‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 104 sur 113 · MILLERAND · texte numérisé non relu

MILLERAND

tâtions ; les grèves se multipliaient ; on commençait à agiter le spectre de la « grève générale ». Georges Sorel lançait son fameux « mythe ». Mais cette ébullition tomba peu à peu, et le bienfait demeura.

La question de l’accession du parti socialiste aux affaires fut l’objet de vives polémiques dans les groupes du parti, divisés entre eux. En fin de compte, Millerand ne fut désavoué ni par les chefs, ni par les hommes autorisés des divers groupes : im socialiste momentané, qui devait le suivre dans son évolution, Aristide Briand, se distingua dans ces polémiques où Viviani, Jaurès lui-même défendirent la participation, non sans ménager le pontife du néo-sociahsme, Jules Guesde, qui devait faire partie, lui-même, d’une combinaison d’ « union sacrée » au temps de la grande guerre.

Waldeck-Rousseau, pour s’assurer le concours du parti radical, avait promis de prendre en mains la défense de la société laïque. Dans la crise récente, plusieurs congrégations, en première ligne les Assomptionnistes, s’étaient mêlées aux luttes civiles avec une violence bien contraire aux directions de la Papauté. Waldeck se saisit de cette circonstance pour rouvrir le dossier des congrégations. « Je parle en homme qui n’est animé d’aucun esprit sectaire », disait-il à Toulouse. Sans doute, il était de bonne foi. Mais quand, visant l’enseignement libre, il dénonçait le péril « des deux jeimesses », il le créait en le nommant ; il supputait « le milhard des congrégations » et le destinait démagcgiquement à l’exécution des grandes réformes sociales. Paroles d’avocat plus dangereuses que convaincantes. Le fameux milliard se réduisait à trois ou quatre cents millions affectés, en général, à des œuvres de secours, d’enseignement, de missions au dehors, etc... En juillet 1901, le ministre promulguait la nouvelle « loi des associations » qui, dans sa pensée, tout en bridant certaines congrégations combattives ou envahissantes, donnait un statut légal aux ordres religieux, et dont il disait que, « dans dix ans, elle ne serait plus possible. » Les polémiques reprirent de plus belle. Mais une réserve prudente laissa dormir la loi. Un certain apaisement se fit dans les esprits. La loi d’amnistie totale du 27 décembre 1900 mettait fin — on le croyait du moins — aux suites judiciaires de « l’affaire », lorsque, soudain, Galhffet, par un coup de tête, donne sa démission; il est remplacé par le général André. Le parti radical introduisait ainsi, soudainement, son personnel et ses procédés extrêmes de gouvernement jusque dans l’armée. La crise reprend et devient plus violente que jamais. Waldeck est débordé. Il s’étonne, s’alarme de l’orientation imprimée à sa politique. Poincaré, Méhne, signalent le mal présent et le danger futur. Au même moment, le ministère subordonnait les troupes du contingent français, envoyé en Chine pour la

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répression de l’insurrection des Boxers, au commandement du général allemand von Waldersee, et blessait ainsi les susceptibilités nationales.

En vain, l’Exposition de 1900 préparait, à Paris, rm nouveau rendez-vous universel en versant, sur les deux rives de la Seine, réunies par le pont Alexandre III, les torrents de lumière des quartiers nouveaux; en vain les foules internationales se précipitaient dans ses galeries où le progrès moderne faisait ruisseler des richesses inouïes, filles de l’art et de l’industrie transformée ; en vain 40 000 maires étaient réunis dans un banquet monstre et acclamaient la République ; en vain l’empereur et l’impératrice de Russie revenaient en France et étaient reçus par Loubet — non pas à Paris, il est vrai, mais à Compiègne ; — en vain, Loubet rendait cette visite à Saint-Pétersbourg et gagnait, par sa bonhomie familière, la confiance des souverains ; malgré tout, on sentait que quelque chose était atteint dans le ressort national. L’antinationalisme d’Hervé, les nouvelles tendances des universitaires et des instituteurs, une sorte de désorganisation morale survivaient aux commotions dont le pays avait tant souffert. La Chambre, avant de se séparer, votait le principe d’une nouvelle loi militaire comportant le service de deux ans, précisément à l’heure où l’Allemagne poussait à fond ses armements. La polémique relative aux congrégations et à la liberté -de l’enseignement alarmait des âmes sincères qui s’étaient ralliées de bonne foi au gouvernement établi. Le pape Léon XIII ne cachait pas sa déception résignée. La législature touchait à sa fin et l’on ne savait si le courant ultra-radical avec sa dangereuse formule « pas d’ennemis à gauche » n’aUait pas précipiter le pays vers d’autres aventures. Waldeck-Rousseau, ne se sentant plus maître de la situation, ne cachait pas son intention de « passer la main ». Les élections d’avril-mai 1902 donnaient une majorité d’une centaine de voix à son ministère. Allégé et dégagé, il se retira.

