‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 3 sur 113 · ANDRE CHENIER · texte numérisé non relu

ANDRE CHENIER

(D’après un tableau anonyme du Musée Carnavalet).

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que rhommcj de lui-même, peut tout; de là, la faculté sublime de ces temps tumultueux, l’enthousiasme.

L’enthousiasme, c’est l’exaltation de la volonté de puissance en cet âge qui accomplit la Révolution et qui s’enrôla ensuite dans l’épopée napoléonienne. La véhémence d’André Chénier, la redondance de Mme de Staël, la ferveur romantique, tout vient de l’enthousiasme et aboutit à l’enthousiasme. Les discussions sur l’économie politique, sur le commerce des blés, sur les relations entre les peuples, sont toutes vibrantes d’enthousiasme; le pompeux Necker capte l’enthousiasme des foules, lui-même enthousiaste de la spéculation et de l’agiotage. A ce ton l5n:ique et enflammé, on a reconnu les disciples de Jean-Jacques. Les intérêts preiment feu et invoquent la loi étemelle.

Le déficit et Ce grand appétit de changement, cette volonté de réaliser

L’INTRIGUE ijne perfection faite de main d’homme n’eussent pas tout bouleversé peut-être, si le dormeur séculaire ne se fût senti étouffé par le cauchemar qui lui devenait une oppression, le déficit. Le déficit fut le premier moteur de la grande ruine. Or, quel déficit? Ici encore, nous rencontrons cette disposition funeste, le manque de sang-froid qui fausse tout, exagère tout. L’ancien régime a été culbuté pour un déficit budgétaire de loo à 150 millions de francs y compris les arrérages de la dette ! Voilà la surprenante vérité qu’il faut souligner comme un fait ; révélation décisive sur la qualité d’esprit des politiciens qui assumèrent alors la charge des affaires. Que ces hommes tant vantés, les Terray, les Turgot, les Necker, les Calonne aient épuisé leurs facultés à se battre contre un tel déficit, que toutes les classes sociales se soient insurgées pour ne pas payer les cotes les plus minces et les augmentations d’impôts insignifiantes, qu’on n’ait trouvé aucune ressource budgétaire dans les immenses richesses capitalisées par le pays, par l’Etat, par les diverses classes, que les ordres supérieurs aient préféré la ruine absolue à des sacrifices modérés et légitimes, voilà ce qui établit, avec une clarté déplorable, l’inaptitude de cette génération de théoriciens. Échouer sur une si mince question d’argent à la veille du siècle qui allait multipher à l’infini les ressources de l’argent et du crédit, c’est une malchance et une maladresse invraisemblables.

Parmi les causes secondes, il y a eu encore autre chose, il y a eu l’Intrigue. Le règne de Louis XIV avait été, selon la parole de M. Madelin, « l’avènement du grand ordre ». Mais, après lui, par la faiblesse ordinaire des longues minorités, le bien de l’Etat fut sacrifié, le plus souvent, à la cupidité des entourages. L’intrigue pohtique se confondit, en quelque sorte, avec le pouvoir. Elle se personnifie dès

l’avènement de Louis XVI dans la cabale de Choiseul. Choiseul aurait pu être le grand ministre de la tradition française. Un Richelieu eût voulu commander ; il préféra plaire ; il se lia avec le clan des philosophes, expulsa les Jésuites, s’appuya sur les parlements, tint en suspens la pohtique des frontières, « renversa les alliances » et prit parti pour la nouveauté contre la tradition. La nouveauté convoquée enfonça la porte et mit Choiseul dehors. Et le pis est qu’une fois remercié, Choiseul ne se résigna jamais à la disgrâce.

Écarté du pouvoir, Choiseul, écrit Sénac de Meilhan, s’était emparé du sceptre de l’opinion et il régnait véritablement à Paris. La mode et le mécontentement lui attiraient chaque jour de nouveaux partisans, formant une cabale nombreuse et imposante dont le duc était l’âme. Ce fut le germe d’un parti dangereux d’opposition qui, ne trouvant de remèdes aux abus qu’ils exagèrent que dans les États généraux, semait ainsi, dans tous les esprits, les idées qui ont amené la Révolution.

