‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 70 sur 113 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

AVÈNEMENT DU SECOND EMPIRE, — LE SYSTÈME IMPÉRIAL

La politique générale de Napoléon IIL — Le refus de V élite. Le personnel impérial.

— La Constitution impériale. — Uhérédité. L’impératrice Eugénie. — Le nouvel Empire et la gloire militaire. — Les élections de 1857. — L’attentat d’Orsini et la question italienne. — Les traités de commerce et le sénatus-consulte de 1860.

— L’opposition des Cinq. Le Mexique. — Les élections de 1863. Rouher.

E second Empire fut consacré surtout à la politique extérieure : l’état de guerre étant à peu près permanent, c’est par intervalles seulement que le chef de l’État se consacra aux affaires intérieures. En me référant au livre de M. René Pinon, je dois rappeler brièvement ici le sens général des affaires du dehors ; car la pohtique intérieure du règne leur est subordonnée.

La politique générale Le neveu de Napoléon avait le sentiment inné DE NAPOLÉON ui que la nation se résignerait à l’échpse de la liberté si elle obtenait la gloire des armes et les larges satisfactions de l’orgueil national. « La France, disait-il, ne veut rien de médiocre. » Et c’est pourquoi ü se consacra à la réalisation du fameux programme de Sainte-Hélène.

La politique de l’Emperevu:, écrivait-il, consistait à fonder une association européenne solide en faisant reposer son système sur des nationnalités complètes et sur des intérêts généraux satisfaits.

C’est l’essence de ce qu’on appela les « Idées napoléoniennes » et tout le règne s’explique par ces courtes lignes. L’héritier de la légende n’avait pas été le seul à en subir la magique suggestion. Les sept millions de Français qui votaient pour lui pensaient comme lui : romantisme tricolore, retour des cendres, « journées » polonaise, italienne, irlandaise, abolition des traités de 1815, résurrection ou surrection des nationalités opprimées, ces idées ou ces hallucinations redoutables emportant le siècle, mais dont les hommes de 1848 eux-mêmes, une fois au pouvoir, s’étaient effrayés, le rêveur de l’Êlysée, devenu l’occupant des Tuileries, les avait recueillies comme des forces 'et comptait s’en servir dans l’intérêt et pour l’honneur de la France. La poHtique bonapartiste, ressuscitée par lui, à la fois révolutionnaire et conservatrice, s’offrait, d’une part, aux peuples comme instrument de leur libération et, d’autre part, aux pouvoirs établis comme garante de l’ordre. Attelage difiBcile de deux principes opposés, mais qu’une main ferme et souple se promettait de diriger. D’abord révolutionnaire, elle visait à un remaniement de l’Europe par l’abolition des traités de 1815, et c’est en cherchant un biais pour y attemdre que l’Empereur avait rencontré la « poHtique des nationahtés ». Il s’attache à cette difficile, mais tentante réalisation et l’adapte, tant bien que mal, à la poHtique traditionneUe des « frontières natureUes »; agitant tantôt la question des Alpes, tantôt la question du Rhin, tantôt la question belge, tantôt la question du Luxembourg, réussissant pour la Savoie et pour Nice, il ira, dans l’ensemble, d’ülusions en déceptions jusqu’à la chute finale. En ItaHe il soutient à la fois le Pape et le roi Victor-Emmanuel; il recherche, en Europe, à la fois l’alHance anglaise et l’alHance russe; en Aüemagne, à la fois l’alHance prussienne et l’alHance autrichienne; ainsi, toujours hésitant, il se tient en état de poHtique instable, ne saisissant rien énergiquement. On connaît sa conduite avec Cavour : il déchaîne la révolution en ItaHe et la refoule alternativement ; de m&ne avec la Hongrie : après avoir lancé Kossuth, il l’abandonne ; de même avec l’Angleterre : ayant conçu le dessein de séparer cette puissance de l’Europe continentale, il lui refuse im apaisement sur la Belgique et, après l’avoir servie au delà de ses propres forces, il la mécontente et l’irrite pour l’heure décisive. Conservatrice, sa poHtique faisait dire d’abord, au roi GuiUaume de Prusse : « Nous lui devons nos trônes ; » mais révolutionnaire, elle finit par effrayer tout le monde : on attendait toujours de lui « « un deux-décembre du dehors » (duchesse de Dino).

