‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 79 sur 113 · THIERS SOUS LE SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

THIERS SOUS LE SECOND EMPIRE

hardiesses d’Emest Picard murmurant de manière à être compris plutôt qu’entendu : « Le 2 décembre est un crime », ni sur les boutades du marquis de Boissy, affolant les hommes de l’Empire en jetant les vérités à poignée « par les fenêtres », il faut s’en tenir au fait capital, l’entrée en ligne de Thiers et la notification qu’il fait, au Gouvernement et à l’opinion, de son « manifeste » concernant la politique intérieure. C’est le discours sur les « libertés nécessaires » prononcé dans la séance du 9 janvier 1864. On attendait l’ancien ministre de Louis-Philippe, faiseur et démolisseur de rois. Un silence profond l’accueille. Prenant pour texte la parole du président Momy : « Depuis quelque temps, on parle beaucoup de liberté, et on en parlera encore », il pose une seule question : « S’agit-il d’im simple caprice? » Et il trace avec une singulière précision ce qu’il donne comme les éléments essentiels de ce qu’on appelle la « liberté » : liberté individuelle, liberté de la presse, liberté de l’électeur, liberté de l’élu, enfin responsabilité ministérielle. C’est la revendication parlementaire à type britannique dans toute son ampleur et avec toutes ses conséquences. Planté sur ses ergots, le petit homme se pose, ni plus ni moins, en concurrent de l’Empereur ; abandonnant doucement la cause orléaniste, il s’offre comme le curateur au ventre de la liberté tant qu’elle ne sera pas née, assuré qu’im gouvernement, ignorant la chose, n’est digne ni capable de la fonder. Tout cela infiniment couvert, enveloppé, déférent, tant l’homme tient à ne pas perdre le droit à la parole qu’il a acheté au prix de la prestation du serment.

Pour moi, je ne demanderai jamais rien ; pour mon pays, je n’hésiterai pas à demander avec le ton de déférence qui convient... Mais qu’on y prenne garde : ce pays, aujourd’hui à peine éveillé, ce pays qui permet qu’on demande pour lui du ton le plus déférent, un jour, peut-être, exigera.

Rarement un ambitieux plus résolu et plus avisé a pris ses mesures de plus loin et adressé au pouvoir une sommation plus dangereuse. Cet homme, dont on eût tant voulu faire un auxiliaire, allait être un adversaire insupportable et qu’on ne pouvait plus ne pas supporter. Mazas avait ouvert ses portes. Morny, qui allait bientôt mourir, avait fait signe à la <( liberté » : elle se dressait devant lui, à son lit de mort.

Les années de trouble La mort du demi-frère de l’Empereur fut, ET DE DÉCEPTION pour le régime, comme le premier tintement du

glas. Momy, figure « second empire » s’il en fut, petit-fils deTalleyrand, fils de l’astucieuse Hortense et du glacial Flahaut, ardent et froid, spirituel et silencieux, élégant mais pas dégoûté, médiocre orateur mais diseur incomparable, joueur et spéculateur.

LA CRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE

capable d’étudier les questions mais surtout habile à manier les hommes, préparant une séance comme il eût préparé un vaudeville, — c’est-à-dire beaucoup de scepticisme et un peu d’ironie, — plein d’attentions et de séduction, distant et prévenant à la fois, eût pu être l’homme d’une politique nationale et même d’une pohtique supérieure, s’il n’eût pas dû compter avec son demi-frère l’Empereur, si différent de lui, mais sans lequel il n’était rien. Sa mort fut une perte dont une affectation de dilettantisme historique a peut-être exagéré l’importance ; car, sa carrière est là pour le prouver, même avec une autorité entière, il n’eût rien sauvé ; ne s’était-il pas fait l’annonciateur d’Emile Ollivier ?

Morny est remplacé à la présidence du Corps législatif par un autre parent ambigu, Walewski. Celui-ci, homme de bon sens, mais de peu d’éclat, appuie, par sa présence, l’autorité d’ailleurs croissante de l’Impératrice. Le ménage impérial ne va pas et le mari qui, ayant mis le point final à V Histoire de César, n’est plus qu’un valétudinaire désoccupé, s’engage dans de dangereuses histoires de femmes, la Castiglione, la Bellanger ; obsédé des colères et des coups de tête ou de caveçon de l’Impératrice, il lui abandonne, en échange de la paix du ménage, une part ou ime apparence d’autorité dans la politique. Elle veille jalousement sur l’avenir de l’enfant qui grandit, son unique espoir. L’Empereur est épuisé, lassé, découragé, usé par des cures qui ne le soulagent pas et par des plaisirs qui ne l’amusent pas ; attiré par les pays du soleil, il entreprend un voyage en Algérie où Mac-Mahon vient d’être nommé gouverneur en remplacement de Pélissier. Il a laissé la régence à l’Impératrice et il parcourt la colonie naissante dans une tournée à la Potemkin. Regardant les spectacles qui lui sont offerts d’un air morne, il abonde en formules trop fréquentes chez lui, où alternent la divination et l’incohérence. « Je suis à la fois empereur des Français et empereur des Arabes », dit-il, et de cette pensée va naître, avec le « royaume arabe », une cascade de fautes qu’il faudra des années pour réparer. Durant son absence, les difficultés qu’il fuit se compliquent. Le prince ' Napoléon, poussant à gauche, envenime tout, exaspère tout par son discours d’Ajaccio qui rompt en visière aux droites et réclame, proclame l’Empire comme mandataire de la Révolution. D’Alger, Napoléon III le désavoue (23 mai) et prétend imposer au pays et à sa famille « cette discipline sévère qui n’admet qu’une volonté et qu’ime action ». Des mots !

