‹ Histoire de la musique moderneChapitre 50 sur 109 · QUELQUES MOTS ENCORE · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS ENCORE

La musique est tout à la fois un art et une science : on iie pourfait le nier ^ beaucoup de personnes cependant ignorent cette vérité. Parmi ceux qui Tout entendue retentir dans le monde, le plus grand nombre y croit à peine-, la musique ne jouit auprès de ces sceptiques que d'une considération fort équivoque : on veut avoir de la musique, il en faut pour meubler un salon, mais c'est moins pour la musique elle-même et par amour pour l'art que pour couper une soirée et occuper une heure de quelque chose de différent, ainsi que l'on badine avec les hors-d'œuvre en attendant que l'on serve

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le festin. Ce n'est donc pour ces personnes qu'un passe-temps agréable, un amusement sans conséquence, que Ton n'est point tenu ' d'écouter, que l'on estime tout juste autant qu'on le comprend et qu'on l'apprécie; qui n'empêche nullement de songer à ses affaires et de s'occuper de celles des autres, ou de médire de son prochain, présent ou absent, et, si non de sa personne, du moins de sa toilette: j'ai presque fait le croquis d'un salon de Paris. Les artistes qui honorent cet art , le professent , l'enseignent , et os^»t à peine décliner ce titre par le temps qui court , sont nécessairement enveloppés dans la même espèce de considération. Entreprendre la conversion de cette partie de la société sur la matière qui fait l'objet de cet ouvrage est une tache aussi hardie que difficile , et, tout en la souhaitant avec ardeur, je ne l'entreprendrai certainement pas je l'abandonne à ceux qui auront le courage de la tenter et Tespoir que le ciel les assiste et leur accorde chance de succès 5 mais je crains fort que les âmes endurcies (j'allais dire les oreilles) ne repoussent la lumière, et que l'on ne commence par sourire dédaigneusement à ce nouveau genre de prédication.

Toutefois, j'insiste sur ma première proposition. Cet axiome d'art est susceptible de nombreux développements, et ne manquerait pas de puissantes raisons à l'appui; j'ai déjà réuni une partie des principales que j'ai exposées dans le premier volume de cet ouvrage : je continuerai cette œuvre en suivant la classification par siècles, qui m'a paru la plus propre , la plus favorable à l'exposé des progrès successifs de cet art créé, comme on a pu s'en convaincre, dans les premiers temps de l'ère actuelle.

La musique est un art en ce qu'elle procède du génie qui conçoit, invente, féconde une pensée; j'ai expliqué dans un précédent ouvrage (Nouvelle méthode de Chant , chez Eberard , passage des Panoramas, à Paris) les qualités indispensables que doit posséder un véritable artiste; je dirai donc ici brièvement que la sensibihté, la noblesse des sentiments, le jugement, le goût, sont les premières dont il doit être doté, e.t sans lesquelles il n'arrivera jamais à de hautes conceptions.

La musique est une science parce qu'elle a sa partie technique , abstraite, arithmétique, régulière et logique, parce qu'elle procède du calcul, de la réflexion , de la raison , de l'ordre méthodique , en même temps que de rinspiration qui est un don du ciel même. Elle a sa littérature, sa bibliographie, son érudition, ses classiques: son histoire seule nous manquait, en ce qui concerne du moins la musique moderne, c'est ce qui m'a excité à entreprendre ce travail auquel je me suis, livré avec ardeur-, la première moitié de cette partie si digne d'intérêt et si négligée de l'art est terminée ^ la seconde la suivra de près et sera bientôt soumise, comme la première , au jugement du pubUc,

Comme art et comme science, dans le déploiement de sa puissance, basée principalement sur la mélopée et la rhythmopée, la musique a un double but à atteindre: celui de toucher, de peindre ^^ d'imiter, mais seulement ce qui est vrai, noble, ou gracieux, gai, ou triste; le second est de plaire, mais sans cesser d'être distinguée, et sans négliger jamais le soin de ne s'adresser qu'à ce qui a de la délicatesse dans l'organisation , et de la sensibilité dans l'âme.

On ne saurait parvenir à ces résultats si désirés par des moyens vulgaires et communs*. L'art et la science doivent au génie l'appui constant de leurs diverses ressources; l'étude philosophique, sérieuse, approfondie peut seule initier l'artiste au grand secret de plaire sans se dégrader, d'attendrir sans violence et sans exagération, par l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de grandiose et de plus capable d'exciter à la fois notre admiration et notre gratitude.