COMBES ET LA POLI- Le modéré Waldeck-Rousseau désigna lui-même au TIQUE RADICALE, président de la République, comme son successeur, un

homme qu’il connaissait bien, Émile Combes. Combes était le chef du parti radical avancé. Par lui ce parti arrivait aux affaires en maître et non plus dans l’une quelconque de ses variétés hybridées de modérantisme, comme du temps des Brisson et des Bourgeois.

Le parti radical groupe incontestablement autour de lui une fraction importante du pays électoral : fidèle à l’idée de patrie et au principe de la propriété héréditaire, il se distingue du parti républicain progressiste par des attaches populaires plus profondes, par un sentiment très vif de l’égalité dans les relations sociales, par

une préoccupation parfois démagogique de la répartition fiscale, et par son hostilité intransigeante contre « l’empiétement clérical ». Il est composé surtout de « bourgeois moyens » qui tiennent haut la tête de peur qu’on ne tente de la rabaisser. Egalitaire, il n’est pas révolutionnaire, encore moins communiste et anarchiste. Mais, par sa susceptibilité soupçonneuse à l’égard des « puissants », des « riches » et des « curés », et par son ambition de tenir les rênes pour que les autres ne les tiennent pas, il s’allie aux partis révolutionnaires quand il s’agit de contenir ses rivaux les « modérés », de même qu’il se retourne vers les « modérés » quand la République est en péril. Ce jeu fait sa force et expHque son autorité dans le Parlement et dans les ministères. Un homme comme Barrés, apôtre du nationalisme ancestral, n’arrive à rien en politique dans un pays résolument patriote, précisément parce que sa thèse va de soi et n’attire que des adhésions molles, tandis que des radicaux de mérite bien inférieur se perpétuent au pouvoir parce que le groupe se soumet à une forte discipline en raison même de sa partiahté.

Au moment où il s’installait aux affaires, le parti radical paraissait avoir, pour lui, les plus grandes chances : des présidents modérés, Félix Faure, Loubet lui ouvraient largement les portes; des progressistes de haut mérite, Waldeck-Rousseau, Ribot, Freycinet s’arrangeaient avec lui ; dans le désarroi général, ce groupe, bien uni, représentait plus qu’une force, une espérance. Il est assez difficile d’expliquer comment, avec une situation aussi favorable, son action n’a été ni plus profonde, ni plus durable. Sans doute les chefs lui ont manqué. Son éhte, se recrutant parmi les bourgeois non héréditaires, souvent parmi les boursiers des grandes écoles et formant ce qu’on a appelé la « République des Professeurs », il n’a trouvé, chez eux, qu’une médiocre connaissance de la vie pratique, des doctrines plutôt hâtives et scolaires, des programmes vides ou risqués, une éloquence plus littéraire que réelle, avec un éloignement caractérisé pour les questions sociales. En effet, le radical — même radical-socialiste — est antagoniste au socialisme parce que le candidat socialiste lui est, auprès des masses, un redoutable concurrent. Il n’est pas niable que ce sont, surtout, les gouvernements modérés. Ferry, Méline, Waldeck-Rousseau qui ont, jusqu’ici, accompli les notables réformes économiques et sociales ; on peut observer encore que les socialistes réalisateurs, Briand, MiUerand, ont, la plupart, enjambé le parti radical pour chercher leur appui, en vue des réformes, chez les modérés. Allant au fond des choses, on voit bien que toute l’organisation nouvelle du travail a besoin, pour se mettre sur pied, de la ressource du crédit, et de la collaboration du capital et du patronat ; les grands réforma-

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leurs seront toujours des hommes voyant les choses de haut et jouissant d’une large autorité, en im mot, non des hommes de parti, mais des hommes d’Etat.