L’année 1866 s’ouvre sous des auspices qui apparaissent d’abord plus favorables et ce sera l’une des plus tristes années du règne : au dehors, la politique impériale aboutit à ime série d’échecs, à Rome, au Mexique, au Danemark, en Pologne. A l’intérieur, une tendance à la désaffection se remarque, même parmi les fidèles

HISTOIRE POLITIQUE, T. III

de l’Empire. On s’est trop réclamé de la gloire, elle s’éclipse, de la « liberté », elle effraye. Le mot « liberté » suffit à lui seul pour importuner tant d’hommes qui se sont compromis contre elle. Un groupe d’opposants se dessine à droite avec, à la tête, des hommes de tout dévouement, Persigny, Rouland, mais inquiets de sentir que le régime va à la dérive. D’autre part, quarante-cinq députés de la majorité proposent « le développement du grand acte de 1860 », c’est-à-dire un peu plus

de parlementarisme encore. Les 45 sont traités par Rouher « d’hommes dangereux » ; on les coupe : ils en profitent pour constituer un groupement détaché de la majorité et prêt aux évolutions, pourvu qu’on leur fasse place. Les signataires sont Buffet, Chevandier de Valdrome, Maurice Richard, Pichon, Brame, tout le futur « empire libéral ». Un personnel de plus, avec des exigences inattendues, ce n’est pas cela qui facilitera la tâche du gouvernement.

Thiers trouve ces jeunes gens bien pressés. Lui, indépendant, ne se mêle pas à eux. Ses discours, contraires à toute concession, à toute transaction, se multiplient et chactm d’eux irrite et exploite les rancunes des diverses parties de la nation. Tantôt c’est la politique « romaine », où il se montre plus « catholique que le pape » ; tantôt c’est la situation financière qu’il dépeint sous les couleurs les plus alarmantes, tantôt c’est la crise agricole et industrielle qui lui fournit une arme contre le libre-échange impérial ; il est toujours sur la brèche et, à chaque coup de pic, la muraille chancelle. Dans les provinces, la lecture de ces discours publiés par la petite presse sur la même page que le récit des aventures de Rocambole, produit un effet de désaffection lente et de désapprobation muette. On maudit la clairvoyance du prophète de malheur, mais on la subit. A la lettre, on ne respire plus. Enfin Thiers assène le coup de massue. Mai 1866, conflit imminent entre la Prusse et l’Autriche : l’opinion a suivi avec anxiété les phases de cette partie où Bismarck, avec une astuce

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consommée, a roulé à la fois tous ses adversaires et enfermé Napoléon dans une neutralité convoiteuse et impuissante. Les tribunes sont pleines à craquer. Rouher lit un document où est exposée la politique de l’Empereur et qui conclut par une de ces formules diplomatiques où se cachent mal les déceptions : « La France réserve sa liberté d’action ». Thiers se lève et, sans exorde, sans prolixité, allant droit au but, ramassant dans des phrases courtes, haletantes, l’émotion et l’impression universelles, il prononce ces paroles redoutables, pleines de passé et hélas ! d’avenir :

Vraiment, depuis quelques années, des choses bien étranges se sont produites en Europe. Un Romain disait au milieu des proscriptions ; « Maudite maison d’Albe, elle me coûtera la vie ! » Eh bien, aujourd’hui, c’est le langage que peuvent tenir les petits États de l’Europe. Êtes-vous une puissance peu redoutable? Avez-vous un territoire fertüe qui ne peut pas vous rendre bien forts, mais qui arrondirait les États d’im voisin puissant et ambitieux?

Avez-vous quelque port en eaux profondes, pouvant recevoir une grande flotte ? La tête d’un canal qui réunirait deux grandes mers ? Vos sujets parlent-ils la même langue que ceux de ce puissant voisin ? Malheur à vous !

Et la fameuse péroraison, resplendissante d’une lumière sombre :

Si la guerre est heureuse à la Prusse, eUe s’emparera de quelques-uns des États allemands du Nord et ceux dont elle ne s’emparera pas, elle les placera dans une diète qui sera sous son influence. Elle aura donc ime partie des Allemands sous son autorité directe, et l’autre sous son autorité indirecte et puis on admettra l’Autriche, comme protégée

dans ce nouvel ordre de choses. Et alors, permettez-moi de vous le dire, on verra refaire un grand Empire germanique, cet empire de Charles-Quint qui résidait autrefois à Vienne, qui résiderait maintenant à Berhn, qui serait bien près de la frontière, qui la presserait, qui la serrerait et, pour compléter l’analogie, cet empire de Charles-Quint, au heu de s’appuyer, comme dans le quinzième et le seizième siècle, sur l’Espagne, s’appuierait sur l’Itahe. Vous ne pouvez approuver cette politique ; lors même qu’elle vous apporterait un accroissement de territoire quelconque, cette pohtique n’en deviendrait que plus honteuse, car elle aurait consenti à recevoir un salaire pour la grandeur de la France indignement compromise dans un prochain avenir.

L’Empereur, qui croyait avoir échappé aux difficultés de l’heure à force de résignation et de dissimulation, n’avait pas prévu cela. Tout à coup se révélait la vanité de l’auréole : les convoitises refoulées se découvraient sous les apparences de

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