‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 80 sur 113 · ROUHER · texte numérisé non relu

ROUHER

(D’après le tableau de Cabanel).

la générosité. Les nationalités suscitées, les traités de 1815 abolis, l’Europe remaniée, la France agrandie, honorée, exhaussée, tel était le tableau que l’on présentait à l’opinion ; mais le tableau n’était pas vrai ou, du moins, n’était pas complet : il y avait un revers caché et Thiers le dévoilait. L’Empereur se sent atteint personnellement. Il s’irrite, et, à Auxerre, il vante son amour de la paix, son « désintéressement » ; il expose qu’il s’agit de donner cours aux ambitions italiennes sur la Vénétie; moyennant quoi la France échappera à la guerre, dans l’attente des événements. La paix, c’est maintenant tout ce que l’on désire... Le Corps législatif applaudit à tout rompre la communication impériale.

Déjà la guerre a éclaté entre la Prusse et l’Autriche, l’Italie prenant l’Autriche à revers. En vain l’Impératrice a fait le possible et l’impossible pour que la France se rangeât en force aux côtés de l’Autriche. L’Empereur se renferme dans ime abstention forcée qu’il voudrait rendre menaçante. Mais, alléché par les tentations de Bismarck : « Prenez tout ce qui parle français », il fait figure aux yeux de l’opinion européenne et un peu dans la réalité, du tertius gaudens, de l’homme qui attend son heure. Bismarck le dénoncera bientôt comme « un vautour qui, après la lutte, se jettera sur les cadavres ensanglantés ».

Sadowa est un coup de foudre. Aux Tuileries, on escomptait la victoire de l’Autriche ou du moins une longue guerre épuisant les deux adversaires. François-Joseph se tourne vers la France et remet la Vénétie entre les mains de l’Empereur improvisé « médiateur » ; l’Italie la recevra « sans victoire », mais aussi sans reconnaissance.

Les apparences sauves, la suite des événements est terrible pour le prince qui a tiré à lui toutes les responsabüités. La reine de Hollande lui écrivait le 18 juillet 1866 :

Vous vous faites d’étranges illusions. Votre prestige a plus diminué dans cette dernière quinzaine qu’il a fait pendant toute la durée du règne : c’est la dynastie qui est menacée, c’est elle qui en subira les suites. Laisser égorger l’Autriche, c’est plus qu’im crime, c’est une faute.

La politique étrangère étant hors du cadre de ce récit, ces quelques traits suffisent pour expliquer l’évolution qui se produit, par contre-coup, sur l’histoire intérieure, à savoir la désillusion abaissant soudainement tout le système. L’Empire était une foi. La foi est perdue. La France se sent abandonnée, à la dérive, sans but et sans boussole, au moment où l’Europe et le monde se tournent vers les nouveaux astres. Napoléon a perdu son étoile ; rien ne lui réussit.

Le II août, un autre fantôme se présente aux Tuileries : c’est l’impératrice Charlotte qui arrive du Mexique et, seule, vient réclamer l’exécution des engagements qui ont conduit son mari au delà des mers. Elle frappe à la porte du Palais. On la

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reçoit les larmes aux yeux, mais le refus sur les lèvres. La France a d’autres soucis maintenant, que les aventures lointaines. Quelques semaines après, à Rome, aux pieds du pape, elle sombrera dans la folie.

Courir après ses fautes est la pire des fautes. L’Empereur, n’ayant pas osé agir, s’entête à tirer parti de son abstention ; à un homme comme Bismarck, c’était la partie offerte et facile. Il suggère à Benedetti la tentation de la Belgique et il soustrait, à la confiance un peu naïve du diplomate, le document qui donnera à la politique française une si fâcheuse apparence. Et pour finir, cette mesquine « queue » de la politique des compensations, l’affaire du Luxembourg, découragera les dernières sympathies et irritera les populations voisines de la France qui se croiront toutes menacées. Dans la circulaire du i6 septembre, l’Empereur, le protecteur des peuples faibles, le défenseur des nationalités opprimées, insérera, sous la plume de M. de Moustier, successeur de Drouyn de Lhuys, cette phrase malheureuse :

Une puissance universelle, faut-il le regretter, pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations en faisant disparaître les États secondaires.

Un jour viendra où cet aphorisme servira d’argument à la plus injuste des invasions et mettra la France, une fois encore, à deux doigts de sa perte.

