‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 73 sur 113 · TROPLONG · texte numérisé non relu

TROPLONG

(D’après une estampe de Lemoyne. Bibliothèque Nationale).

pire, fondé en une nuit d’aventure, manquait de base : il eût fallu ime conduite supérieure et le génie du Corse pour lui donner à défaut de la durée, du moins la grandeur.

La constitution L’apphcation du suffrage universel à fond et à plein

IMPÉRIALE dans sa forme la plus directe, la forme plébiscitaire, avait donc ce premier effet : elle isolait le pouvoir. Manquant de nuances et de finesse, ne s’inquiétant ni de pondération, ni de liaisons, ni de contrepoids, le peuple se donnait tout entier, d’un seul coup, sans précaution et sans protection, à un homme et à ses héritiers. Une délégation de la souveraineté si complète et si absolue ne pouvait passer pour un système politique : il fallait trouver autre chose. Dans le premier essai constitutionnel, celui qui organisait la présidence décennale, on avait dû ménager les apparences répubhcainès, laisser un certain jeu à la hberté, une certaine autorité au contrôle. Mais, l’Empire proclamé, le masque tombait et voici

HISTOIRE POLITIQUE. T. III

ce que les légistes impériaux trouvèrent pour donner une face nouvelle au régime. Le sénatus-consulte de décembre 1852 s’appuie, cette fois encore, comme pièce maîtresse, sur le plébiscite. Le plébiscite, complété par le vote des armées de terre et de mer, avait adhéré au régime dynastique impérial par 8 157 752 suffrages ; il accordait, ainsi, au chef de l’État une superpuissance sans précédent. Comment cette autorité inouïe allait-elle fonctionner dans ses rapports avec l’ordre social étabü? Comment allait s’exercer le commandement?... Avant tout, suppression du régime parlementaire : le silence remplaçait la discussion. Après l’épreuve de 1848, l’opinion publique était dégoûtée du gouvernement d’une Assemblée. Que voulait dire, pour le gros pubhc, cette formule datant de Louis-Phüippe : « Le roi règne, mais ne gouverne pas. » Le gros bon sens, un bon sens assez superficiel, mais bien français, voulait un roi régnant, un gouvernement gouvernant, et c’est pourquoi on s’était rallié, dans un esprit de lassitude et de dégoût, à ce système impérial que son principal auteur, Rouher, devait quahfier « monarchie représentative ». Les deux mots unis signifient, sans doute, que le monarque étant chef par lui-même, la nation est simplement présente auprès de lui. Citons, d’ailleurs, l’exposé du ministre :

Le peuple n’a pas voulu du gouvernement des Assemblées. Il avait été le témoin attentif et inquiet de leurs agitations et de leurs luttes ardentes et stériles... Ce que le peuple a voulu, c’est une monarchie démocratique et représentative, ayant pour base la nation tout entière, ayant pour contrepoids, pour contrôleurs, pour auxiliaires (c’est ce dernier mot qui est le plus juste) le Corps législatif et le Sénat, deux grands pouvoirs. L’article 3 de la Constitution dit : « L’Empereur gouverne au moyen des ministres, du Conseil d’État et du Corps législatif. » Mais, s’il occupe le rang plus élevé, l’Empereur est responsable, c’est là son devoir... Les ministres sont responsables devant l’Empereur, devant leur conscience et devant l’opinion. Cette Constitution est perfectible, etc.

La Chambre du suffrage universel ayant perdu son pouvoir politique, était réduite à bien peu de chose. Le Conseil d’État, par contre, voyait grandir son rôle ; il devenait une sorte de conseil de la couronne, avait la confidence du prince, préparait les lois, les présentait au Corps législatif et les défendait devant lui. Par \m retour vers l’ancienne monarchie, le pouvoir souverain reprenait quelque chose de sa puissance législative. La restauration de l’autorité du Conseil d’État était, si l’on y regarde de près, le triomphe des « légistes ». Une telle organisation présentait de sérieux avantages, si ce n’eût été le risque d’une certaine confusion des pouvoirs. Le Corps législatif (250 membres), nommé par le suffrage universel direct, votait les lois sur la présentation que lui en faisait le ministre d’État, président du Conseil d’État et orateur du gouvernement. Les autres ministres ne prenaient nulle part aux débats de la Chambre et n’assistaient pas aux séances. Aucune soh-

AVÈNEMENT DU SECOND EMPIRE. — LE SYSTÈME IMPÉRIAL

darité entre eux : il n’y avait pas de « cabinet », chaque ministre étant simplement le chef de son administration. Le Sénat (150 membres) avait surtout un rôle consultatif et pondérateur. Sauf les maréchaux, les cardinaux et les amiraux, membres de droit, les sénateurs étaient choisis par le chef de l’État ; le corps calait le régime de son assentiment et de son expérience : la Constitution lui avait confié la mission peu fatigante de « défendre les hbertés pubhques ». Le serment exigé des sénateurs, des députés et de tous les agents des services barrait la route aux partisans des régimes disparus.