Ces raisons ne sufiiraient pas à expliquer les failHtes réitérées du radicalisme français : il en est une plus décisive, c’est la violence avec laquelle il s’est jeté dans la querelle anticléricale. Discernant mal, par delà l’ingérence abusive de certains cathohques, tout ce qu’il y a de respectable dans le sentiment religieux, il blesse des croyances et des susceptibihtés honorables, repousse des collaborations de l’ordre le plus élevé et ameute contre lui de nobles indépendances silencieuses que nulle querelle ne fera reculer d’un pas. Les blessures s’aggravent par des polémiques sans mesure, et le parti s’affaiblissant, se divisant lui-même tombe, ayant mal employé ime force et des doctrines qui ont, pourtant, leur place dans un gouvernement populaire.

Le ministère Combes devait durer deux ans et demi : le président du Conseil, élevé dans les établissements ecclésiastiques, n’était pas, à proprement parler, un libre penseur ; il se déclarait, lui-même, spiritualiste et il ajoutait, qu’à son avis, « les idées religieuses que les églises répandent, et qu’elles sont seules à répandre, sont des idées nécessaires. » (26 janvier 1903.) Il n’en fit pas moins, de la lutte contre « le cléricalisme » l’objet principal de son activité ministérielle. « Je n’ai pris le pouvoir que pour cela », répliquait-il vivement à Ribot qui lui reprochait de ramener toutes les questions, même les plus graves pour l’avenir du pays, à la lutte contre le cléricalisme.

Dès son arrivée au ministère, il appliqua, dans toute sa rigueur, la loi du i®^ juillet 1901 sur l’association et les congrégations, et ordoima la fermeture de cent vingt établissements d’instruction libre; la circulaire du 10 juillet 1902 supprima, sans autre forme de procès, les établissements qui n’avaient pas demandé l’autorisation, les délais étant expirés ; et ce sont 2 500 écoles qui pouvaient se croire dans une situation régulière, et qui se trouvaient contraintes de fermer. Les prescriptions de la circulaire sont appliquées de telle sorte que Waldeck-Rousseau lui-même proteste. Les séances de la Chambre, où Ribot tient tête avec une admirable éloquence au ministère et à la majorité sont absorbées par ces débats irritants. La force gouvernementale s’épuise à achever un ennemi à terre, mais qu’on ne peut réduire parce qu’il ne se défend pas. On n’empêchera jamais des hommes et des femmes de croyance et de cœur de se grouper pour faire le bien. A la grande surprise des violents, les congrégations traquées survivent et regagnent le jour par des racines indestructibles. Il n’y a pas de loi contre le sacrifice et le dévouement.

