LE PALAIS DE JUSTICE DE LYON
(D’après un bois de l'Univers illustré (1860).
docks est menée à bonne fin. Sur l’initiative du maire Honnorat, le programme urbain est mis à l’entreprise à partir de 1858 : ouverture des voies principales élargies, nivellement et assainissement du sol, égouts, squares, places, quais, cathédrale, bourse, hôtel de ville, bibliothèque, musée de Longchamps, préfecture, enfin Palais du Château d’eau, cet édifice d’inspiration grandiose qui achève et glorifie les travaux d’amenée de la Durance. A la fin de 1860, et à la suite d’une visite de l’Empereur, l’ouverture de la rue Impériale est décidée. Des quartiers entiers sont nettoyés de leur ordure millénaire; Marseille est devenu le port de l’Algérie, et sera bientôt le port du canal de Suez. Le monde s’habitue à prendre ce chemin. Il faut que l’étape soit digne des visiteurs.
Marseille, c’est le port de passage et de commerce. Lyon, c’est la ville de
LA CRISE DU RÉGIME. L’APOGÉE ET LA CHUTE
séjour et d’industrie. De même que Bordeaux a connu un successeur éminent du marquis de Tourny, cet Haussmann que l’Empereur appela bientôt à Paris, de même que Marseille a connu Maupas, Lyon a reçu, de la main de l’Empereur, un administrateur dont on eût bien voulu faire un ministre, Vaïsse. La métropole lyonnaise que la Convention a ruinée, que des luttes violentes ont trop souvent meurtrie, renaît par le privilège de sa position unique, par l’obstination de son labeur et le génie artistique de ses peuples. Mais, en fait d’organisation et de développement urbain, tout est à faire ou à refaire. Les anciens qualifiaient Lyon de « Florence ultramontaine » ; c’était aussi un Francfort, un Milan, un Genève. Autour de l’industrie de la soie, toutes les autres productions s’étaient développées. Il est difficile de donner l’idée de ce que pouvait être, alors, cette ville des « canuts », où tant de goût et de volonté acharnée se dépensaient dans un cadre misérable et bourbeux.
Lyon qui avait 200 000 habitants au début du siècle, en comptait près de 400 000 à la fin du Second Empire. Où battaient 27000 métiers en 1827, on en trouve 70000 en 1867, sans parler d’une expansion marquée dans la banlieue et les villes environnantes. La ville avait, en 1847, une dette de 8 millions : la dette atteint 60 milhons en 1868 ; mais ces millions ont été bien employés. La ville s’est aérée, élargie, articulée par la réunion de Vaise, la Guillotière, la Croix-Rousse ; et les mesures ont été si bien prises, les devis ont été si justes, les méthodes si excellentes que le progrès s’est accompli, pour ainsi dire, sans qu’on s’en aperçût. Vaïsse avait conçu le nouveau Lyon, non pas tant sur le modèle de Paris que sur celui de Londres, le travail et les affaires étaient accumulés au centre, le foyer et le repos restant à la périphérie. Les travaux commencent en 1854 par l’inauguration de la rue Impériale qui rejoint la place des Terreaux à la place Bellecour. En même temps, ce sont les égouts, les quais, la traversée de la ville par les voies ferrées et la construction des gares dont la dépense est évaluée à 80 000 000 ; réfection de l’Hôtel de Ville,’ aménagement du parc de la Tête d’Or, Palais du Commerce, amélioration des côtes de la Croix- Rousse, élargissement des rues, assainissement des vieux quartiers.
Cette entreprise municipale, à la fois puissante et élégante, dans ses sobres réalisations, n’est que la figure extérieure des choses. Le fond, c’est la paix sociale rétablie, c’est l’humaine solidarité s’imposant à la querelle des classes, c’est la charité enseignée par la religion respectée. A Lyon, le mouvement du cœur a toujours secondé le travail des mains. La bienfaisance, le secours mutuel, l’assistance, l’enseignement public, l’enseignement professionnel qui naît exigent des millions, mais les rendent en harmonie et en fierté laborieuse.