Quand l’Empire eut été proclamé, les modifications apportées à la Constitution par le sénatus-consulte de décembre 1852 développèrent encore la puissance du chef de l’État, d’abord par l’attribution du droit de grâce et d’amnistie sans restriction, puis par la nécessité imposée au Corps législatif de voter le budget en bloc par ministère et non plus par chapitre^ enfin par le droit reconnu à l’Empereur, non seulement de signer les traités, mais de modifier par décret les tarifs douaniers (prél minaires de la politique de libre échange) et d’autoriser, également par décret, les travaux d’utihté pubhque et les entreprises d’intérêt général (porte ouverte à l’essor des grandes affaires, caractéristique du règne) En réahté, le régime impérial était autoritaire, plutôt que despotique, l’Empereur se réservant le pouvoir du dernier mot. Quant au pays lui-même, la délégation plébiscitaire lui enlevait toute autorité d’administration ou de contrôle. Sans connaissance des débats des Chambres, dans l’ignorance des raisons d’agir, sans hberté de la presse, sous la pression des candidatures officielles, l’opinion existait à peine.

En fait, sous ce régime renouvelé en partie du Premier Empire, l’administration centrahsée était la véritable maîtresse de la pohtique intérieure. Le préfet impérial, le fameux « préfet du Second Empire )>, était délégué à l’ordre, à la pensée, à l’activité pubhque. Seul, il savait, décidait, tranchait ; même il jugeait par les commissions mixtes. Tenant toutes les catégories des fonctions publiques par l’obligation du serment, il usait et abusait par la distribution des faveurs, par la nomination aux emplois, y compris aux fonctions municipales, par les hsières jetées sur le clergé, les écoles, les corps, le travail. Sous prétexte d’aUéger les charges du pouvoir central, l’autorité des préfets avait été accrue encore par le décret dit « de décentralisation » du 25 mars 1852. Dans l’ensemble, le peuple, penché sur sa glèbe, s’accoutuma à cette attitude inclinée. Mais la bourgeoisie même provinciale, a conservé, de ces temps, la sensation d’une sorte d’étouffement dans une résignation muette : la hberté en effet, n’est pas exclusivement d’ordre pohtique ; il y a une façon de se sentir à l’aise dans la vie commune qui contribue.

plus que toutes les constitutions du monde, plus que le suffrage, plus que le bienêtre lui-même, au bonheur individuel. Parler et penser sans contrainte, c’est une condition de santé, de belle humeur nationale pour la plupart des hommes et en particulier pour les Français ; la surveillance, la suspicion, la délation, fût-ce à l’état incertain et diffus, toutes ces petites servitudes journalières n’apparaissent guère dans la parade de la pubhcité ou dans le vaste décor de l’histoire ; mais, en

fait, rien de plus blessant qu’une ingérence officielle constante, empoisonnant l’intimité des familles, la bonhomie des relations, les rapports des administrés avec les administrateurs. L’étroite vie locale sent, à chaque pas, cette épine invisible. Un médecin, un notaire, un curé, un petit fonctionnaire, soit dans ses contacts avec sa chentèle, soit pour la gestion des intérêts dont il a la charge, soit dans l’exercice de sa mission divine, est oppressé par l’atmosphère de soupçon qui règne autour de lui : il craint tout, même le silence. On ne se plaignait guère et, en tout cas, l’écho de la plainte, se perdant parmi les détours de la « voie hiérarchique », n’arrivait pas jusqu’aux degrés du trône ; mais les hommes indépendants, rien qu’en croisant le regard, communiaient dans le sentiment que la vie moderne est insupportable sans la hberté.

L’HÉRÉDITÉ. L’iMPÉRA- Tranchons ! L’Empereur était TRicE EUGÉNIE fout dans l’Empire. Selon la parole du président Troplong, c’était « l’homme fort envoyé par la Providence ». Le peuple s’était débarrassé du fardeau de la responsabihté, en le rejetant sur les épaules de « l’héritier », seul debout parmi les ruines. Mais lui-même se sentait bien isolé, au haut de sa pyramide, car cette hérédité tant vantée était sans famille. L’oncle, le roi Jérôme, n’était pas précisément un spéciahste des vertus intimes, rares d’ailleurs chez tous les Bonapartes. Quant aux enfants du roi, le prince Jérôme et la princesse Mathilde, ils brillaient plus par l’éclat de leur inteUigence, de leurs fantaisies et de leurs ambitions que par le dévouement à l’impérial cousin.

La France, dont l’opinion, la httérature et l’imagination sont si souvent déréglées, aime, chez ceux qui la représentent, une certaine habitude ou, du moins, une certaine apparence de régularité. Le prince Louis-Napoléon, empereur maintenant, n’était certes pas, non plus, un modèle dans le genre. Mais, au pinacle, il ne pouvait

Page 1