiens, il faut songer que la musique de Grétry suivait de fort près le vaudeville, et que s'il eût traité ses morceaux entièrement à la manière de l'école italienne, il eût déplu à un auditoire que la musique de Duni
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de Philidor el de Monsigni commençait à peine à former, à un public qui ne souffrait pas qu'on ralentît l'action, et qui regardait la musique comme un accessoire de la pièce'. Je n'éviterai pas de traiter ici un point plus délicat, en me taisant sur le reproche qu'on adresse maintenant à Grétry. Grctry n'était point harmoniste : j'en conviens ; mais je dirai aussi qu'à cette époque on ne l'était plus même en Italie. L'école italienne du dernier siècle est toute mélodieuse : la musique difficile, repoussée des théâtres et même des églises, avait perdu la vogue, et les partitions de Pergolèse, Guglielmi, Anfossi, Paësiello, etc., font foi de ce que j'avance. Or Grétry quitta l'Italie , où la mélodie seule avait frappé son oreille, pour s'établir en France. Là que trouvait-il ? les opéras de Duni au répertoire; un orchestre misérable dans lequel l'usage des instruinens à vent commençait à peine à s'in-
■ Un air fait comme l'admirable Pria che spunti aurait peul-êlre été sifflé dans un opéra comique eu 1770 ; cb l'aurait trouvé beaucoup trop long. II fallait avant iout que l'action marchât.
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troduire; un parterre qui voulait surtout entendre les paroles, et qui applaudissait avec transport des chanteurs détestables , pourvu qu'ils fussent bons comédiens 2. Ces circonstances données, Grétry composa des chants pleins de grâce, d'esprit et de vérité ; mais il les accompagna d'un orchestre pauvre, dans lequel il s'est même glissé quelques incorrections, et qui peut aujourd'hui faire sourire de pitié un élève du Conservatoire, s'il en examine les parties. Néanmoins que ce jeune homme y prenne garde; et qu'au lieu de chercher dans les partitions d'un illustre créateur, si le col basso revient trop souvent à la ligne de l'alto, si deux quintes de suite blessent les lois de l'harmonie, il admire cette partie vocale tout à la fois mélodieuse et dramatique, ces chants ravissans que nous savons tous par cœur et que nous entendons encore au théâtre avec délices *. Cette partie vocale est la seule qui
La célèbre madame Dugazon avait à peine de la voix, et les personnes qui ont entendu Clairval prétendent qu'il eo avait encore moins.
1 La révolution musicale , dont je parlerai plus tard,
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exige du génie ; on apprend à bien faire les autres. L'élève vivement pénétré de cette idée sera peut-être celui qui, doué de génie lui-même, apportera au concours une cantate dans laquelle le charme de la mélodie s'unira au savoir, et qui, revenu de Rome, nous fera des opéras.
On sent bien cependant qu'on ne peut être un sincère admirateur de Grétry sans regretter que ses débuts aient précédé l'époque où l'art s'était perfectionné en France sous le rapport de l'harmonie. Autant il est injuste d'exiger qu'un homme de génie devance en tout son siècle, autant il serait absurde de douter que son talent ne se conforme au goût et aux convenances de son temps. Il est donc certain que les partitions de Grétry seraient tout autres, s'il eût donné son premier opéra le lendemain du
riait consommée dans toute l'Europe ; et nos oreilles étaient accoutumées aux plus bruyans effets d'orchestre, quand il y a fort peu d'années Elleviou imagina de remettre au théâtre Feydeau Richard, Zémire et Âzor , et le Tableau parlant. On peut se rappeler le prodigieux succès qu'obtinrent ces ouvrages , et quelle foule ils attirèrent .
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jour où le public de Paris, devenu meilleur juge, applaudissait avec transport Stratonice ou les Deux journées. Qui sait même si Grétry dans sa vieillesse n'aurait pas voulu s'être plus occupé de la science? Il est vrai qu'd a imprimé le contraire; mais il croyait sou amour-propre engagé. Il a donné des leçons de composition à la personne qui écrit ceci, et qu'il honorait d'une affection paternelle : après lui avoir appris l'accompagnement , il lui fit pendant quelque temps composer des fugues sur des airs connus ; puis enfin il lui donna pour maître l'abbé Roze ' auquel il dit en riant: Montrez-Lui-, mon ami, ce que j'ai oublié; car maintenant il faut savoir. Il répéta deux fois ce mot, il faut savoir, et peut-être alors l'au-
' Nicolas Roze , mort en 1818, bibliothécaire du conservatoire, avait e'té maître de cliapelle Jes Innocens , à Paris II acquit une grande réputation comgie professeur de chant et de composition , et compta au nombre de ses élève M. Lesueur , à qui nous devons la Caverne , Télé maque, les Bardes , etc. L'aLLé Roze est auteur d'une "t-ande quantité' de morceaux d'église qui annoncent un homme fort savant. Le plus connu est le fameux Vivat , qu'on chanté longtemps dans toutes nos fêtes publiques.
teur de quarante ouvrages ravissans faisaitil un retour pénible vers le temps de ses études.
