CHAPITRE PREMIER
ISSUE NAPOLEONIENNE DE LA REVOLUTION
Les causes profondes de la Révolution. Rôle de la bourgeoisie. Le peuple des campagnes. — Uunité, la liberté, V enthousiasme. — Origines et génie de Napoléon. — La Révolution se cristallise dam les créations consulaires. — Vers V Empire. — Le personnel impérial. — Le plébiscite et le sacre.
dix-neuvième siècle est l’un des plus grands parmi les siècles. Durant son cours, la découverte de la planète a été achevée; le cercle des peuples civilisés s’est élargi; des transformations considérables se sont accomplies dans la manière de vivre de l’humanité. Un nègre du temps de La Pérouse, nu ou vêtu d’un pagne, ne différait guère de son plus lointain ancêtre; aujourd’hui, habülé d’une redingote, le monocle à l’oeil, il prend la parole dans l’assemblée de la Société des Nations, Napoléon en était encore aux moyens de locomotion du temps de César ; maintenant, les généraux, avec les avions, le téléphone et la télégraphie sans fil, repèrent en un instant ce qui se passe ou se dit sur un immense front et dans l’univers entier.
Au début du siècle, la direction des affaires humaines appartenait aux élites ; presque partout, le cadre féodal subsistait ; maintenant, les foules gouvernent, ou du moins, l’esprit des foules, l’opinion. Les peuples ont mis la main au gouvernail ; les soviets ont chassé le tsar. Le dix-neuvième siècle a vu ime histoire plus roman-
HISTOIRE POLITIQUE T. III
tique que le romantisme lui-même ; le vingtième siècle lui est tm héritier tragique. Ces deux âges qui se succèdent ont fourni la preuve étonnante de l’élasticité et des limites de l’effort humain. Dire quelle fut, dans cette histoire, désormais mondiale, la part de la France, tel est l’objet du présent volume qui achève V Histoire politique de la nation française.
Les causes profondes de la révolution, rôle de L’événement qui LA BOURGEOISIE. LE PEUPLE DES CAMPAGNES marque la coupure
nette entre le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, c’est l’avènement de Napoléon à l’Empire.
Au moment où commence l’histoire du dix-neuvième siècle, la France entend qu’on mette fin à la Révolution. Ce qui doit subsister de la crise réformatrice est entré dans les mœurs : le reste doit être expulsé, sans retard, du mécanisme de la vie sociale.
La Révolution qui avait été réclamée même par la noblesse, exigée par le monde parlementaire imposant la convocation des Etats généraux, a été faite en somme, par les bourgeois, sans doute pour eux-mêmes, mais aussi, il faut bien le reconnaître en toute justice, pour le peuple et, en particulier, pour les paysans. La principale conquête de la Révolution fut la consécration et le développement de la petite propriété rurale : c’est le triomphe de cette revendication qui a fondé l’union de la bourgeoisie et du paysan, base de l’ordre français du dix-neuvième siècle. La bourgeoisie a eu, alors, un coup d’œil politique profond et qui a sauvé la France, en tous cas pour un siècle et demi, de l’iniquité du passé et de l’inquiétude de l’avenir.
La bourgeoisie est chose française parce qu’elle tire ses origines de la conception spécialement française de la féodalité : qui dit bourgs bourgeois dit association anti-féodale dans la féodalité. La bourgeoisie, par en bas, se distingue à peine du peuple ; par en haut, elle s’élève jusqu’à la noblesse et pénètre le clergé ; c’est la partie de la nation qui, sortie du peuple, tend au privilège. La Fayette, né noble, n’en a pas moins quelque chose de « bourgeois » ; c’est un « philippiste » avant Louis-Philippe ; de même Pasquier, Dumouriez, Cambacérès, Lebrun, Molé, tous les hommes de transition, qui sautèrent si allègrement d’un régime dans l’autre. Si l’on ne tient pas compte de ces contacts et de ces copénétrations, la Révolution est incompréhensible autant dans ce qu’elle a conservé que dans ce qu’elle a détruit.
Qu’est-ce donc qui porte la bourgeoisie à s’insurger contre le régime? C’est,
ISSUE NAPOLÉONIENNE DE LA RÉVOLUTION
d’abord, la haine de l’inégalité. Précisément parce que la bourgeoisie s’est élevée et se sent si près de la noblesse, les contacts sociaux lui sont devenus insupportables.
Qui le croirait? écrit Rivarol, ce ne sont ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni tous les autres abus de l’autorité, ce ne sont point les vexations des intendants et les longueurs ruineuses de la justice qui ont le plus irrité la nation ; c’est le préjugé de la noblesse pour lequel elle a manifesté le plus de haine : ce qui prouve évidemment que ce sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finances et enfin tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le petit peuple dans les villes et les paysans dans les campagnes.