Ces mesures multipliées sur tous les points des relations entre l’Etat et l’Eglise, devaient avoir leur aboutissement dans la politique générale. En dépit de l’heureuse initiative du pape Léon XIII, ralliant les catholiques à la République, le but que se proposait le cabinet Combes allait bientôt être atteint ; la République romprait avec le Vatican. La première occasion qui se présenta fut saisie avec empressement : le roi et la reine d’Italie était venus rendre visite au président de la République en octobre 1903, Loubet, accompagné de Delcassé, ministre des Affaires étrangères, rendit la visite en avril 1904, Depuis 1870, les chefs d’Etat catholiques avaient évité de se rendre à Rome dans la crainte de froisser les susceptibihtés de la papauté. LFne combinaison comme celle qui a prévalu par la suite et qui consista à prendre, pour point de départ de la visite, l’ambassade auprès du Vatican, eût pu sans doute arranger la difficulté, mais on passa outre et on ignora le Saint-Siège. Le pape Pie X, qui venait de succéder à Léon XIII, protesta contre ce manque d’égards dans ime lettre adressée aux divers gouvernements. Le gouvernement français, froissé à son tour, rappela son ambassadeur à Rome, Nisard : et ce fut bientôt les relations rompues entre la France et le Vatican. Le 10 novembre 1904, Combes déposait le projet de loi comportant séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Le grand pape Léon XIII était mort le 20 juillet 1903, sans assister à tme issue dont il eût tant souffert. Ayant reçu Méline quelque temps avant sa mort, il lui avait confié sa déception et sa douleur : « Je me suis rattaché sincèrement à la République, disait-il, j’aime trop la France pour douter d’elle et j’ai trop confiance en son bon sens pour ne pas être convaincu qu’elle reviendra d’elle-même, avant peu, à la tolérance et à la pacification religieuse. » Cette pacification devait venir, en effet ; le projet de séparation, déposé par de nouvelles mains, atténua l’esprit d’hostilité et de querelle contre lequel le bon sens français, selon la prévision du pape Léon XIII, finit par se roidir.

Il était dans la logique de la situation que les autres difficultés, écartées par le savoir-faire de Waldeck, revinssent sur l’eau. L’affaire Dreyfus d’abord» Ce qu’on veut obtenir maintenant, c’est la révision totale, et par la Cour de cassation» L’affaire, en raison de nouveaux incidents et documents, est évoquée devant le tribunal suprême qui, sur le réquisitoire du procureur général Baudouin, finira par casser le jugement de Rennes, sans renvoi (12 juillet 1906)»

Une grève générale de mineurs et un grand nombre de grèves particulières mettent à l’épreuve la force de résistance de Combes, ministre de l’Intérieur et, à la fin, le forcent à intervenir pour maintenir l’ordre ; la « lutte des classes » s’ins-

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talle dans les habitudes sociales. Entre le patronat et les grévistes, le gouvernement n’a plus la haute position arbitrale qui avait, tant de fois, facilité le règlement des conflits. Le nombre des fonctionnaires s’est accru : il s’élève à 630000 et la situation budgétaire s’en ressent. Charles Benoist s’écrie : « Votre majorité, vous la devez à vos fonctionnaires ! » L’impôt sur le revenu s’imposera bientôt comme une ressource fiscale indispensable aux finances de la République.

De même que l’ordre public et l’équilibre financier, la cause nationale est en recul ; la théorie du « drapeau dans le fumier » a fait du chemin ; c’est l’époque où l’apologie de la non-résistance, du désarmement, pénètre l’illusionisme intellectuel et populaire. Jaurès dit : « Je crois, et je dis que, pas plus que la Triple- Alliance, dans son ensemble, l’Allemagne n’a formé contre nous, depuis trente et un ans, un plan d’attaque... » Or, c’est l’heure où la défaite de la Russie en Extrême-Orient va fournir à l’ambition du baron d’Aerenthal, ministre austrohongrois, l’occasion d’engager la politique agressive qui conduira l’Europe à la guerre. Et, à ce moment, entraîné par les mêmes illusions et par la singulière assurance de Jaurès et des partis extrêmes, la France se désarme de ses propres mains.