La cabale de Choiseul se recruta, surtout après sa mort, parmi les hommes de valeur éloignés du pouvoir, les Loménie, les Ségur, les Castries, les Guines, les Dupont de Nemours, les Marbeuf, ce Marbeuf que nous retrouverons à l’aube de la carrière de Bonaparte ; puis Besenval, l’intrigue en personne, Lauzun qui eut tant d’influence occulte, la duchesse de Coigny, les Polignac, Barthélemy, le diplomate de la Révolution. Ce groupe s’appuya ouvertement sur Marie- Antoinette qui n’oublia jamais que Choiseul l’avait désignée pour devenir reine de France. Ainsi se forma le parti de l’Autriche, sinon de « l’Autrichienne ». Talleyrand était de l’entourage et en avait recueilli les derniers sourires, ainsi que son ami Hauterive qui fut son second au ministère des Affaires étrangères. La tradition des affaires — type Régent, Louis XV et « secret du roi », — s’était conservée là. Or, ces hommes habiles et astucieux s’arrangèrent, nous le verrons, pour ne pas disparaître dans le gouf&e des dix années de la Révolution.

D’autres partis rivaux se pressaient sur les mêmes chemins : il restait une vieille querelle Maupeou qui laissa, à l’avenir, une suite d’hommes mécontents, mais solidement ambitieux, dont le type fut Lebrun. Il y avait l’intrigue des DiUon et des archevêques libéraux qui mit le pied à l’étrier à Cambacérès, celle du contrôleur d’un jour, d’Ormesson, qui laissa après lui Mollien. Enfin, il y eut la cabale qui contre-balança presque le parti Choiseul, le groupe du duc d’Aiguillon et de Mme de Maurepas, appuyé par les « tantes » du roi, les trois « Mesdames », et tout le parti dévot. De là partiront les coups fourrés qui atteindront les entourages de la reine elle-même. C’est ce parti qui tiendra l’épée menaçante et le refus impavide au-dessus de la splendeur napoléonienne ; il survivra et, finalement, se retrouvera dans la Chambre introuvable.

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Le trouble profond qui divise le parti aristocratique et la Cour ouvrira la porte au parti bourgeois, au parti Necker. A peine paru, Necker rallie les philosophes, les parlementaires, les « sociétés de pensée » auxquelles il accorde, d’avance, le doublement du tiers et le vote par tête. Partout dans les provinces, il soutient les avocats, les gens de robe, les élèves des collèges royaux qui ont fait dire plus tard que la Révolution avait été faite par les boursiers de collège et les régisseurs.

J’ai dit la connivence du parti Choiseul avec les futurs révolutionnaires. Cela se fit, d’ailleurs, d’assez mauvaise grâce : les grands seigneurs hésitaient à se commettre avec ces bourgeois; et puis, une cause de dissentiment grave subsistait entre les deux groupes : les Choiseul étaient anti- Anglais avec Vergennes, tandis que Necker tendait à un rapprochement avec l’Angleterre et se tenait, en cela, tout près du parti d’Orléans : ce fut ce parti du duc d’Orléans qui, comme on sait, ramassa, vers la fin, toute l’Intrigue. Il fallait bien s’unir contre l’ennemi commun, le parti « dévot »,le parti du duc d’ Aiguillon ayant rallié les Maurepas,les frères de Louis XVT, la noblesse fidèle et toute la prochaine émigration qui, si elle ne fût pas partie, eut été si utile près de chefs capables ou seulement de cœurs résolus.