Napoléon III se trouve ainsi baUotté, durant tout son règne, entre les partis et

AVÈNEMENT DU SECOND EMPIRE. — LE SYSTÈME IMPÉRIAL

les interventions contradictoires. Ayant dit : « L’Empire, c’est la paix », ü fait la guerre, en la détestant. Bismarck le dessine d’un coup de crayon après Biarritz : « Il rêve et s’en va on ne sait où avec la fumée de sa cigarette. » La ligne dominante du règne est tracée par un de ces hommes d’affaires solides, nourris dans la carrière, M. de Banneville, ministre à Berne, qui, dès 1866, indique la tare du système :

Ce que je reproche à ce qui se fait, c’est de n’être pas français : faites de la politique à la diable, si vous voulez, mais ne faites pas de la politique de songe-creux ; faites de la politique révolutionnaire, si c’est votre goût, votre tempérament, votre nécessité (je ne suis pas plus timoré, ni peut-être plus scrupuleux que le roi Louis XIV ou M. de Bismarck), mais, au nom du ciel, faites de la politique française. Vous me dites que c’est la politique de l’Empereur, qu’il vous a répété que si les peuples étaient contents, heureux, satisfaits, il ne voulait pas autre chose... Ne le dites pas trop haut. L’Empereur n’a pas charge des peuples, il a charge du peuple français...

Le sage diplomate signale d’avance les conséquences « d’une politique humanitaire, cosmopoHte, démocratique », dont il attribue, généreusement, la responsabilité à « l’illustre ami et voisin de Frangins ».

Pour parer à ces suites fatales d’une conception recueiUie dans le legs très mélangé de Sainte-Hélène, il eût fallu im « premier consul », un victorieux : or, l’héritier n’était qu’un héritier. Les loyaux serviteurs nourris dans le sérail des traditions et de la prudence française, un peu trop teintés de phihppisme peut-être, n’y comprenaient rien... Encore une fois, le chef de l’État n’était pas seul responsable : il subissait son temps, son programme et les circonstances extraordinaires qui l’avaient, lui et sa légende, porté au pouvoir. Mais il se complaisait incontestablement dans une auréole de fumée, moitié gloriole, moitié nonchalance. Il ne sut pas se saisir des faits réels et les dominer.

Le refus de L’ÉLITE. LE Napoléon III, à son avènement, dispose d’ime PERSONNEL IMPÉRIAL, force nationale immense. La Constitution de 1848 avait été emportée comme un fétu par le souffle des six miUions de suffrages. Une autre construction eût-elle mieux résisté? Ce scrutin était la première manifestation du suffrage universel et celui-ci se découvrait, dès l’entrée, comme une formidable machine à broyer la prudence des âges révolus. Le vote plébiscitaire qui confirma le vote présidentiel était un vote paysan, un vote de division, un vote contre Paris, où il restait encore quelque ressentiment des erreurs de Juin. Jules Ferry, expert en la matière, dit :

Un jour, les masses agricoles montrèrent qu’elles pouvaient vouloir. Le paysan voulut couronner sa légende et, d’un mot, fit l’Empire. Ce mot fut passionné, fibre, sincère. Il le répéta trois fois.

Nous avons dit comment s’était faite, à l’époque révolutionnaire, Tunion des bourgeois et des paysans et comment le régime philippiste les avait maladroitement séparés, même opposés ; et voici, que, tandis que ces deux parties de la nation continuaient à se tourner le dos, un nouvel élément social était apparu, un élément non propriétaire, l’ouvrier d’industrie, et ses chefs avaient prononcé le mot le plus terrible du siècle et le plus fertile en sinistres résultats ; « La propriété, c’est le vol. » A ces mots, le paysan, à la fois dégoûté et effrayé, cherchant son salut dans le sein du bonapartisme, laisse les « bourgeois » voter pour Cavaignac et les ouvriers pour Ledru- RoUin ou Raspail. En présence de ce vote massif, la bourgeoisie s’émeut à son tour. Elle sent son isolement. Sa tactique consistera désormais à raUier les paysans qui sont le nombre, sans rompre avec les ouvriers qui sont l’élan. Ainsi se trouve lancée, essayée et, finalement, acclamée contre l’Empire, par le parti répubhcain modéré, cette formule infiniment souple qui fera son chemin sous Napoléon III et qui se trouvera prête à lui survivre : la démocratie.

L’Empire avait bien compris qu’ü y avait quelque chose à faire dans ce sens. La bonté naturelle de l’Empereur le portait vers les solutions humaines ; l’Impératrice se jetait d’un mouvement vif vers ceux qui souffraient ; le sentiment « populaire », la préoccupation du bien-être pour les classes laborieuses étaient l’objet de leurs préoccupations sincères. Mais les entreprises impériales tournées vers ce but manquaient en deux points : on y sentait toujours le calcul dynastique; on y reconnaissait aussi une grave mécon-

Page 1