Mais c’est à Paris surtout que le grand œuvre s’accomplit. Un nom suffit pour l’évoquer, celui du préfet Haussmann. Dans les premières années du siècle, le budget de Paris n’atteignait pas 12 000 000 de francs ; il est à noter que l’instruction publique était inscrite aux dépenses pour 32 000 francs et l’élargissement des voies publiques pour i 800 francs. La « croisée » de Paris n’avait pas changé depuis Philippe Auguste. Le gouvernement de Juillet avait fait beaucoup pour l’élargissement des rues, la plantation des quais et surtout l’amenée des eaux. Ces projets avaient été repris et élargis en 1847 dans un programme d’ensemble dû à Arago. Louis- Napoléon est à peine au pouvoir que sa volonté « césarienne » s’applique au développement et à l’ornement de la capitale. Les discours officiels chantent d’avance « la ville de marbre ».
A la fin du règne, le budget de la ville a passé de 12 millions à 155 millions. Dès 1851, la loi qui décide le prolongement de la rue de Rivoli, appliquée bientôt à toutes les voies nouvelles, autorise les expropriations qui permettront d’accomplir dans la ville attardée les immenses tranchées qui en feront une ville neuve. Haussmann a conçu le projet de faire de Paris plutôt une ville « européenne » qu’une ville française. Il y taillera ces larges voies stratégiques qui rendront impossible la guerre des barricades, qui relieront entre elles les grandes gares qu’on va construire, fourniront de larges débouchés aux inventions de l’avenir, et rattacheront tout le trans- ‘ port intérieur à cette artère fluviale incomparable qui fait de Paris le premier des ports français. Par une vue magnifique, dont les contemporains ne saisissent que lentement la grandeur, il jette, d’un coup de filet, Paris sur sa banlieue, annexe les populations de onze communes, près de 40 000 nouveaux habitants, étend ainsi les limites et les ressources de l’octroi et, embrassant d’un seul coup d’œil le grand « rond » de Paris, lui donnant comme pivot la ligne centrale, place du Trône, barrière de l’Étoile, assurant à la ville aux deux extrémités, par le bois de Vincennes et le bois de Boulogne, les poumons qui lui permettront de respirer, doublant « le rond » par la ligne des boulevards extérieurs et entourant le tout du chemin de fer
ceinture, il restaure la vieille conception de la « croisée » et par les boulevards de Strasboiifg et de Sébastopol, que le boulevard Saint-Michel prolonge jusqu’à l’Observatoire, il crève les vieux quartiers et leur apporte l’air et la lumière. Mais il faut, à cette figure un peu géométrique, des organes de vie : il les lui fournit : ce sont les Halles à proximité du point de rencontre de la « croisée » ; en outre, des marchés partout, des moyens de locomotion abondants où s’introduisent les premiers tramways et, comme Paris n’est pas seulement une ville qui se meut, qui mange, mais aussi une ville qui travaille, qui s’ingénie, qui se montre, qui s’amuse, qui prie.
LES TRAVAUX POUR LE PERCEMENT DU BOULEVARD SAINT-GERMAIN (D'après une eau-forte de Lalaaue.)
qui veut s’étendre et grandir encore, il ouvre, soudain, autour de l’Opéra nouveau, un éventail dont le manche s’appuie au Théâtre-Français et dont les rayons couvrent tout un quartier neuf se développant par Chaillot, Monceau, les Ternes, Montmartre, les Buttes Chaumont ; là, il prévoit une ville nouvelle semée de monuments, de mairies, d’églises, de squares et reliant, par les nouveaux boulevards, l’Etoile au Père-Lachaise, la gloire à la mort. Le boulevard qui porte le nom du grand préfet ne s’achèvera que de longues années après, mais le projet signé par lui s’impose au développement futur du « plus grand Paris ».
Il est impossible d’énumérer les monuments qui vont surgir du sol ou s’achever au cours des dix-huit années du règne : le Louvre est réuni aux Tuileries et ainsi s’achève l’œuvre des rois ; le ministère des Affaires étrangères est terminé, puis c’est Notre-Dame dégagée et soutenue, c’est la Trinité, c’est Saint- Augustin, c’est le Palais de l’Industrie, la préfecture de pohce, les casernes, les ponts des Invahdes, d’Iéna, d’Austerlitz, d’Arcole; c’est l’ensemble des grands travaux ordormés par la loi de 1858 ; c’est enfin, comme clou central, le nouvel Opéra, œuvre de Garnier, orné par Baudry, édifice sommé de la couronne impériale et qui donne son sens définitif à « la France Second Empire ».