Lts calculs vrais ou faux — surtout faux — de tous ces calculateurs, destinés soit à succomber, soit à se terrer aux moments les plus violents du drame, donnent la preuve de l’étrange faiUibüité de l’esprit humain. Ces idéologues à la d’Holbach, ces Sedaine et ces Florian politiques, ces moutons bêlants s’unirent aux loups dévorants. Les moins avisés, s’exaltant au feu de leurs propres passions périrent. Les plus habiles se tinrent en équüibre entre les divers groupes ; ils vécurent, tels les Sieyès, les Talleyrand, les La Fayette. Le parti Choiseul se détacha, à la fin, du parti révolutionnaire et coupa avec lui, soit à cause du dissentiment fondamental sur la politique extérieure, soit tout simplement parce que la Révolution, avec son personnel nouveau, barrait les avenues du pouvoir, — crime irrémissible et que les politiciens écartés des affaires ne pardonnent pas.

S’il en fut quelques-uns d’engagés, ou enragés, qui allèrent jusqu’au bout et se rainèrent aux jacobins, la plupart ménagèrent leur fortune sans rompre tout à fait, ni se donner tout à fait : c’est ici qu’il faut citer encore ce TaUeyrand, animal à sang-froid, qui se glissa entre le turban de Mme de Staël, le plumet de Barras et la constitution de Sieyès, pour se donner, en entraînant jusqu’aux gens de Robespierre, à cet homme nouveau, à ce général corse, seul capable d’emporter d’assaut le pouvoir pour le plus grand profit de ceux qui n’avaient su que trembler et intriguer et qui, avec lui, retrouvaient, enfin, leur chance « d’arriver ».

ORIGINES ET GÉNIE L’hommc qiii devait conclure, par la carrière la plus DE NAPOLÉON extraordinaire, la crise la plus extraordinaire, était né vingt ans avant que cette crise éclatât. D’abord simple témoin, mais témoin prodigieusement doué, instruit et réfléchi, il put projeter, sur ces pullulements

d’hommes et d’idées, le rayon lumineux de son génie.

Les Bonaparte, ajacciens et antipaolistes, sont, en Corse et sur le continent, les hommes de Marbeuf; or, par celui-ci, ils se rattachent, sans trop le savoir peut-être, au parti « Choiseul », à cette opposition enragée qui poussera les choses jusqu’à la Révolution en France. En raison de cette position prise par la famille, l’heure venue. Napoléon et les siens émigreront pas. Voici donc que ce Corse, ce patriote insulaire, introduit en France par Marbeuf, est nourri à Brienne, de la nourriture du Roi. A peine hors de page, il se donne à Jean- Jacques Rousseau, celui-ci, aussi.

Français du dehors, un de ces hommes à l’âme enflammée qui ne pardonnent pas à la France sa pondération, son esprit, sa raison. Au lo août 1792, de la boutique du tapissier Fauvelet, au Carrousel, Bonaparte assiste au renversement de la dynastie et à la triste capitulation de Louis XVI. A la suite de la lutte des partis en Corse, les Bonaparte sont chassés de l’île et ils arrivent sur le continent dans le dénuement le plus complet. Napoléon regagne sa place dans son régiment à Nice. Il pensa dès lors, selon la parole inscrite au Mémorial, que « le titre de Français devait lui tenir heu de tout ». Une affaire de convoi l’amène à Toulon. Son génie militaire éclate du premier coup. Il a placé non moins adroitement les batteries de sa fortune, visant désormais la France, mais sans néghger tout à fait la Corse. S’étant donné aux Robespierre, à Fréron, il

MIRABEAU (D’après une peinture de Moreau.)

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a écrit le Souper de Beaucaire qui annonce la prochaine intervention des armées dans la politique. De cela, son intérêt et sa clairvoyance l’ont averti avant tout le monde. Après le 9 Thermidor, il se jette, à la suite de Barras qu’il a connu à Toulon, dans le camp qui l’emporte. On se méfiait de lui, mais déjà on ne pouvait plus se passer de lui : tel était son ascendant.