Mais la vanité ne fut qu’un stimulant. La classe bourgeoise, animée de ces ambitions refoulées, entraînée par l’ardeur de la lutte, par la propagande des hommes de lettres, monte à l’assaut de l’ordre social, confondant dans une même invective les maux dont elle souffre elle-même et ceux dont souffrent les autres : tyrannie, désordre, privilège, gaspillage, banqueroute; ce vieil édifice dont elle fait partie, elle n’en voit plus que les lézardes et elle accepterait de se détruire elle-même pour l’abattre. Vanité et générosité, ce sont ces sentiments combinés qui déterminent l’action de la classe bourgeoise dans la Révolution. Ne forment-ils pas, d’ailleurs, le fond de l’âme chez cette remarquable création de la civilisation française, le bourgeois ?
Qu’on considère la bourgeoisie dans ce qu’il reste d’eUe aujourd’hui : nous la trouverons encore glorieuse et dévouée, avare et prodigue, restrictive et expansive selon l’heure. Il n’est pas comme elle pour s’obstiner et changer, résister et lâcher pied, plaisanter et mourir, se faire tuer en gants blancs. Ses vertus sont solides, certes, et de bonne étoffe : mais avec quelle imprudence ne fait-elle pas étalage de ses vices et de ses caprices? Elle argumente toujours, plaidant aussi bien contre elle-même que pour elle-même; elle fournit leurs meilleurs avocats à ses adversaires, et les meilleurs arguments. EUe s’inspire tantôt de l’Evangile et tantôt de Plutarque, tantôt de Voltaire, tantôt de Joseph de Maistre, tantôt d’Adam Smith,
LE VOYAGE DES TROIS ORDRES A VERSAILLES Estampe. (Bibliothèque Nationale).
tantôt de Karl Marx, ayant en elle une disponibilité de croyances pour tous les dogmes. Quand le monde penche d’un côté, elle se porte de l’autre. Après avoir rompu l’équilibre, elle le rétablit. Il ne lui suffit pas de comprendre, elle veut agir et lutter ; elle sait se sacrifier. Son rôle alternatif dans l’histoire de France, et aussi dans l’histoire du monde, consiste, tout ensemble à détruire et construire, à innover et à conserver. Elle fit la Révolution sur ces données, — intéressée et illuminée, froidement résolue et passionnément inspirée.
La lecture des cahiers prouve que le vrai peuple rural ne savait pas très bien ce qu’ü voulait. Là vivaient, côte à côte, des nobles grands propriétaires, de petits propriétaires, des cultivateurs, des vignerons, des artisans et, si tous se plaignaient, tous ne formulaient pas la même plainte. D’aüleurs le paysan se plaint toujours : la récolte n’est jamais assez belle et les charges sont toujours trop lourdes. Dans l’ensemble, ce que l’on sent, c’est un mouvement général contre le parasitisme des privilégiés, des oisifs, surtout des « absents », et un autre mouvement, non moins général, contre la mauvaise assiette des impôts. La règle du partage des biens entre les enfants est consacrée par beaucoup de Coutumes ; il s’est créé de soi tme sorte de « Code civil » traditionnel, évoluant vers le type de propriété rurale qui sera consacré par la Révolution. La petite propriété s’était beaucoup développée depuis un demi-siècle ; en outre, les terres restées aux mains des seigneurs et des clercs étaient cultivées moyennant une redevance très faible. Ce que l’on peut dire, c’est que l’étendue des jachères, des forêts, des terres inutilisées et de plaisance, les avenues trop larges et trop longues, la question des défrichements, des « essarts », donnaient lieu, en raison de la crise des subsistances, à des polémiques passionnées. Enfin, parmi les inégalités sociales, celle qui blessait le paysan à la prunelle de l’œil, c’était le droit de chasse. En résumé, la note qui domine est celle que donne Condorcet : « Les deux bases puissantes de l’ordre social sont la liberté et la propriété. C’est donc par faire assurer aux citoyens français la jouissance de ces droits fondamentaux, que doivent commencer les opérations des Etats. » Liberté et propriété sont, en effet, dans l’esprit de ces raisonneurs, les deux faces de la même question : la propriété héréditaire est la vraie liberté puisqu’elle est la sauvegarde de l’individu qui travaille et de sa famille contre l’État et contre les dominateurs, quels qu’üs soient. Le sens profond de l’équation révolutionnaire, liberté = propriété, se dégage de ce rapprochement.
On est d’accord pour reconnaître que le peuple des vüles ne mit pas la main à la rédaction des cahiers des États. « L’âge industriel », pour employer l’expression qui aura cours bientôt, n’était pas né. On était bien loin encore du jour où la poU-
ISSUE NAPOLÉONIENNE DE LA RÉVOLUTION
tique se subordonnerait à la cause prolétaire et la prospérité générale aux revendications de la main-d’œuvre artisane.