On apprendra, quand la crise de Tanger se produira, que, même dans les garnisons de l’Est, les compagnies sont réduites à l’état squelettique, que les frontières sont dégarnies, les places fortes démunies, les magasins d’approvisionnements et de munitions réduits « au minimum ». Le courant était tel que le projet de loi qui deviendra la loi du 4 juillet 1904, réduisant le service militaire à deux ans, était voté par le Sénat sur l’intervention de Freycinet. A la marine, Camille Pelletan jette le trouble dans le personnel, altère le programme des constructions navales et, soit à propos de grèves, soit dans les relations avec les services, se livre à des fantaisies inquiétantes. Et voici, maintenant, que l’armée est frappée d’im mal qui altérerait ses principes essentiels, le dévouement et la discipline, si on le laissait s’étendre, la délation. Le général André et ses entourages ont entrepris de chasser « les influences réactionnaires » de l’armée. Mais, pénétrer dans le for intérieur de chaque individu, c’est une violence morale qui n’a jamais réussi en France : on ne révoque pas l’Édit de Nantes des consciences. Pour être renseignés sur les opinions des officiers, les conseillers du ministre ont transporté les mœurs électorales dans la hiérarchie militaire; ils organisent le système des « délégués » et les notations individuelles sans contrôle par voie de « fiches ». Des loges s’emploient à cette besogne et un nommé Vadécard, devenu « chef d’état-major occulte », est consulté sur l’avancement des généraux. Ces pratiques sont découvertes ; Deschanel, Ribot, Millerand, Doumer, Clemenceau, dénoncent ce nouveau « régime des suspects »,

soulèvent l’opinion contre cette « politique abjecte ». Le général André, qui s’est débattu péniblement, finit par donner sa démission en i6 novembre 1904 et est remplacé par Berteaux. Mais la lutte est engagée à fond contre le ministère. Ribot donne le dernier coup. Combes est renversé le 18 janvier 1905.

Au moment où il succombe, deux faits considérables de politique extérieure se sont produits qui auront les plus hautes conséquences même sur la politique intérieure de la troisième République. Le roi Édouard VII est monté sur le trône et s’est montré favorable au rapprochement franco-anglais que le règlement des grandes rivalités coloniales rend, maintenant, possible. D’autre part, la Russie va sortir vaincue de la guerre engagée contre le Japon. Les accords relatifs au Maroc conclus avec l’Angleterre, avec l’Espagne, avec l’Italie ont provoqué une protestation de l’Allemagne. L’Angleterre soutient la France; le conflit s’aggrave au moment où le cabinet Combes, démissionnaire, est remplacé par un cabinet Rouvier.

C’est un cabinet de concentration, mais de concentration à gauche, qui recueille, avec Rouvier lui-même, quelques gambettistes attardés, et les amalgame avec quelques jeunes hommes politiques d’avenir. Le président du Conseil, vieux routier du pouvoir et des finances, a le ferme propos d’ouvrir une période de détente et d’apaisement. Tout en procédant à la réalisation des réformes en cours, service militaire de deux ans, impôt sur le revenu, séparation de l’Église et de l’État, il défendra et appHquera ces lois dans un esprit différent. « Il gouvernera, d’après les termes mêmes de la déclaration ministérielle, dans une atmosphère de clarté (cela pour les Vadécard) et de loyale entente républicaine. » La loi de séparation est votée, puis promulguée le 9 décembre 1905, après une longue discussion où le rapporteur, Aristide Briand, affirmant sa maîtrise oratoire et sa nature conciliante, évolue vers l’apaisement avec un tact et une autorité qui le qualifient, dès lors, pour les grands emplois. « Comme nous voulons vraiment, dit-il, la liberté des cultes et la liberté de conscience, nous donnons à ces personnes morales nouvelles, aux associations cultuelles, les ressources des établissements dont ils prennent la suite. »

Mais ce grand fait religieux et moral, de si haute conséquence et qui, malgré la protestation de Rome, est à l’origine d’une heureuse détente dans les relations entre les deux pouvoirs, passa en quelque sorte inaperçu, dans le bruit de la tourmente de poHtique extérieure que produisit la visite de Guillaume II à Tanger et qui, après de pénibles polémiques internationales, eut pour suite la démission de Delcassé, ministre des Affaires étrangères (5 juin 1905). La France, sortant des mains du général André, exposée aux émeutes intérieures, ne se sentit pas la

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force nécessaire, malgré l’appui de l’Angleterre, pour courir les risques d’une rupture. Une crise si sensible à l’amour-propre national pesa lourdement sur l’autorité des hommes politiques qui s’y étaient trouvés mêlés. Le cabinet Rouvier se traîna péniblement jusqu’à la rentrée des Chambres et jusqu’à l’élection du successeur de Loubet, FaUières, président du Sénat, le i8 février 1906.