Il est presque inutile de dire que Grétry avait beaucoup d'esprit. Il était d'un caractère doux, et son excellent cœur s'est toujours montré dans la conduite qu'il a ienue avec sa nombreuse famille et avec ses amis. Sans être modeste, il n'a jamais blessé ni même inquiété l'amour-propre de personne, car rien ne lui était plus étranger que l'envie; et l'orgueil, quand il tourne ainsi, devient un bon défaut. On lui a reproché de ne pas aimer à entendre d'autre musique que la sienne, et même de ne point connaître celle des autres compositeurs. Ce tort était peut-être la suite du système qu'il s'était fait dans sa jeunesse : J'ai toujours pensé, disait-il souvent, qu'il est au moins inutile pour un compositeur d'avoir la tête remplie de traits de chant connus ; cela veut lui revenir quand il travaille, et sans qu'il s'en doute. Cependant , il rendait toujours une entière justice à Gluck, et surtout à Sacchini. La veille même de sa mort il a parlé de Méhul et de M. Boyeldieu dans
les termes les plus flatteurs, ce qui prouve qu'il avait entendu leurs opéras.
Grétry , persuadé que tout génie s'épuise, s'était toujours promis de ne point mettre le public dans le secret de sa décadence. Après avoir donné Anacréon au grand Opéra et Élisca àl'Opéra-Comique, il fit ses adieux à son art. Le parti qu'il prenait était d'autant plus courageux que, dans ces deux ouvrages justement admirés, rien n'annonçait encore le déclin de son talent; mais rien ne put l'engager à rentrer dans la carrière, et on l'a souvent entendu se féliciter d'en être sorti aussi glorieusement.
Entouré, chéri de sa famille et de ses amis, regretté du public, honoré par tous les honnêtes gens, Grétry vit encore s'écouler quatorze années de la plus douce vieillesse. Il avait acheté à Montmorency l'hermitage de J.- J. Rousseau; c'est là qu'il termina ses jours le 24 septembre i8i3. Ses funérailles furent une apothéose, et jamais aucun artiste n'avait encore reçu à Paris les honneurs qui lui furent rendus. Tous les auteurs et compositeurs dramatiques, les membres du Conservatoire de musique, les acteur*
des principaux théâtres se joignirent aux membres de l'Institut pour accompagner son cercueil. Le cortège s'arrêta devant les deux théâtres lyriques, et fit aussi une station devant le théâtre français. On prononça des discours, et nos plus célèbres compositeurs avaient fait la musique qu'on exécuta dans l'église. Partout une foule innombrable se mêlait à la pompe de cette cérémonie : le regret était dans tous les cœurs; car les talens dramatiques sont plus populaires que les autres, et la musique de Gré- Iry était familière à toutes les classes.
Voici la liste complète de ses opéras.
Le Vende/matrice, à Rome, en 17G5.
Isabelle et Gertrude, à Genève, en 1767.
Tous les autres ont été joués à Paris, à la Comédie italienne ou à l'Opéra.
A la Comédie italienne.
Le Huron, en deux actes, paroles de Marmontel, 1769; — Lurile , en un acte,
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paroles du même , 1769; — le Tableau parlant, en un acte, paroles d'Anseaume , 1769 j — Sylvain, en un acte, paroles de Marmontel, 1770; — les deux Avares , en deux actes, paroles de Falbaire, 1770; — l' Amitié à l'épreuve , en trois actes, paroles de Favart, 1771; — Zémire et Azor, en quatre actes, paroles de Marmontel , 1771;
— V Ami de la maison, en trois actes, paroles du même, 1772; — le Magnifique , en Irois actes, paroles de Sedaine, 177^; — la Rosière de Salency , en trois actes , paroles de Pezay, 1774; — la Fausse magie, en deux actes, paroles de Marmontel, 177$;
— les Mariages samnites , en trois actes , paroles de Durosoy, 1776 ; — Malroco , en quatre actes, paroles de Laujon, 1778; — le Jugement de Midas , en trois actes, paroles de d'Hell, 1778; — V Amant jaloux , en trois actes, paroles du même, 1778; — les Evénemtns imprévus, en trois actes , paroles du même, 1779 ; — Aucassin et Nicolette, en trois actes, paroles de Sedaine, 1780; — l'Épreuve villageoise, en deux actes, paroles de Desforges, 17-84; — Richard Cœur-de-Lion, en trois actes, parole?