Tandis que Robespierre se servait encore du moyen périmé de l’insurrection, de l’émeute et, quand quelque chose allait mal, faisait battre la générale pour convoquer les citoyens, c’est-à-dire les civils, la Convention, pouvoir légitime, eut l’idée d’appeler l’armée à la défense de l’ordre. Barras fut nommé « général en chef de l’armée de l’intérieur ». Mais, du moment qu’on recourait aux mihtaires, il fallait de vrais mihtaires. Bonaparte fut nommé, le 13 vendémiaire (5 octobre 1795)3 « général en second », puis « général de division », enfin « général en chef », toujours de cette même « armée de l’intérieur ». Ces circonstances sont à l’origine de l’ère impériale.

Pourquoi Bonaparte s’ouvre-t-il les voies si aisément et pourquoi le pays se laisse-t-il prendre si facilement? Jadis, dans les révolutions italiennes, à l’issue des longues luttes intestines, on appelait un homme du dehors, un « podestat », pour gouverner au-dessus des partis et remettre l’ordre dans la cité. En France, au déclin de la Révolution, Bonaparte est justement désigné pour remplir un rôle analogue, étant à demi étranger ; en plus, protégé de Marbeuf, le parti de la Révolution peut le considérer comme sûr : ü n’avait pas émigré. Barras, Barthélemy, Sieyès, Talleyrand, tout ce monde de politiciens qui le connaissait par Salicetti, cherchait justement un mihtaire, afin que le dernier mot revînt à la force disciplinée. On tâtait Hoche, Joubert, Moreau : c’était l’heure d’un général. Le pays pensait comme les politiciens et réclamait im chef. La bourgeoisie réclamait la tranquillité, la paix. Le peuple ne craignait que le retour des « nobles » et des « curés ». Ayant mis la main sur la propriété rurale, il ne demandait pas autre chose. L’union se fit ainsi, d’instinct et sans phrases, entre ceux qui ont besoin d’ordre, les bourgeois, et ceux qui ont besoin de sécurité, les paysans. Ce fut le geste initiateur du siècle.

Contre l’ennemi du dehors et contre l’ennemi du dedans, l’armée était le moyen de stabilité, le moyen de salut. Ainsi, l’homme de Vendémiaire se désignait logiquement pour devenir l’homme de Brumaire. Il le devint. Mais il lui fallut, en plus, de magnifiques, de stupéfiantes victoires. Car la logique et la nécessité ne conduisent pas, à elles seules, les affaires humaines. Rien ne se fait sans le « courant », c’est-à-dire sans l’élan, le prestige, la confiance, la foi. Pour se rassurer, s’ordonner.

se pacifier, s’enorgueillir d’elle-même, cette France, anxieuse de la fin de la Révolution, exigeait, comme elle les a réclamés en tous temps, de grands services et de grandes espérances. Elle offrait à qui la prendrait ou la surprendrait des réserves d’enthousiasme. On admettait parfaitement, on désirait même que, pour donner son sens profond et son achèvement à la Révolution, un Napoléon jaillît de Bonaparte.

a ... on en vint à parler de Napoléon. « — Personne ne l’a encore peint tel que je l’ai connu, disait M. Molé. Les historiens de l’Empire ont peint l’Empereur ; mais l’homme lui-même, la réalité de cet être étrange leur échappe. Ce que personne, notamment, n’a encore peint, c’est Bonaparte, maître de tout avant de rien connaître, apprenant toutes choses en même temps qu’il gouvernait toutes choses ; abordant tous les sujets dans ses conversations, ceux mêmes qui lui étaient le moins familiers, se liiTant à toute sorte de témérités intellectuelles, trouvant son plaisir à se lancer dans toutes les voies, toujours inattendu, éclatant, osant dire ce qu’il n’aurait jamais osé dire quelques années plus tard. Cette première fougue du génie dans l’inconnu et le nouveau, qui l’a décrite?... » — « Cette demeure est triste, dit Rœderer au Premier Consul, nouvellement installé aux Tuileries. — Comme la grandeur, répond l’autre. »

Un tel accent d’autorité, ce sens de la « grandeur » qui révèlent Napoléon dès l’heure où il s’élance, cette improvisation fulgurante, prête sur tout et qui décide de tout, c’est bien ce qu’il faut pour étonner Molé. Molé, en effet, est un parlementaire, un civil : il est de ceux qui se plaisent aux combats de la parole, à la discussion, tandis que le militaire ordonne et tranche. Un militaire n’admet pas la contradiction. Il commande ; donc il sait. Par son assurance, il écarte l’objection et détermine l’obéissance, c’est-à-dire l’acte. Envoie-t-on un homme à la mort par des raisormements ?

