AVERTISSEMENT INDISPENSABLE
Malgré plusieurs tentatives faites vers le même but, tentatives que J'ai scrupuleusement consultées, et qui m'ont été, je dois l'avouer, de quelque utilité, la France manquait d'un livre historique spécialement consacré à la musique moderne et suffisamment développé, d'un livre qui expliquât la naissance de cet art, le lieu oii il vit le jour, ses progrès successifs, et qui nous fit connaître les noms des artistes nationaux, ou étrangers, qui en ont posé les bases, fixé les règles, propagé le goût et agrandi le domaine. Ce livre m'a paru nécessaire, j'ai eu la pensée de l'entreprendre 5 mais entre vouloir et pouvoir, la différence est extrême : il y a une éternité tout entière , et le zèle ne saurait pas plus tenir lieu de capacité que la volonté ne peut faire supposer l'exécution.
Toutefois, après avoir laborieusement amassé de nombreux matériaux, je me suis hasardé à prendre la plume, non pas d'abord pour composer mon ouvrage, mais pour classer préalablement les faits qui devaient entrer dans le cadre de mon plan , discuter les uns , réfuter les autres, accueillir ceux qui me paraîtraient mériter une entière créance, repousser ceux qui me sembleraient sans authenticité. Après ce premier travail, il me fafiut penser à accorder entre eux tous ces éléments , autant du moins que cela me serait possible.
Dans un sujet si vaste, qui embrasse tant de faits, tant de principes, tant de traditions plus ou moins obscures, plus ou moins contradictoires, tant d'objets de comparaison, tant de travaux célèbres à divers titres, tant de renommées personnifiées, j'ai dû
nécessairement me tromper souvent; pour diminuer le nombre de mes erreurs, je me suis appuyé sur des autorités qui m'ont paru dignes de confiance-, mais, parfois, j'ai eu quelque peine à les concilier entre elles. En effet, tantôt on ne rencontre que des traditions inexplicables, opposées les unes aux autres, et mutilées de plus par le temps et d'inhabiles interprétateurs. Tantôt les auteurs, quoique tendant au même but (le plus grand bien de l'art) , voient les choses, sous un aspect différent. Dans un pareil labyrinthe, le fil de la vérité n'était pas facile à saisir; trop souvent il a dû se briser entre mes mains; et combien de fois, avec combien de peines n'ai-je pas été obligé d'en rattacher les deux extrémités pour conserver mon guide I
Dans le dessein bien arrêté de connaître , autant que cela se pourrait, quand, où et comment la musique moderne avait pris nais^sance dans les Gaules, dans quel temps elle y a avait été créée, ou transplantée, et par qui, je me suis trouvé, malgré moi, forcé de sortir des limites du cadre que je m'étais tracé, de jeter un regard curieux et timide à la fois sur le vaste champ de l'antiquité , déjà savamment explorée par d'habilesécrivains, après lesquels, cependant, j'ai soupçonné qu'il restait encore quelque chose à dire. Mon désir le plus ardent a été de découvrir, de surprendre pour ainsi dire l'œuvre de la création de l'art divin qui fait l'objet de cet ouvrage. Je n'ai épargné dans mes recherches ni temps ni patience, l'impossible seul m'a arrêté: je veux parler ici, on le comprendra je pense, de l'impossible relatif. Tout ce que j'ai pu savoir, tout ce que j'ai pu découvrir, tout ce qui m'a paru instructif, à quelque titre que ce fût, ou simplement curieux, je m'en suis emparé et je l'ai mentionné.
Ce livre est divisé en deux volumes et en vingt-trois chapitres, suivis d^ine table indicative des noms de personnes et de choses remarquables signalées dans le cours de l'ouvrage, ainsi que d'une table des matières. Les quatre premiers chapitres sont consacrés à des notions fort succinctes sur les diverses antiquités musicales, principalement sur celles de la Grèce et de Rome. Mes recherches m'ont offert la possibilité de donner quelques renseigne-
ments curieux sur la naissance de l'art dramatique, du théâtre, sous le double rapport de la composition des drames et de la manière de les représenter chez les Grecs, chez les Romains, et enfin en France.
Les dix-neuf autres chapitres traitent de l'art musical dans les Gaules, depuis le premier siècle de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours, des causes et du lieu de sa naissance , de ses développements progressifs , des cités où il a été plus particulièrement cultivé , des hommes studieux dont le génie et le jugement ont su fixer ses principes et élargir sa sphère, des personnages éminents qui lui ont accordé une haute et salutaire protection , ainsi que de son état actuel parmi nous.
Les difficultés du sujet, les connaissances variées qu'il exige, la divergence des opinions, la faiblesse de mes lumières, certaines libertés que je me suis permises, ces causes réunies me font appréhender de nombreuses critiques -, il en est quelques-unes que j'ai prévues, et auxquelles je vais essayer d'avance de répondre.