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de Sedaine, 1785; — les Méprises par ressemblance, en trois actes, paroles de Patrat , 1786; — le Prisonnier anglais, en trois actes, paroles de Desfontaines, 1786 ; — le Comte d'Albert et sa suite , en trois actes, paroles de Sedaine, 1787; — le Rival confident , en deux actes, paroles de Forgeot, 1788; — Raoul Barbe-Bleue , en trois actes, paroles de Sedaine, 1789; — Pierre-le-Grand , en trois actes, paroles de M. Bouilly, 1790; — Guillaume Tell, en trois actes, paroles de Sedaine, 1791; — Callias , en un acte, paroles de M. Hoffman, 1794; — Lisbeth, en trois actes, paroles de M. Favières, 1797; — Elisca, en trois actes, paroles du même, 1799.
A V Académie royale de musique.
Céphale et Procris, en trois aetes, paroles de Marmontel , 177^; — Andromaque , en trois actes, paroles de Piriat , 1780; — Colinette à la cour, en trois actes, 1782; — V Embarras des richesses , en trois actes , 1782; — la Caravane, en trois actes, paroles de Morel, 1 783 ; — Panurge r en trois actes
paroles du même, 1785 ; — Amphitryon, en trois actes, paroles de Sedaine, 1788; — Aspasie,en trois actes, paroles de Morel, 1787; — Denis-le-Tyran, maître d'école à Corinthe, en un acte, paroles de Silvain Maréchal, 1 794 > — Anacréon, en trois actes, paroles de M. Guy, 1797.
Grétry est encore l'auteur d'un ouvrage en trois volumes, intitulé : Essais sur la musique, dans lequel on trouve une foule de détails intéressans, non-seulement sur sa vie et sur ses opéras , mais aussi sur la partie dramatique de l'art.
Philidor, Monsigni et Grétry, avaient porté l'opéra comique à son plus haut degré de splendeur; et ce théâtre, qui rivalisait par la vogue avec le grand Opéra, eut encore le bonheur d'acquérir Dalayrac , qui débuta, en 1782, par l'Eclipsé totale. Dalayrac, dont le talent gracieux et naturel n'est peutêtre pas assez apprécié, était destiné à briller au premier rang si le sort ne l'eût point placé près de Grétry dont la verve comique pâlissait pour ainsi dire toutes les autres productions du même genre. Il est assez glorieux néanmoins d'avoir lutté contre un rival aussi
dangereux; et le succès de Nina qui succédait à celui de Richard et qui l'égalait, fut un triomphe d'autant plus flatteur qu'il était mérité. Plus fécond qu'aucun autre compositeur français, Dalayrac, qui est mort encore jeune en i8oy, a laissé cinquante-six opéras.
Tandis qu'il enrichissait la scène de ses charmans ouvrages, le nombre de nos compositeurs s'était augmenté prodigieusement, et des talens du premier ordre avaient pris placedansla carrière. Deux portes leur furent ouvertes: en 1789, un second Opéra-Comique s'établit dans la rue Feydeau , et dès lors une heureuse rivalité s'établit entre les auteurs et les orchestres de ces deux théâtres. Le même sujet y fut quelquefois traité; lepublicseplaisait à voir représenter la Làdôïska de M. Chérubini et celle de M. Kreutzer; la Caverne, de M. Le Sueur et celle de Méhul. Méhul était resté attaché à l'ancien Opéra-Comique, où il avait obtenu ses premiers tcibinphes: je ( rois devoir m 'arrêter ici sur ce grand maître , dont la perte est si récente et si regrettable.
Étienne-Henry Méhul était né à Givet
en 1763. Les progrès qu'il fit en musique sous son premier maître * furent si rapides, qu'à l'âge de dix ans , les récollels lui confièrent l'orgue de leur couvent, et qu'à douze il fut nommé adjoint à l'organiste de l'abbaye de Valle-Dieu. Ce fut là qu'il se perfectionna dans la composition sous un savant professeur allemand. Etant venu à Paris en 1779, un heureux hasard le fit connaître de Gluck, qui faisait alors répéter Iphigénie en Tau ride. Le jeune Méhul n'espérant pas pouvoir se procurer un billet pour la première représentation de ce chef-d'œuvre , imagina, à la répétition générale, de se blottir dans le fond d'une loge , comptant ainsi se trouver placé pour le lendemain : mais un inspecteur qui faisait sa ronde le découvrit dans sa cachette et l'obligeait à grands cris de se retirer, lores que Gluck, qui se trouvait encore sur le théâtre, demanda la cause de ce bruit. Le jeune artiste, les larmes aux yeux, lui exprima tout son désespoir, et Gluck touché à la vue d'un enfant de seize ans déjà si passionné pour
1 Ce maître , organiste de la ville de Charlemont, était aveugle.
l'art, noii-seulement lui donna un billet pour le lendemain, mais l'engagea à venir le voir. On sent avec quel empressement Méhul profita de la permission. Le grand maître l'initia dans la partie poétique de l'art. Il lui lit composer sous sa direction et comme essais trois opéras, savoir : la Psyché de Voisenon , YAnacrcon de Gentil Bernard, et Lausus et Lydie de Valadier.