Ceci dit, il ne suffit pas que l’ordre soit dicté : ü faut, qu’à l’usage, ü apparaisse fondé et juste. Or, chez Bonaparte, dans sa partie, dans sa spécialité, la guerre, une force et une justesse d’esprit se manifestent, dès l’abord, incomparables, extraordinaires, infaillibles. Mettemich, qui ne l’a connu que plus tard, apporte, sur cette supériorité écrasante, un témoignage précis ;

Ce qui me frappa le plus, ce fut la perspicacité éminente et la grande simplicité de la marche de son esprit... La trempe de celui-ci le portait toujours vers le positif ; il repoussait les idées vagues ; il abhorrait également les rêves des visionnaires et les abstractions des idéologues. Il traitait de « rabâchage » tout ce qui ne lui présentait pas des aperçus clairs et des résultats utiles...

Dans les grandes affaires, il faut, d’abord, voir les ensembles et les relations des choses entre elles. Aucune difficulté n’est isolée, ni spéciale; tout est lié. Une préparation complète est nécessaire pour entraîner l’esprit à cette constante et efficace vigilance circulaire. Bonaparte s’est acquis la préparation générale et indispensable par des études approfondies. Dans ses notes, on le voit s’attardant aux difficultés

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techniques, se livrant, sur lui-même, à une sorte de gymnastique d’entraînement ; surtout il a affiné et éprouvé ce ressort soudain de l’esprit, qui est sa nature propre, l’intuition. Avant tout raisonnement, l’intuition prend parti ; dans l’ordre supérieur, le trait de l’intuition, c’est l’éclair du génie. « Le sort d’une bataille, disait l’Empereur, est le résultat d’un instant, d’une pensée : une étincelle morale. » Il a raconté que ces illuminations lui venaient souvent la nuit, dans un réveil soudain, l’esprit et le corps reposés : c’est ce qu’il appelait la présence d’esprit d’après minuit.

Dans chaque cas particulier, plusieurs voies se présentent à l’esprit. Napoléon, comme Richelieu, les examine les unes et les autres ; c’est im contrôle que l’homme d’action impose à son instinct, et une preuve par laquelle il vérifie ses calculs.

Mais, son choix une fois fait, les autres solutions ne comptent plus. Il n’y a plus qu’à suivre.

Homme d’action, il a . '1 toujours les yeux dans les yeux de

JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS, par Gérard.

l’adversaire. En perçant à jour le jeu contraire, il le paralyse. Toute supériorité intellectuelle inclut une faculté de décision et d’intimidation qui fascine celui qui

la subit et lui enlève ses moyens. Marmont dit de Bonaparte : « Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance qui devait aller toujours croissant. » Cet « aplomb », cette confiance en soi, cette faculté de jeter le trouble chez les amis et chez les ennemis, vient de rinitiative, qui vient elle-même d’une vue saisissante des choses. La concentration de la pensée et de l’effort sur un point est encore une de ces manières d’opérer qui, propre à la guerre, est excellente dans toutes les grandes affaires : elle détermine l’intensité. Buffon a parlé, à propos de ces souples et joyeuses foulées du génie, des « articulations du lion ».

Napoléon fut un grand laborieux : il dit, lui-même, « qu’il peut se donner sans lassitude huit, dix et douze heures de suite à l’étude de ses affaires », — qui étaient les affaires du monde. Le travail est sa seule distraction, son seul plaisir. Il repasse sans cesse ses effectifs, ses ressources, ce qu’il appelle ses moyens^ dans cette mémoire extraordinaire qui garde tout et lui présente tout, comme les « tiroirs d’une armoire que l’on ouvre et que l’on ferme ». Il voit par l’esprit et travaille même à vide, ne fût-ce que pour garder toujours les réflexes élastiques et prêts. Cette absorption complète dans l’œuvre, c’est la raison de son être et le tout de sa vie.