On me demandera pourquoi j'ai mêlé à un sujet purement musical des citations historiques sur la Grèce , sur la répubhque romaine, sur l'empire romain et ses maîtres, sur les évêques de Rome, le clergé, les empereurs et les rois de France. Je me hâte de répondre à ces questions probables, sinon pour me justifier, du moins pour expliquer les motifs qui m'ont déterminé. Et d'abord , je prie que Ton remarque que l'auteur anonyme de A' Histoire de la Musique «e^ de ses effets depuis son origim jusqu'à présent, et en quoi consiste sa ubeauté » (imprimée en 1726 à Amsterdam , en 4 vol.) a usé de ce moyen d'éclairer et d'appuyer sa narration beaucoup plus largement que je n'ai cru devoir le faire, et que la manière dont j'ai procédé dilfère essentiellement de la sienne; le lecteur alors jugera dans sa conscience qui de nous deux a suivi le meilleur système, quant à l'enchaînement des faits allégués et à l'unité que je crois indispensable dans toute œuvre bien ordonnée. Au surplus, je dois déclarer que mon ouvrage était entièrement terminé lorsque cette histoire est tombée entre mes mains.
fin écrivain distingué a dit: Aes productions des beaux-arts sont
«l'expression, le reflet ou le calque de l'époque et de l'état social « qui les ont enfantés. Comme produit de l'esprit humain, les beaux- «arts en suivent le développement, et sont soumis aux lois qui pré- « sident à son perfectionnement» (1).
Raisonnant d'après ce principe, pris dans un sens relatif opposé, j'ai cru que lorsque l'on connaissait d'abord le gouvernement, les institutions, le souverain d'un pays, on pouvait, par le secours de l'analogie (appliquée dans un sens invers) préjuger jusqu'à un certain point le degré de sa civilisation, l'état de sa littérature et de ses arts; par exemple, il suffira de citer les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X, des Médicis, de Louis XIV, de Napoléon, pour indiquer la mesure du plus grand développement auquel les facultés de l'esprit humain aient pu parvenir en toutes choses, et la seule désignation du dixième siècle est la mesure et l'image de la plus grossière ignorance comme de la plus stupide superstition. Conformément à cette logique, et mon Hvre étant divisé par siècles, j'ai cru devoir placer en tête de chacun d'eux les noms des souverains qui ont régné sous la poupre impériale, sur le trône des Gaules, et sur la chaire apostolique pendant sa durée. J'ai ajouté à ces documents quelques renseignements statistiques, quelques réflexions fort abrégées, mais produites à dessein dans l'intention de tracer nettement la position ou le lecteur allait se trouver placé.
Les premiers évêques de Rome, personne ne l'ignore, ont exercé une influence considérable sur l'art musical auquel ils ont constamment accordé une haute protection. Ils ont contribué à sa culture , à sa propagation en Orient, en Occident, dans les Gaules principalement, où ils l'introduisirent en même temps qu'ils y répandirent le christianisme par la voix de leurs missionnaires; ils ont été imités en ceci par presque tous leurs successeurs. Plusieurs des plus illustres parmi eux, tels que saint Amhroise (de Milan , au quatrième siècle de l'ère chrétienne), saint Grégoire (pape au sixième siècle), saint Augustin (contemporain de saint Grégoire), saint Ephrem, saint Athanase (d'Alexandrie) se sont occupés avec la plus
(1) L'art, considéré comme le symbole de l'état social; avec celle épigraphe j icUc société tel art (Miehcicl) ; par M. Louis Dussieux.
active sollicitude de cet art, encore dans sa simplicité native, et borné au seul plain-chant, sans accompagnement comme sans harmonie d*aucune espèce. Pour être d'accord avec mon plan et avec moi-même, comme avec l'unité historique, aussi indispensable , je crois, que l'unité statistique, j'ai dû placer aussi en tête de chaque siècle les noms des pontifes qui ont gouverné l'Eglise pendant cette période, et qui se rattachent nécessairement à l'histoire de la musique. C'est par les soins de ceux que j'ai cités plus haut, et avec le christianisme, que les chants antiques, grecs, romains, peut-être même hébreux, recueillis par saint Ambroise d'abord, saint Grégoire ensuite, furent rédigés, constitués et appliqués à tous les usages de l'Eghse nouvelle, au moyen de paroles latines ajustées sous ces cantilènes ou chants , de même que l'archevêque Cramner substitua des paroles anglaises au rituel de Henri VIII, lors de sa rupture avec le pape Léon X.
Ces précieux restes de l'antiquité, connus d'abord sous le titre de chant ambroisieriy ensuite sous celui de chant grégorien, puis sous celui de chant romain, d'antiphonaire, pénétrèrent dans les Gaules, s'amalgamèrent peu à peu avec les chants traditionnels des anciens bardes celtes , des Gaulois , des Francs , des Germains , et se fixèrent décidément dans notre pays.
Un nombre considérable de personnages éminents dans l'Eglise cultiva la musique avec zèle, persévérance et succès^ leurs efforts incessants la firent admettre dans les métropoles, dans les églises, les chapelles, les monastères de l'un et l'autre sexe, et enfin dans tons les étabhssements refigieux des cours et des villes. Cet art, encore en son enfance, fut enseigné avec ardeur, puissamment protégé , et lutta avec bonheur contre les ténèbres et la barbarie de cet obscur moyen-âge, tant préconisé aujourd'hui. Il résista aux commotions politiques, aux guerres dévastatrices, aux bouleversements, suites inévitables de deux conquêtes (1), d'une séparation opérée deux fois par la force des armes, de la fusion violente de
(1) La première fut celle des Gaules achevée par César; la seconde fut celle de ces mêmes provinces, par Pliaramond d'abord, par Clovis ensuite, sur Syagrius, dernier capitaine romain dans les Gaules.