De fallières Les événements qui se pro- A POINCARÉ duisirent à partir de l’élection de Fallières sont tellement récents qu’ils n’appartiennent pas encore à l’Histoire ; les hommes qui y participèrent sont pour la plupart vivants et restent mêlés à la vie publique : on peut les louer ou les blâmer, non les juger.

Les élections de 1906, faites par le cabinet Sarrien, Clemenceau étant à l’Intérieur, furent un succès éclatant pour les radicaux ; mais, soudain, le coup de tonnerre de Tanger retentit comme un avertissement : il y avait donc une autre politique que la politique intérieure.

Le nouveau président, Fallières, était un homme de sens, de finesse et de sang-froid. Il avait assisté à l’affaire de Tanger ; il Hsait les rapports des ambassadeurs ; il était renseigné et il renseignait ceux qui l’approchaient. Nul doute que, dans sa sagesse expérimentée, il n’inclinât vers une politique de prudence et d’union. Mais, par quel moyen agir sur une Chambre dont la majorité entendait profiter de sa victoire pour pousser à bout la réahsation du programme radical ? La situation, déjà si difficile, se compliquait de la survivance des partis boulangiste, nationaliste, royaliste, créant, sous la bannière de Charles Maurras, un groupe hostile à la République et ayant pour système quelque coup de main à la Déroulède, r Action française.

Il y eut, sans doute, en octobre 1906, une pensée de relèvement patriotique dans le choix de Clemenceau comme président du Conseil. Appelé en sa qualité de chef du parti radical-socialiste, il installe le général Picquart à la Guerre, et CaiUaux aux Finances ; il crée le ministère du Travail avec Vivian! j mais Barthou reste aux Travaux publics et Briand est à l’Instruction pubhque, ce qui indique une tendance à l’apaisement. En effet, le socialiste Briand a évolué, en s’attachant.

comme rapporteur de la loi de séparation, à la pacification des querelles religieuses. Ni lui, ni Clemenceau ne manifestent nulle intention de faire, au pouvoir, le jeu du sectarisme radical. Quelques mois à peine écoulés, Clemenceau s’était mis à dos une bonne partie de sa majorité. Se proclamant le « premier des flics », il tenait la main à l’ordre public. Il bridait la grève des postiers, celle des vignerons du Midi et liquidait habilement toute l’affaire. Il refusera, bientôt, de s’engager dans la querelle où s’attardent les militants de la loge et de la sacristie, à propos de la procédure des inventaires, dédaignant comme il le disait, « de faire une révolution pour deux chandeliers. » Son esprit mordant s’attachait aux solutions de bon sens : il s’élevait avec une raideur inattendue contre le parti socialiste qui, récemment unifié, réclamait « l’action directe »; il mettait Jaurès au pied du mur en le sommant de venir formuler à la tribune, en termes précis, son programme d’action et de descendre de remp5rrée des formules oratoires; et Jaurès, embarrassé, se taisait. Tout, chez Clemenceau, actes et paroles, signalait une reprise de l’autorité. Son attitude dans l’affaire de Casablanca, en 1908, affirmait la volonté de la France de défendre jusqu’au bout ses intérêts et son honneur. Il eût été le vrai ministre de l’avant-guerre si sa vigueur, qui s’était manifestée, surtout, jusqu’alors, par la démolition d’un nombre infini de ministères, ne s’était pas exercée finalement à démolir le sien. Étant resté plus de deux ans et demi au pouvoir, jusqu’en juillet 1909, il avait secoué bien des inerties, chassé bien des miasmes.