Méhul avait vingt ans lorsque, rebuté des délais qu'il éprouvait au grand Opéra pour faire représenter Cora et Alonzo, il se tourna vers l'Opéra-Comiqne. Il y débuta en 1790 par Euphrosine et Coradin. Cette musique , d'un genre entièrement neuf, produisit la plus vive sensation. « On était » loin de s'attendre , dit Grétry dans ses » Essais , à des effets terribles sortant de » l'orchestre de l'Opéra - Comique : Méhul » l'a tout à coup triplé par son harmonie » vigoureuse, et surtout propre à la situation. » Je ne balance point à le dire : le duo d'Eu- « phrosine est peut-être le plus beau morceau » d'effet qui existe. Je n'excepte pas même » les plus beaux morceaux de Gluck. Ce duo » est dramatique : c'est ainsi que Coradin
» furieux doit chanter; c'est ainsi qu'une » femme dédaignée et d'un grand caractère » doit s'exprimer : la mélodie en premier » ressort n'était point ici de saison. »
En effet , à l'exemple du sublime auteur à'Iphigénie , Méhul , dans sa musique , a tout fait concourir à l'effet dramatique. Des chants toujours nobles, toujours vrais, se dessinent largement sur un orchestre dont la richesse double leur énergie sans jamais nuire à leur élégance ; et l'on reconnaît le fruit des leçons du maître des maîtres, dans les magnifiques morceaux de Stratonice, de phrosineet Mélldor, de Joseph , etc.
Indépendamment des opéras de Méhul , qui sont au nombre de quarante l, on a de lui des sonates de piano , et six symphonies ; la musique de deux ballets pour le grand opéra le Jugement de Paris et la Dansomanie , celle du Chant du départ, du Chant de victoire , du Chant du retour , et d'une foule d'hymnes et de cantates.
Le caractère le plus marquant du talent
' Sans compter P'alentine de Milan, ouvrage posthume, qui vient d'obtenir un grand succès à l'Opéra-Comique et qui annonce un talent dans toute sa vigueur,
de Méhul élail l'énergie, et cependant ce grand compositeur fut toujours d'une faible ganté. Dévoré depuis plusieurs années p;u une maladie de consomption , il essaya peu de temps avant sa mort d'aller respirer l'air bienfaisant des îles d'Hières. Dans toutes les villes qu'il traversa , et principalement a Marseille, les amateurs de musique lui décernèrent une sorte de triomphe. Ce furent les dernières jouissances de sa vie, et il revint mourir à Paris le 18 octobre 1817.
Tandis que Méhul brillait au théâtre de la rue Favart , M. Chérubini enrichissait le théâtre de Feydeau de ses chefs - d'œuvre , et Lodoïska , Elisa, Médée , les Deux journées , ï Hôtellerie portugaise , le plaçaient sur la ligne des plus grands compositeurs de l'Europe : Nicolo obtenait des succès fréquens, et MM. Berton et Boieldieu en obtenaient de mérités par la grâce , la verve et l'originalité qui distinguent leurs ouvrages; plus tard nous voyons M. Aubert , auteur de la Bergère châtelaine , d'Emma et de Leir ester , se placer auprès des maîtres ; et MM. Fétis, Caraffa , Hérold , etc. , s'annoncer dans la carrière comme devant y obtenir denombreux succès. Nous possédons
d'ailleurs ici l'auteur de la Grùelda , de l'Agncse '"', et de plusieurs autres ouvrages justement applaudis dans toute l'Europe , M. Paèr , qui , s'il voulait nous faire des opéras , a déjà prouvé parla charmante musique du Maure de Chapelle , que la langue française peut aussi inspirer les chants les plus mélodieux.
C'est ainsi que l'école française , fondée en partie sur l'école italienne et en partie sur l'école allemande, développa enfin des caractères qui lui sont propres, et qui cozisistent principalement dans un sentiment de style, un respect pour les convenances théâtrales, et une couleur vraiment dramatique qui manquent à un grand nombre des compositions de l'Allemagne et de l'Italie.
Il faut avouer que l'établissement d'un opéra italien à Paris, qui eut lieu en 178g, n'a pas peu contribué à former le goût musical en France. Les chefs-d'œuvre de Paèsiello,de Cimarosa et de Mozart, oflrirentà nos compositeurs les modèles de la perfection , et nous devons plus d'un chanteur aux accens des Yiganoni, des Simoni et des Morichelli.
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