Ces différentes conditions comprennent identiquement la dignité de l'art comme celle de l'artiste , et ne saurait être convenablement remphe&sans un ensemble simultané et laborieux de réflexions, d'études, de connaissances extrinsèques mais relatives, qui ne^ peuvent s'acquérir que par un travail persévérant, et le temps. Les grands talents ne s'improvisent point ; si la science ne prête son

appui tout puissant au génie , ce dernier, sans culture , sans guide comme sans frein , court le double danger de périr dans son germe , ou de s'égarer sur la route glissante et périlleuse de la divagation, ou de la mode et du fantastisme: que l'on me passe ce néologisme. La science, ce guide sévère mais sûr, doit donc être sans cesse la compagne vigilante du génie. Les moyens les plus efficaces pour atteindre à la perfection , ou du moins en approcher le plus possible , ont toujours été l'étude des meilleures théories, des meilleurs maîtres et des grands modèles. C'est ici le cas de combattre une opinion émise par le charlatanisme spéculateur, accueillie par la crédulité ignorante ^ et de déclarer authentiquement qu'il n'est au monde aucune méthode suffisante pour que l'on puisse, avec son seul secours et sans maître, apprendre seul un art ou une science quelconque. A la théorie appartient la fixation des principes, des règles, des exceptions, des exemples-, au maître appartient la direction dans l'application de ces principes, de ces règles, les mille détails imprévus que suscitent les expHcations qu'ils exigent, la régulari-? sation de la marche à suivre pour arriver au bien et de celui-ci au mieux.

Une vérité non moins capitale, c'est que Vunité est la condition expresse, rigoureusement indispensable, du* commencement à la fin, de tout bon enseignement. Cette unité doit exister dans les principes entre le début , le milieu et la conclusion , dans les détails, les signes, les chiffres, les conventions, etc., enfin elle doit être constante en tout point et partout. La haute importance que j'attache à cette précieuse unité m'a suggéré la pensée d' entreprendra un Cours complet d'Instructions Musicales en trois parties , qui , s'il n'est pas le meilleur, ce à quoi je n'ai pas la vanité de prétendre, a du moins l'avantage d'être le seul, jusqu'à ce jour, qui soit sorti en entier de la même source, de la môme plume, et où par conséquent se retrouve cette unité si désirable, gage certain de toute bonne méthode. Cet ouvrage , qui se compose d'un traité des principes élémentaires, d'un traité d'harmonie, et d'un traité de composition, de contrepoint, de fugue, etc., a été soumis par M. le Ministre

de rintérieur à Texamen de l'Institut royal de France j deux r«/îports honorables faits par cette illustre assemblée, l'un du 4 mars 1837, l'autre du 3 mars 1838 , m'ont appris que je n'avais pas entièrerement perdu le fruit de mes travaux et de mes efforts ; ces rapports, envoyés à M. le Ministre , expriment l'approbation la plus flatteuse accordée par l'Institut à cette laborieuse entreprise. Le désir légitime, naturel, de rendre à l'art musical, aux artistes la dignité qui leur appartient, la considération dont ils devraient jouir, m'a entraîné à quitter la plume de compositeur pour prendre celle d'écrivain ; malgré l'application avec laquelle j'ai tenté de me renfermer dans les bornes d'une modération raisonnée, je n'ai pu me défendre quelquefois de signaler avec une involontaire amertume les déplorables aberrations de notre époque, que l'on juge d'autant plus sévèrement qu'on les voit de plus près et qu'on les apprécie mieux. J'ai élevé la voix parce que j'ai vu et entendu, mais je ne me suis pas chargé de la mission difficile et dangereuse de corriger les erreurs ; on rectifie par les secours de l'art les difformités du corps humain , mais on ne parvient pas à redresser les esprits de travers , le faux jugement, le mauvais goût, dont l'orgueil est ordinairement le conseiller'intime: on peut espérer de toucher, d'éclairer ce qui a une âme, mais l'orgueil n'en a pas: ce serait donc peine perdue que de le tenter.

Eh! n'est-il pas douloureux de voir, de nos jours, l'art musical descendu à ce degré d'abaissement, que l'on en soit venu au point de discuter avec sa conscience cette question : « faut-il composer de la musique pour de l'argent ou pour de la gloire?» en d'autres termes: un compositeur doit-il avoir pour unique but de plaire au \ ibUc , à tout prix, ou de travailler dans l'intérêt exclusif de l'art? Cette question, que l'on nie hautement, n'en est pas moins une question réelle, vivante, posée en secret, et prouvée par les faits. A cette alternative , il y a trois manières de répondre. Comme la fortune est l'unique thermomètre de V estime, de la considération, que les suceès mènent à la fortune, bien qu'ils ne conduisent pas toujours à la gloire, que le public fait les succès profitables, c'est donc