Mais voilà ce qui distingue ces natures extraordinaires. Agissant par intuition, elles obéissent à un dessein, à un ordre supérieur. Dieu « le leur a commandé » ; « elles sont nées pour cela »; c’est le mot de Jeanne d’Arc. Elles vont où elles doivent aller et suivent leur étoile. Napoléon a parlé cent fois de sa dépendance à l’égard d’un être mystérieux. Revenant sur la campagne de Russie, il dit, à Sainte- Hélène : « Avec ma carrière déjà parcourue, avec mes idées pour l’avenir, il fallait que ma marche et mes succès eussent quelque chose de surnaturel. » Dès le début de sa carrière, il écrivait à Joséphine : « Je dépends des événements; je n’ai pas de volonté. » Il dit encore : « L’on dépend des événements et des circonstances. » Et encore, à Sainte-Hélène : « Après tout, on doit remplir sa destinée, c’est aussi ma grande doctrine. Eh bien ! que les miennes s’accomplissent ! »

Qu’est-il donc lui-même, que sont les autres, qu’est le sang versé, que sont les sentiments, les femmes, les foules, eu égard à cette fatalité? Des instruments, les instruments du destin. Joséphine, — déjà toute ridée et qui se rajeunit de six ans sur l’acte de mariage, — qu’est-eUe, sinon la relation avec un monde jusque-là fermé, la complicité de Barras gagnée et le commandement de l’armée d’Italie obtenu,... c’est-à-dire un moyen} Vdût Marie-Louise, on aura les familles souveraines inaccessibles et, ce qui ne peut se fabriquer même à coups de victoires, — un passé.

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De l’éclatant, on montera au durable; après la fondation, l’hérédité souveraine : on épousera donc Marie-Louise — et on l’aimera !

Cette volupté de l’action, cette joie de dompter la vie, le passé, l’avenir, et d’envahir le monde par la capacité de l’être infiniment élargie, en un mot cette existence surhumaine tend le ressort jusqu’au point où il rompra. C’est entendu, il faut que ces êtres extraordinaires soient ambitieux, sont nés pour cela. Mais,

comme l’exigence de leur nature se nourrit de la subordination, de l’abnégation et du sacrifice des autres, si elle ne rend pas à ceux-ci ce qu’elle leur prend, si elle les accable seulement pour jouir elle-même de sa force, un tel abus de la supériorité devient insupportable, tyrannique.

Napoléon, intense, concentré, audacieux, a mis en méfiance, dès la première heure, ceux qui l’ont vu, ceux qui lui ont obéi, ceux même qui l’ont aimé et qui se sont donnés à lui : « Toutes les fois que votre général en Italie, écrit-il — si jeune — au Directoire, ne reste pas le centre de toutes choses, vous courez de grands risques ». Il provoque même les personnes qui lui ont fait confiance : « Croyez- vous que je gagne des victoires en Itahe pour la plus grande gloire des avocats du Directoire, pour Carnot, pour Barras?... » Cet aplomb prouve qu’il y a quelque chose qui n’est pas d’aplomb en lui. Il souffre du mal des ambitieux sans frein, l’inquiétude. Son imagination, trop souvent, l’arrache à la terre, l’emporte dans les nuages. Le voilà en proie à son hallucination dorée, au rêve de tous les romantiques : l’Orient. Par Charlemagne et César, remonter jusqu’à Alexandre !

La modération dans les conceptions fortes, telle est la qualité supérieure de l’esprit. La domination sur soi-même, c’est la vraie grandeur. A la fin, chez Napoléon, la vue nette, le sens pratique s’obnubileront et se perdront dans une sorte de rêve grandiloquent, dans des conceptions chimériques où se retrouve le romantisme initial, dans cet étrange refus de voir ou d’admettre la vérité où s’égarera son impérieux commandement. Puisqu’il ment à tous et qu’il se ment à lui-même, on l’enveloppera de mensonges. Il se plaindra alors qu’on le trahisse : il s’est trahi.