L’Empire autoritaire perdait, au dedans, tout le prestige gaspillé au dehors. L’Empereur en était réduit à abonder dans le sens de l’opposition ; il demandait, maintenant, au pays de l’aider à porter le fardeau de ses tâches. Le décret du 19 janvier 1867, auquel Emile Ollivier avait apporté quelque part de collaboration, s’il ne rétablissait pas un système complet de contrôle parlementaire, paraissait s’y acheminer. Le droit d’adresse est supprimé ; mais il est remplacé par un droit d’interpellation entouré seulement de certaines restrictions et garanties; la présence des

ministres au sein du parlement est autorisée pour y défendre, eux-mêmes, leurs actes et la politique impériale ; le préambule du décret le donnait comme le « couronnement de l’édifice élevé par la volonté nationale ». L’accueil fut froid ; la droite s’étonnait de voir ce glissement à gauche; la gauche ne se satisfaisait pas d’une concession purement formelle. Se faisant ime arme du droit d’interpellation, Thiers reprend sa critique acerbe et sans conclusion contre la politique extérieure de l’Empire. Agaçant Mentor, il a toujours l’air d’offrir une collaboration qui se dérobe : c’est alors qu’il prononce le fameux mot : « Il n’y a plus une faute à commettre ! » La session est close le 24 juillet. L’Exposition universelle bat son plein.

La TRANSFORMATION i866 est l’année de Sadowa ; 1867 fut l’année de

DES CAMPAGNES l’Exposition. Ainsi l’ombre et la lumière alternent dans ces dernières années de l’Empire. On ne peut juger du règne de Napoléon III uniquement d’après les erreurs de sa politique extérieure et d’après la catastrophe finale. Comment nier les beaux résultats obtenus par une conception brillante de l’existence d’un grand peuple, par une politique soutenue d’ordre et de paix sociale, par une ampleur de vie, une magnificence qui faisaient rayonner de nouveau la France des grands siècles après l’éclipse bourgeoise du règne de Louis-Philippe et après les désordres anarchiques de 1848?

L’héritier de la légende avait entrevu, dans ses rêves d’exilé et de prisonnier, cette France prospère, brillante, illuminant le monde, généreuse aux opprimés, secourable aux pauvres, accueillante aux étrangers. Il avait repris le mot de Napoléon sur la « nation-soleil » en opposition avec la « nation-satellite ». Il avait annoncé « l’extinction du paupérisme », l’avènement de la démocratie, l’organisation du travail et des salaires par l’association.

Aujourd’hui, le règne des castes est fini ; on ne peut gouverner qu’avec les masses ; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés, potir qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts.

Il y avait, dans tout cela, de l’utopie, de l’improvisation, de l’à peu près. Mais l’Empereur était un doux entêté et le rêve qui l’avait séduit une fois, il s’y complaisait toujours. Il eut, en tous cas, la volonté de rompre avec les années maigres, les années blanches où la France s’était repliée sur elle-même de 1815 à 1848 ; de même qu’il portait en lui la blessure de Waterloo, il saignait de celle des journées de Juin. Il cherchait, dans une autorité soucieuse du bien populaire, les voies du régime impérial moderne ; souvent il les trouva. Si, à l’extérieur, sa mégalomanie

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généreuse l’égara, à l’intérieur nombre de ses initiatives l’honorent ; elles donnèrent à la France un élan extraordinaire pour aborder cette conjoncture unique du milieu du dix-neuvième siècle qui arracha le monde au passé sédentaire et tardigrade et l’éleva au magnifique développement matériel et scientifique de la civilisation moderne. Par lui, et sous son règne, la France fut à la hauteur de ses tâches nouvelles et elle franchit ce pas difficile allègrement. Le tableau de ces transformations demanderait de longues pages ; on en trouvera les lignes essentielles dans V Histoire économique. Il est nécessaire, cependant, d’indiquer ici les effets de l’économique sur la politique inaugurée alors et qui entreprend d’adapter le suffrage universel et les intérêts des masses au fonctionnement des affaires publiques, qui ramasse les forces communes en vue d’une œuvre d’ensemble et qui fait, de la France elle-même, le Versailles d’un grand peuple comme Versailles avait été le monument d’un grand roi.

Jetons un rapide coup d’œil sur cette création dont les circonstances ambiantes et l’époque sont les agents principaux, mais où il faut faire aussi leur part aux nobles intentions du souverain. Le dix-neuvième siècle fut le siècle des grandes découvertes. Il suffit d’indiquer celles qui agirent le plus directement sur la transformation politique et sociale, la vapeur, l’électricité, le gaz d’éclairage, la photographie. L’essor des sciences physiques et chimiques se produit au moment où Napoléon III monte sur le trône. Ainsi ces larges évolutions coïncident avec l’avènement d’un homme de légende, qui a gardé la flamme romantique et pour qui la conception du progrès ne peut plus se séparer de la considération des masses. De telles coïncidences ne sont pas l’eflfet du hasard : elles résultent de la marche normale de l’histoire et des courants de l’esprit qui transforment les choses et suscitent les hommes. Napoléon III, tout plein de la mission qui lui était échue, se laissait qualifier, sans fausse modestie, « d’homme providentiel ».

