NAPOLEON III
(D’après un document photographique).
AVÈNEMENT DU SECOND EMPIRE. — LE SYSTÈME IMPÉRIAL
naissance de la nature du peuple français. L’Impératrice, malgré sa vive intelligence et sa bonté active, n’avait pas vécu dans l’intimité du pays ; quant à l’Empereur, tout à la politique, il ne connaissait guère en France que Paris ; élu des classes paysannes, il subit, presque sans s’en rendre compte, une influence antirurale. Il se lança dans la politique « ouvrière », dans l’économique « ouvrière ». Sans bien calculer les conséquences, et selon sa destinée qui était de mécontenter tout le monde pour vouloir ménager tout le monde, il s’aliéna les champs sans rallier la ville. La politique d’opposition s’empara de cette fausse manœuvre et s’en servit contre la dynastie. Jules Ferry, plus perspicace, ne s’y trompe pas : après Thiers et avec Pouyer-Quertier, il se prononce de bonne heure pour le protectionnisme industriel et rural, contre ces traités de commerce dont une polémique imprudente devait faire une apologie si exagérée; et quand la « République bourgeoise et démocratique » ayant ressaisi le pouvoir fut devenue « conservatrice », eUe n’eut qu’à recueillir le vote des paysans détournés à jamais du régime qui les avait séduits.
Nous verrons s’accomplir cette évolution que les événements précipitèrent.
Le vote, en grande partie rural, des six millions de voix pour la présidence, n’en avait pas moins éclaté, au début, sur le monde pohtique, comme un coup de tonnerre. Les partis bourgeois : légitimistes, orléanistes, républicains modérés, jouaient le jeu parlementaire classique, sans se soucier beaucoup des masses incompétentes, et voilà que tout à coup, celles-ci montent sur la scène et l’encombrent. Abasourdie, « l’éhte », comme elle s’appelait elle-même sans fausse modestie, crut d’abord qu’il y avait maldonne et que les choses reprendraient vite leur cours naturel. Avec une inconscience que caractérise le rôle d’un Changarnier, la majorité parlementaire engage, contre le président, la partie de la révision : elle la perd comme elle avait perdu celle du scrutin et Louis-Napoléon reste « le maître de l’heure » avec six et bientôt huit milhons de suffrages.
« L’élite » se trouva donc, à sa grande surprise, reléguée dans l’opposition et refoulée en tas, volens miens y sur le mont Aventin. Trois cents députés de toute nuance sont ramassés d’un coup de filet et conduits à Mazas ; mais, dans le filet ils se rapprochèrent et ainsi ils commencèrent à s’habituer à ime vie commune qui devait s’appeler par la suite « l’union libérale ». Durant tout l’Empire, 1’ « éhte » bouda, critiqua, épilogua. Le régime ne put ni la vaincre ni la conciüer ; ce fiit pour lui une faiblesse dont il ne se releva pas. Pour manier les masses, ü lui manqua toujours «les capacités » : l’Empire n’eut avec lui ni le duc de Broghe, ni Victor Hugo, ni Berryer, ni Michelet, ni Dupanloup, ni Cousin; il n’eut ni le clergé, ni les philosophes, ni les orateurs, ni les poètes, ni VUniverSy ni les DébatSy ni le fau-
bourg Saint-Germainj ni le quartier latin. Cette retraite boudeuse des intellectuels et des « salons » le mina lentement mais sûrement. L’Empereur et surtout l’Impératrice s’efforcèrent, durant toute la durée du règne, de ressaisir l’autorité sociale : ils n’y parvinrent pas.
L’Impératrice m’a dit à moi-même : « C’est le faubourg Saint-Germain qui nous a perdus »; et cette parole explique, en partie, la conduite politique d’une femme qui fut toute politique. La volonté de ressaisir l’opposition ailée, l’opposition de l’esprit explique aussi, sans doute, cette espèce de modération dans l’absolutisme, ces velléités de libéralisme qui atténuent, assouplissent le geste impérial, le tournent même en caresse, non sans l’affaiblir et le compromettre. L’Empereur entend commander, mais il voudrait bien plaire ; son système, sa manière présentent toujours, à côté de la rigueur, une sorte de condescendance et comme ime promesse, parfois décevante, d’adoucissement. On ne s’y reconnaît plus.
On attribue au prince impérial, à celui qui se fût nommé Napoléon IV, cette parole : « Un gouvernement démocratique s’appuie sur le peuple, gouverne par lui, mais ne peut exercer le pouvoir que par une élite. » Cette parole n’est qu’un écho : l’Impératrice la répétait souvent. Mais comment créer une élite dans une démocratie qui s’essaye, si l’on est, d’autre part, en rupture avec les aristocraties?
En l’absence de celles-ci, quels sont, sur cet immense océan plébiscitaire, les éléments qui vont émerger pour fournir le « personnel de l’Empire »? Presque tous sont fils du hasard. Ils n’ont ni attache, ni origine. Voici, d’abord, les hommes du coup d’État, les Momy, les Flahaut, les Persigny, les Maupas, les Espinasse. D’où viennent-ils? De partout. Ni groupement, ni tmion. On se lassera vite d’eux ; pointilleux comme compHces, ils deviendont gênants comme compromis. Voici maintenant des transfuges, orléanistes ou légitimistes, un peu décavés, un peu déconsidérés par leur évolution même, peu sûrs et sans crédit. On recrutera encore le bataillon des légistes, prompts à toutes les servitudes, pourvu qu’on fasse place à leur ambition péremptoire et à leur prétention de techniciens : ce sont les Troplong, les Drouyn de Lhuys, les Parieu, les Vuitry, les Baroche, les Rouher, les Billault, les La Guéronnière, parmi lesquels nombre de ces Auvergnats, serviteurs traditionnels des pouvoirs absolus, appliqués, laborieux, dévoués même, hauts en cravates, mais solennels, ils ont la marque du parvenu et le don de faire fuir la popularité. Il y aura, enfin, les hommes d’argent, qui puUulent dans le torrent des grandes affaires, spéculateurs, grands entrepreneurs et financiers, gavés de commandes, enrubannés de cordons, faciles mais suspects par leur facihté même; si l’on trouve parmi eux des Schneider et des Lesseps, on frôlera les Mirés et les Soubeyran. Le plus
L’EMPEREUR NAPOLÉON III ET LE PRINCE IMPÉRIAL D’après une photographie.
POLITIQUE III