L’UNITÉ, LA LIBERTÉ, De l’eusemble des idées qui régnent à la veille de L’ENTHOUSIASME Révolution, ce qui ressort avec le plus de force, c’est que la grande masse de la nation ne veut plus laisser rien traiter de ses afiaires sans son contrôle et sa surveillance. Ce que l’on réclame universellement, c’est une « Constitution » ; elle consacrera à la fois, dans ses lignes générales, l’unité, l’uniformité, le besoin de sécurité qui sont l’esprit même de la civilisation française. La France, par sa propre volonté, de son propre instinct, poursuivait le programme de sa vieille histoire : un pouvoir central obéi, mais surveillé, portant la frontière jusqu’au Rhin.
Avec cet objectif commun, chacune des classes de la nation désirait une améhoration de son propre sort. Il y avait, à la fin du dix-huitième siècle, ime volonté générale et immédiate de changement. Or, on provoqua une cristallisation soudaine de ce sentiment diffus en interrogeant tout le monde et en soUicitant, de tous, la rédaction des cahiers des Etats généraux. Le Français aime le changement. Race de logiciens et de constructeurs qui de siècle en siècle bâtit, et bâtit aux mêmes emplacements, c’est-à-dire en détruisant. Il est toujours en travail d’un nouveau goût et d’un nouvel idéal. Cet amour du changement en vue d’atteindre la perfection recherchée par le raisonnement, ne vient nullement de l’égoïsme : c’est le bonheur de tous les hommes qui est en cause. Nulle part, aucun mot n’est prononcé avec autant d’effusion que celui-ci en France : le genre humain. Je mettrai ces observations sous l’invocation d’une des plus nobles rictimes de la Révolution, André Chénier.
La crise n’était pas l’ouvrage de quelques isolés, écrit-il, la nation entière l’avait voulue, opérée... « La France, ajoutait-ü, élevant la cause jusqu’à celle de l’humanité, n’est point, dans ce changement, chargée de ses seuls intérêts ; la cause de l’Europe entière est déposée entre ses mains. La Révolution qui s’achève parmi nous (ce fut l’ülusion de tous les révolutionnaires de la croire de jour en jour achevée), est, pour ainsi dire, grosse des destinées du monde. Les nations qui nous en^dronnent ont l’œil fixé sur nous en attendant l’événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude, et l’on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience.
Le véritable moteur de la « conjuration » fut l’enthousiasme pour la « hberté ». Une loi souveraine à laquelle tous obéiraient également, c’était ce que réclamait l’uni versalité des Français. Par cette loi générale, instituée de la main de l’homme.
par cette « Constitution », consacrant l’unité, une cause naissait qui valait qu’on mourût pour elle : Liberté, liberté chérie...
L’enthousiasme pour ce lendemain inouï pénétrait le cœur des Français jusque dans son for intime et jusqu’à devenir une religion et une foi. L’ordre social ne se fonde pas seulement sur la force matérielle, mais aussi sur une certaine force de croyance qui, selon l’expression si forte du marquis de Mirabeau, n’est autre que
la déification des devoirs.
L’humanité s’adaptera-t-elle à cette foi nouvelle, plus strictement terrestre, le culte de la patrie, le culte de l’humanité, le culte de la raison? André Chénier, si éloigné de la sécheresse de Voltaire et de la stérilité des derniers classiques, se proclamait « athée avec délices ». Ce qu’il conseillait, c’était (( une certaine raison générale, une certaine sagesse de pratique et comme de routine, à peu près également répartie entre tous les citoyens et toujours d’accord avec les institutions publiques, une sorte de religion, de superstition de la loi ».
Après un examen plus attentif, une science plus exacte s’est convaincue que la loi est la fille de la coutume et que les mœurs, non spécialement la raison, dictent les codes. Mais en ce temps-là, tous, même ce sage Montesquieu, pensaient qu’il n’y a qu’à écrire un « Contrat social » pour que ses prescriptions soient acceptées et exécutables. Est-il rien de plus singulier que de voir des peuples lointains, comme la Pologne, supplier Jean- Jacques de vouloir bien, du haut de sa mansarde, entre deux pages de copie de musique, leur dicter une Constitution? Le siècle qui va naître sera le siècle des avocats, oui, mais surtout en tant que prophètes de la loi écrite. Aujourd’hui même, des praticiens de la politique rêvent d’une législation internationale dictée à l’homme universel par la science et la raison. De ce jugement porté sur l’autorité de la raison humaine naît le sentiment qu’on doit l’exalter sans cesse, qu’elle est divine, créatrice et