à lui seul qu'il faut plaire: quel que soit son caprice: ceci est logique. Il y a une seconde réponse à faire. On peut, tout en cherchant à satisfaire la multitude par une fsiciure populaire , selon la mode du jour, ne pas déserter totalement les prescriptions sévères de l'art, du goût et de la raison, et captiver également, par d'adroites concessions, un heureux mélange du style noble, artistique, et. du style facile, les connaisseurs éclairés et le vulgaire : ce raisonnement sent le juste milieu. Enfin on peut encore répondre de cette sortd : point de transaction avec Tabsurde et le mauvais goût 5 la gloire de l'art, ses préceptes, sa dignité doivent marcher avant toute autre considération. Celui qui capitule en prenant la plume ne fera jamais une œuvre de génie 5 ce n'est plus un artiste, ce n'est plus le fanal salutaire et sauveur, ce n'est plus la lumière qui éclaire , vivifie , ce n'est plus qu'un spéculateur, un marchand. La mission du véritable ^rtiste est de former le goût du public, de diriger ses penchants, de les redresser lorsqu'ils s'égarent ou se corrompent, et non de s'y soumettre servilement. Son étude constante doit être celle de la nature noble, grande, distinguée , touchante, le foyer de ses inspirations doit être dans son cœur, non dans sa tête, et encore moins dans sa bourse. Qu'est-ce qui forme les grands artistes? ce son^ les beaux modèles, les sentiments élevés, l'étude, puis le génie. Qu'est-ce qui forme un public éclairé ? c'est une longue suite de bons ouvrages.

On admettra sans doute qu'il existe une partie notable de la société qui fréquente plus assiduement le THIëâtre Français que ceux des boulevards. Pourquoi? C'est qu'elle trouve dans le premier un aliment digne de l'âme, des jouissances élevées pour l'esprit, plus en harmonie' avec son intelligence et en rapport avec celle d'une nation si justement célèbre dans la république des lettres et des arts 5 c'est parler de littérature à propos de musique, me dirat-on, et il n'y a là aucun rapport logique-, je pense le contraire,

car, si les muses sont sœurs, les arts sont frères, et les artistes

devraient l'être. Qui est-ce qui a rétabli en France la sévérité antique des principes de l'école de peinture? n'est-ce pas le vénérable

Vien, David son élève, Guérin, Ingres, Gros, Gérard, et tant d'autres disciples du créateur de Tenlèvement des Sabines ? Voyez avec quel empressement cette saine portion de notre population accueille le talent si jeune et déjà si puissant de l'intéressante Racket (du théâtre Français)! C'est qu'elle a compris qu'un destin favorable lui rendait à la fois l'un des plus gracieux comme des plus éloquents interprètes de nos grands écrivains du dix-huitième siècle, et en même temps la jouissance de tous leurs chefs-d'œuvre ; c'est d'instinct que mademoiselle Rachel est admirable : qu'elle écoute son cœur et elle deviendra sublime. Eh! laissez peu à peu s'amoindrir et décliner cette scène qui brille aujourd'hui d'un si vif éclat , l'un de nos plus beaux titres de gloire dans le monde civilisé , vous verrez un jour les farces de la foire, quelque nouvelle danse macabre remplacer les œuvres immortelles de nos grands hommes. Le peuple s'y accoutumera par degrés, il se corrompra tout à fait petite à petit, il les supportera d'abord, faute de mieux, il les applaudira ensuite , comme autrefois les mystères, et finira , lorsqu'il sera redescendu à la grossière barbarie des premiers âges , par 1^ préférer à tout autre aliment dramatique.

Ce qui vient d'être dit peut également s'appliquer à la musique , et si la question que j'ai énoncée plus haut eut été posée devant Mozart, en admettant qu'il l'eût cru imaginable, je ne fais aucun doute du sens dans lequel il l'eût résolu. Mozart! aux mélodies si suaves , si délicieuses , à l'instrumentation si riche , si bien fondue , si homogénéiquement construite, du sein de laquelle jamais ne surgit un jet brutal de cornet à piston, que grâce au ciel on ne connaissait pas de son temps: ceci soit dit sans préjudice du talent des personnes qui le cultivent, ce n'est pas la première fois que l'on joue à merveille d'un mauvais instrument. Jamais dans aucune des œuvres de ce grand compositeur qui écrivit Don Juan pour ses amis, pour lui, et le Requiem pour l'immortaHté, vous n'avez à redouter quelque importune saillie de trompette venant inhumainement vous enfoncer dans l'oreille un clou avec un maillet de cuivre; et Mozart cependant ne sera jamais accusé de manquer de

couleur et d'énergie j mais il avait , avant tout , celles du sentiment et de la vérité. Ce n'était pas un compositeur à calculs , à compartiments, à serviles complaisances; jamais il ne comprit qu'il dût descendre jusqu'à Tétroite intelligence de ceux qui ne l'entendaient pas: il fallut qu'elles s'élevassent jusqu'à lui. C'est ainsi que durent sentir et penser Gluck , Méhul , Sacchini , Berton , etc. C'est à ces causes que nous devons les nombreux chefs-d'œuvre dont ils nous ont enrichis , et qu'il faudra étudier longtemps encore avant de les surpasser, disons mieux , avant de les atteindre.

J'ai formulé les trois réponses qu'il est possible de faire à la question que j'ai posée plus haut : la mienne est invariablement formée ; mais je m'abstiens delà produire au jour. Que le public prononce, que les artistes choisissent, le salut de l'art et le soin de leur gloire 0 dépendent de leur arrêt et de leur choix.

Je vais , en attendant, reprendre ma narration , et redoubler d'efforts pour la conduire à l'issue la moins défavorable possible.

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