LOUBET
Le CABINET WALDECK- Il fallait au pouvoir une main ferme : Waldeck-
ROussEAU Rousseau, modéré mécontent, fut appelé à constituer
un nouveau ministère. Il devait durer trois ans (juin 1899-juin 1902). Sa conception
politique paraît avoir été celle-ci : refaire runion des républicains contre la droite et les survivants du boulangisme, liquider l’affaire Dreyfus, autant que possible par les voies judiciaires, donner à l’armée un chef qui lui apportât tout apaisement, — et on ne crut pouvoir trouver une personnalité plus indiscutable à ce point de vue que le général de Galliffet, — satisfaire le parti radical en lui confiant les principaux portefeuilles : de Lanessan à la Marine, Caillaux aux Finances, Delcassé aux Affaires étrangères, Jean Dupuy à l’Agriculture ; donner un gage au parti socialiste en appelant Millerand au ministère du Commerce et du Travail :
en risquant ce dernier choix , Waldeck - Rousseau suivait le goût qui l’avait toujours porté vers les questions sociales.
Le but principal que l’on s’était proposé pour la constitution du cabinet parut, cette fois, atteint : le jugement de révision ayant renvoyé la cause devant le conseil de guerre de Rennes, Dreyfus avait été rappelé en France. Le nouveau procès se déroule dans des conditions judiciaires à l’abri de tout soupçon : Dre5Tus est condamné à la peine de dix ans de détention et à la dégradation militaire. Un décret du président de la République fait remise au condamné de sa peine, et de la dégradation; Galliffet s’écrie : « L’incident est clos ! »
Des poursuites, intentées devant la Haute Cour contre la Ligue des patriotes et les hommes compromis dans la campagne de violences et de complots contre la République, allaient aboutir à des condamnations à l’exil : on avait, pour le moment du moins, séparé les combattants.
Cependant, Waldeck-Rousseau s’appliquait à tenir les autres engagements qu’il avait dû prendre. L’auteur du programme de Saint-Mandé, Millerand, s’était toujours montré hostile à toute idée révolutionnaire ; il se refusait à admettre qu’un miracle, fût-ce le miracle marxiste, pût transformer la société ; revenant à la méthode de Gambetta, il abordait, l’une après l’autre, les « questions sociales ». A ce point
DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION
de vue, son ministère fut un grand ministère : des mesures énergiques, édictées par simples décrets, organisaient les conditions de travail des apprentis, des enfants et des femmes dans les établissements de bienfaisance, dans les manufactures; la loi du 30 mars 1900 réglait les conditions du travail des adultes dans les établissements mixtes. Par une série d’autres mesures administratives (Conseil supérieur du travail, inspection du travail), la collaboration des salariés était assurée à la réforme et à l’application des lois ouvrières; la délicate question des risques et accidents du travail était réglée (29 décembre 1900). On fit entrer dans l’ordre légal ou administratif les difficultés concernant le règlement des conflits entre patrons et ouvriers, les risques de misère, de chômage, le placement; on prépara une nouvelle législation relative aux retraites ouvrières et aux caisses d’épargne. On encouragea l’entrée des représentants ouvriers dans la Bourse du travail de Paris refondue. L’État dut montrer, dans ses propres administrations, l’exemple d’une collaboration équitable et cordiale avec ses ouvriers et employés. On put entrevoir un avenir où les travailleurs seraient en situation de participer au bénéfice de la propriété industrielle selon la nouvelle formule : capital, travail, intelligence. Partout l’État intervenait, faisait sentir sa main dans ces débats sociaux, abandoimés jusque-là à la loi des concurrences particulières. Ces mesures qui se développeront jusqu’à la création d’un ministère du Travail et entreront, dès lors, dans les préoccupations gouvernementales, ont certainement contribué, en répandant plus de bien-être dans les classes jadis misérables, à mettre la France à l’abri, soit d’un assaut révolutionnaire, soit des tentatives de dictature, périls apparus, depuis la guerre, dans d’autres pays. La République s’attachait à réaliser la pensée qui avait toujours été la sieime, grouper la bourgeoisie, les populations rurales et la démocratie urbaine dans la jouissance commune du bienfait social. A cette reprise du siècle, la Révolution s’achevait.
Il est vrai que, par une réaction assez fréquente dans les temps de réforme, les populations ouvrières, encouragées à des réclamations de plus en plus larges, excitées par des surenchères peu réfléchies, se livraient à de dangereuses manifes-