Une telle fêlure des plus riches dons qu’ait reçus un mortel vient du moral. Bonaparte a toujours été personnel, non tant pour lui, peut-être, que pour son entreprise et aussi pour les siens. Corse, il ne perdit jamais de vue la clientèle, le clan. On ne trouve jamais, en lui, cette soumission exclusive au devoir qu’exige le bien public, ni ces égards pour les autres, ni cette humanité, ni cette humilité envers la vie, ni cette abnégation qui sont les seules ressources inépuisables et qui ne dépendent que de l’homme lui-même. Dans sa hâte d’ambition, dans sa logique de mathématicien, il ne refusera pas de se lier avec un tas de vieux intrigants qui spéculeront

sur son génie deviné. Le « roman de sa vie w, comme il disait lui-même, prendra, il est vrai, de cette complication détestable, un aspect plus émouvant et plus humain. Il n’est donc qu’un homme, lui aussi !...

En effet, il ne fut qu’un homme. Son génie impatient, tourmenté par l’inquiétude corse, se manqua à lui-même. L’être extraordinaire, le héros prédestiné, devait succomber un jour, pour ne s’être pas dit assez, — car il le savait, — que la grandeur absolue est dans l’insouciance de soi, dans la patience qui sait attendre, dans les voies probes et sans détour. Inutile de monter si vite ; impossible de monter toujours. Jeanne d’Arc, si elle s’élança plus jeune encore, trouva le bûcher à vingt ans.

La révolution se cristallise dans Pour refaire la France, la capacité LES créations consulaires (Jes hommes « qui avaient vécu » était

indispensable fils représentaient le seul personnel gouvernemental survivant à la fois à l’Ancien régime et à la Terreur. Mais, pour les introduire et les contenir, il fallait une autorité forte. Parmi eux, ce qui s’était trouvé de mieux jusque-là, c’était Sieyès. Ils se réunissaient à Auteuil où habitait Mme Grant, l’amie de Talle3Tand. On disait : « l’intrigue d’ Auteuil ». Ils aspiraient à une sorte de gouvernement constitutionnel. « Sieyès avait songé à une illustre épée pour tenter un Fructidor conservateur ». On disait même que, reprenant une idée émise dès la fuite de Varennes, lui-même et Talleyrand avaient proposé à un prince prussien « le stathoudérat ». Tandis qu’on tergiversait, « l’illustre épée » était apparue; et elle appartenait à un général corse. Certes, Sieyès s’était méfié tout de suite de ce blanc-bec silencieux ; mais l’opinion, et sa coterie elle-même, s’étaient déjà tournées vers l’astre naissant. Les Talleyrand, les Fouché, les Gaudin, les Rœderer, les Régnault, les Réal, tous n’avaient qu’un regret au cœur : celui d’avoir rompu avec le passé qui les avait élevés et qui s’appelait à jamais, pour eux, la « douceur de vivre ». Mme de Staël les a dépeints, agités d’un tourment perpétuel, ne pouvant tenir en place, alternant entre le remords et l’espérance, tant qu’ils n’auraient pas trouvé une solution, une consolidation quelconque, fût-ce, selon le mot de Talleyrand, de « réaccoutumer la France au régime monarchique », mais sous la condition aussi de ne pas aller jusqu’aux Bourbons ; car, entre eux et les princes, la mort de Louis XVI avait mis, selon un autre mot de Talleyrand, « un insurmontable obstacle ». Tous donc, même et surtout les régicides, s’étaient engagés dans l’aventure du i8 Brumaire. Le coup ayant réussi, il s’agissait maintenant, comme tout le monde le répétait à satiété, de « mettre fin à la Révolution ». Selon les doctrines acclamées au cours du siècle finissant, la nation est, main-

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