C’est donc sur les bases les plus profondes de l’ordre social qu’il s’appuie. Soit comme héritier de l’épopée napoléonienne, soit comme annonciateur de la démocratie, il s’intéresse, d’abord, aux masses paysannes. L’objet de sa politique, du moins au début, c’est la réconciliation des deux éléments bénéficiaires de la Révolution, que le règne précédent avait séparés : la bourgeoisie et le peuple. La noblesse, l’élite, les privilégiés boudent. L’Empire, combattu par le faubourg Saint-Germain, s’affirma de plus en plus « bleu » et « peuple ». Sa préoccupation de satisfaire ces masses provinciales qui lui apportaient 6 ou 7 millions de suffrages s’observe surtout dans la pratique administrative. Dignes de leurs prédécesseurs du Premier Empire, les grands préfets du Second Empire, triés sur le volet, hommes d’action

avant tout, apportent d’abord l’ordre, la tenue, l’activité, l’esprit créateur. Ces bienfaits ont transformé la province ; construction des chemins de fer, des réseaux télégraphiques, développement des routes, des chemins vicinaux. Jusqu’à l’année 1853, il n’y avait pas un médecin, im homme de loi, un commerçant qui ne fît ses courses à cheval. Et les voici qui, tous, soudain, vont voyager assis, soit en voiture, soit en chemin de fer. C’est une nouvelle forme de l’existence, la circulation étant, à elle seule, une civilisation. La campagne française se met en mouvement. En 1853, on en était, ou peu s’en faut, au matériel de la vie du temps de César. A partir de 1853, c’est Vâge moderne. La ville, la petite ville, la vieille ville de province, la ville de La Bruyère, étagée sur le penchant d’une colline, fait craquer ses remparts, abat ses tours et ses portes. Et, dans les campagnes, fermes, hameaux, villages, bourgs, tout se reconstruit. La tuile et l’ardoise remplacent le chaume. Cette nouvelle France rurale devient l’habitat du suffrage universel massif, du suffrage universel « petit propriétaire ». Celui-ci s’instruit, connaît sa force, exige : la politique impériale n’aura, en premier lieu, d’yeux que pour lui.

La plus urgente revendication du suffrage universel, c’est l’éducation populaire. Au début, l’électeur porte son bulletin à l’urne sans savoir lire ; mais soupçonneux et jaloux de ses droits, il prend conscience de son infériorité et il réclame, du moins, « la lettre moulée ». Répondre à ce vœu, c’est une pensée persistante de l’Empereur que Duruy finit par traduire en fait : l’école sera mise à la portée des humbles. Ceux qui ont vécu ces temps ont connu d’abominables classes de campagne, sordides et fétides, logées sous le même toit que les rats de la grange banale, le troupeau du village ou, au mieux, la pompe à incendie. Le pédant de La Fontaine y maniait la férule. A partir de 1860, tout se transforme. Dans chaque commune, une école pour les garçons et, progrès plus extraordinaire encore, une école pour les filles. Vers 1878, quand la République se sera établie, on verra le scrutin abordé définitivement par des électeurs sachant lire. C’est un fait capital dont nous relèverons les conséquences sur l’histoire future, à l’infini.

Ainsi, du centre aux extrémités et des extrémités au centre, des liens nouveaux se créent chaque jour. La province et Paris se rapprochent par le voyage, se connaissent par la lecture. Les moyens de communication donnent à la pensée une mobilité dont nous allons dire les éclatants résultats. D’autres contacts et d’autres bienfaits se succèdent. A partir de 1863, Pasteur applique ses découvertes sur la fermentation à la conservation du vin ; bientôt sur les instances de Dumas et de l’Empereur, il se consacre à l’étude de la maladie des vers à soie, à celle des maladies de la bière, donnant ainsi aux découvertes scientifiques d’immédiates utilisations pratiques. La pensée

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désintéressée se transforme en écus sonnants et pèse au fond de la bourse paysanne.

L’argent manque aux campagnes ou, s’il ne manque pas, il n’a pas encore dégagé son multiplicateur : le crédit ; il dort au fond du tiroir ou dans le bas de laine stérile. L’encouragement aux caisses d’épargne mobilise la fortune publique et lui fait porter fruit, tandis qu’une puissante organisation banquière (création du Crédit mobilier, du Crédit foncier) diffuse peu à peu la connaissance et l’emploi de la valeur. L’agriculture, l’industrie, les affaires se développent, non sans risque il est vrai, non sans scandales même, en raison de leur rapide développement. La spéculation, le pufl&sme, la réclame abusent de la bonne foi et de la candeur provinciales et commencent à devenir un danger. Le gouvernement lui-même semble perdre de vue la ligne de conduite prudente qu’il s’était tracée au début. Le libre-échange vise surtout le bien-être des populations urbaines, non sans inquiéter l’agriculture et l’industrie dont les plaintes sèment des germes durables de mécontentement. Dans l’ensemble

cependant, le progrès est indéniable et il en résulte un général enrichissement. La France monte vers la position exceptionnelle qui fera d’elle, trente ans plus tard, le banquier du monde.

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