La majorité avait le sentiment des tares d’un régime parlementaire faussé par les erreurs du début et par le goût national pour la critique, pour la querelle bavarde, par Virwidia democratica : cherchant le remède, elle se perdit dans le plus étrange casse-tête au sujet de la réforme électorale et de la représentation proportionnelle, pareils aux Byzantins disputant des formules théologiques à la veille du siège. Briand avait remplacé Clemenceau : il avait toujours à la bouche le mot « apaisement ». Son opportunité oratoire stigmatisait les « mares stagnantes ». Il achevait la destruction du bloc radical, déjà entamé par Clemenceau. L’application de la loi de séparation dans l’esprit de finesse et de tolérance, épave de « l’esprit nouveau », sauvait à la fois le culte et l’exercice du culte, protégeant en somme, contre l’intolérance, la rehgion.

Les élections de 1910 parurent se conformer à ces dispositions de modération relative. Quelque chose de l’inquiétude nationale descendait des esprits avertis jusque dans les niasses. Briand eut conscience de ses avantages. A force de souplesse et d’intelligence, cet homme, qui avait été l’un des chefs du parti socialiste, finit

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par se laisser porter par l’esprit de détente et de paix sociale. Il brise une grève de cheminots qui compromet la sécurité nationale, « prêt, a-t-il dit, à recourir à l’illégalité si les lois ne suffisent pas ». La gauche ne peut plus le suivre : elle le renverse (février 1911). Monis, qui le remplace, n’est qu’un Combes adouci : il passe. Caillaux lui succède. Car le parti a trop de chefs pour en garder un. Passant par-dessus son propre ministre des Affaires étrangères, de Selves, le président du Conseil s’engage dans une malheureuse négociation avec l’Allemagne, sur la mise en demeure injurieuse de Guillaume II qui a envoyé le Panther à Agadir. Le sursaut national qui se produit indique ce que ferait la France si l’Allemagne la provoquait dans un duel à mort. Fallières constitue, en janvier 1912, un ministère de concentration, un « grand ministère » avec Bourgeois, Briand, Mülerand, Delcassé, et dont Poincaré est le chef. C’est l’avènement définitif de Poincaré.

Poincaré, Lorrain, avocat, bourgeois de haute tenue, d’immense savoir et de grand désintéressement, est précisément l’homme représentatif de la génération qu’avait tirée du sol français la troisième République ; par une heureuse circonstance, il saisissait le pouvoir à l’heure même où cette génération devait donner sa mesure. Patriotes avant tout, ces fils de 1870 gardaient, inscrits au fond du cœur, ces deux mots : Alsace-Lorraine. Poincaré avait conscience, plus que personne, du double devoir de la frontière : sa fermeté saurait résister, sa prudence savait attendre. Il avait acquis, par la rapidité de sa carrière et par la pratique des affaires, des connaissances et une expérience politiques achevées; par là, comme par son éloquence abondante et lucide, il rappelle Thiers, de même que, par sa ténacité robuste, il rappelle Jules Ferry, mais avec plus de souplesse. Homme de juste milieu, soucieux de ne pas se séparer des gauches, il menait la bourgeoisie comme un fils un peu bourru mènerait sa mère. Son sentiment se manifeste rarement au dehors ; sa formation scientifique et juridique le contient. S’il avait une croyance, c’était le positivisme. N’a-t-il pas dit à Charles Benoist : «Toute la question religieuse nous sépare. » Là se trouvait sa borne et sa limite volontaires : trop maître de soi pour glisser sur la pente de la secte, il a toujours eu un sourire plein de prévenance pour les radicaux et savait leur réserver les avantages du pouvoir : ainsi il les conquiert sans les convaincre, et les acquiert sans les tenir. Poincaré, dont le choix fait tant d’honneur au président FaUières, était l’homme, le seul homme capable de sauver le parlementarisme dans la crise qu’il allait traverser et de tenir le gouvernail dans la terrible tempête qui allait assiéger la République et la France.

Poincaré a dit lui-même à quel point, durant son ministère d’un an, les

affaires intérieures se subordonnèrent aux complications extérieures se développant à la suite de la querelle marocaine, puis de la guerre italo-turque, puis des guerres balkaniques, l’ensemble s’enchaînant sur un premier geste qui avait mis en marche le Destin. Les grèves inquiétantes se multiplient. Avant tout, il faut

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