S’il s’agissait de suivre en détail les moyens administratifs employés par le Préfet de la Seine, « le grand baron », pour arriver à de tels résultats, les tableaux de chiffres seraient aussi fantastiques que les fameux comptes fantastiques d^Haussmann. Il y avait là en effet une invention prodigieuse, des tours de passepasse subtils, un sacrifice à l’avenir qui tenait du miracle. « Cet homme est fou ! » s’écriait-on... Il était sage. Ces sommes immenses, ces dettes grevant à la fois le présent et l’avenir, que sont-elles? où sont-elles? Quoi : elles dépassaient un milliard ! Mais il s’agissait du coup de baguette qui allait faire de la grande petite ville décrépite et accroupie sur sa grâce moyenâgeuse, une capitale digne de l’imivers convoqué. Boulevards magnifiques, façades blanches à la place des masures culbutées par milliers, squares, jardins publics, égouts, hospices, approvisionnements, que sais-je, tout s’arrange pour une vie amplifiée et plus douce. En 1854, Paris possédait 163 kilomètres d’égouts voûtés, il en aura 700 kilomètres en 1867 ; la quantité d’eau disponible s’élève de 80000 à 420000 mètres cubes par jour. En 1859, Paris était éclairé par 3 500 becs de gaz; en 1867, on en comptait 32 000 (y compris la zone annexée). Et on trouvait alors Paris « ruisselant de lumières » !
Les charges sont énormes, oui, le pittoresque souffre et la ligne droite est blessante à des yeux inhabitués : le vent balaye les rues, oui, mais le choléra s’enfuit.
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Dès cette époque, il se trouvait des hommes de simple bon sens qui, dédaigneux des polémiques se dépensait tant de vain esprit, présumaient la gratitude de l’avenir et le juste jugement de la postérité.
Il est permis de penser, écrit le sage publiciste de la Revue des Deux Mondes, qu’en 1899, la banlieue de Paris s’étendra jusqu’à Saint-Denis, Sceaux et Versailles. Dans cette immense enceinte sillonnée de locomotives, arrosée et purifiée par l’eau, rafraîchie par la verdure des ports, enrichie par le développement de l’industrie, la moyenne de la vie se sera augmentée, sans aucun doute, grâce aux soins hygiéniques de toutes sortes et aux progrès de la bienfaisance publique et privée. Les sacrifices financiers consentis pour obtenir de tels résultats sembleront minimes alors et l’on s’étonnera qu’on ait fait des calculs d’économie d’argent quand il s’agissait d’économiser la vie des hommes.
A COUR ET LES FÊTES Daiis uu pays ainsi transformé, dans une capitale DU SECOND EMPIRE quadruplée, la vie se trouve soudain secouée, accélérée.
On dormait sous Louis- Philippe, on s’éveille sous Napoléon III . Il suffit de comparer les comptes personnels du bon roi parcimonieux à la large dépense du personnage de grande allure qu’est le nouveau souverain. L’Impératrice, grande dame par ses origines, son élégance, son allure indépendante et sa simpUcité cavahère, paraît, rien qu’à sa démarche, la déesse de cet Olympe éblouissant. A peine le mariage est-il accompli, que Paris retrouve ce qu’il avait perdu, une Cour.
Voilà l’aspect des choses nouvelles tel que le note une étrangère imbue de toutes les vanités et de tous les préjugés de la haute société euro-
NAPOLÉON III REMET AU PRÉFET DE LA SEINE, M. HAUSSMANN, LE DÉCRET ANNEXANT A PARIS LES COMMUNES SUBURBAINES (D’après un tableau d’Yvon).
péenne, la jeune et mordante princesse de Alettemich. D’abord, la Cour et l’Impératrice :
Le charme que l’Impératrice exerçait sur tous ceux qui l’approchaient avait agi sur moi et j’étais subjuguée tant par sa grâce, sa bonté, que par sa ravissante beauté. Les traits étaient d’une finesse extrême, l’expression des yeux, douce et intelhgente, le nez, la bouche, l’ovale de la figure, la forme de la tête, le cou, les épaules d’une rare perfection, les dents belles et bien rangées, le sourire déhcieux..