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LE DÉCAMÉRON

(D’après le tableau de Winterhalter, musée de Versailles.)

J’avoue que j’ai été frappée de suite par l’air et les allures de femme du monde qui différaient tellement de celles d’autres souveraines. L’Empereur que je regardais sous cape me parut non pas vieux, mais plus vieux que je ne croyais...

C’est cela même et l’on sent dès lors, dans le ménage un léger nuage, une distance dont les intimes seuls se douteront.

Le tableau de Winterhalter, Décaméron, présente un raccourci du monde élégant, charmant, frivole qui entoure les souverains. Les plus rares beautés françaises et étrangères sont groupées autour de l’Impératrice : la princesse Mathilde, la princesse Clotilde, la princesse Anna Murat ; puis la comtesse Walewska, la duchesse de Morny, l’admirable Pourtalès, Mme de Gallilïet aux yeux pers, la

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princesse de Metternich elle-même, le visage rond, les yeux ronds, la bouche charnue, un peu négresse, cigare aux lèvres et, avec tout cela, im charme et un brio endiablés, et puis la duchesse de Persigny, la duchesse de Montebello, bientôt la princesse Lise Troubetskoy, « la petite souris », qui se glisse, ne fait pas de bruit et voit tout.

Autour de cette corbeille papillorment les beaux hommes de l’Empire, officiers aux Guides ou aux Cent-Gardes, incomparables pour mener im cotillon ou pour se faire tuer à Solferino, à Puebla; tous les grands noms des grandes guerres : les Murat, les Ney, les Montebello, les Cambacérès, les Poniatowsky, les d’Espeuilles ; et puis, des diplomates, des hommes de guerre, des ministres, des avocats, soit gens du monde, soit gens d’affaires, tout cela un peu mêlé : lord Cowley, Metternich, Nigra, Beyens, Goltz, Morny, Persigny, le général Fleury, Fould, le très intelligent Mocquard, Thouvenel, Moustier, Duperré, Du Bourg, Duvillier, Castelbajac et, figure si frappante, le jeune Galliffet aussi maigre que spirituel, que l’Empire passera à la République ; et puis des hommes de lettres, des artistes, de grandes notoriétés que le couple impérial attire par des prévenances infinies : Mérimée qui a fait sauter l’Impératrice enfant sur ses genoux. Octave Feuillet, Saulcy, Viollet-le-Duc, Alexandre Dumas fils, Gounod, Meissonier, Gérôme, Edouard Delessert, Laborde, Massa, le spirituel auteur des Commentaires de César. On en compte par centaines, de ces hommes du monde qui sont aussi des hommes de main et des hommes d’esprit. Campagnes et bals, fêtes à Compïègne et chasses à Fontainebleau, « saisons » à Plombières, à Vichy, à Biarritz, à Bade, on les trouve partout, toujours frais, de grande allure, de beau sang-froid, de tenue impeccable. La maxime du prince est que le plaisir et le luxe retombent en pluie d’or sur le peuple qui travaille. L’amusement est une politique. L’Empereur circule, impassible, le visage froid, la cigarette aux lèvres, les yeux doux parmi cette foule inclinée en uniformes ou en habits à la française, culotte courte et bas de soie, les femmes ruisselantes de diamants et de pierreries, flottant comme des îles dans des crinolines bouffantes, les volants s’évasant en fleurs de soie sur les parquets glissants. Lui songe à ses affaires ou à ses plaisirs intimes, car on ne sait où va son rêve, tandis que l’Impératrice, toujours vive et allante, honnête femme autant que femme du monde, cache sa blessure et surveille, du coin de l’œil, l’entrée suspecte d’une Castiglione ou la rencontre, à l’embrasure d’une porte, de la favorite du jour.

Paris et la province dansent comme danse Paris. Il n’est pas une ville qui n’ait son train de fête, ses bals, ses carnavals, fussent-ils à l’ordonnance comme ceux du

HISTOIRE POLITIQUE. T. IH

maréchal de Castellane à Lyon. A Paris, les cercles, les restaurants à la mode, les cafés groupent en un tourbillon joyeux les hommes de sport, les hommes de plaisir qui se reconnaissent et se saluent du geste parmi la foule déjà accrue des étrangers. Le faubourg Saint-Germain boude; mais ses fils ne boudent pas. On les voit aux premières, affichant les lorettes au rire sonore ; on les retrouve au Bois menant des

attelages sans prix, aux courses pariant sur « Gladiateur » ; c’est Gramont-Caderousse, le marquis Dulau, Galliffet encore, Auguste d’Arenberg, Anatole de la Forge, Noriac qu’on vit parfois faire chorus au peuple du « paradis » : Bas la Rousse — Viv^ Cad’rousse !

Car le lieu des rencontres et des joies, c’est le théâtre. Opéra et bal de l’Opéra, Palais-Royal, Variétés, quelles soirées ! quelles apothéoses ! La Patti, Schneider, Thérésa, divines divas qui en cascades, qui en roulades, qui en bravades font résonner encore, après tant d’années, les échos du siècle. Meilhac et Halévy, Sardou, Offenbach; de l’esprit à pleines mains, de la blague à pleins paniers, des écarts à pleine jambe, des rires à plein gosier : Famille Benoiton, Grande-Duchesse de Gerolsîein, Belle Hélène^ Poirier et Gendre de M. Poirier, traditions, morale bourgeoise, noblesse, spéculation, armée, uniformes, humanisme, humanité, humanitairerie, tout se mêle, s’entre-croise : Pasteur et Gagne, Rochefort et Lacordaire, tant de contrastes, tant de gaspillages, tant de folies et pour quelle issue ! quels lendemains ! On crie à la fin du monde ; plus exactement du demi-monde. Il fallait bien attirer l’Europe, la fasciner, étaler devant elle ces grandeurs nouvelles — ces splendeurs remises à neuf, ce « Marie-Antoinette » de carton et de peluche, ces inventions sublimes ou cocasses dans leur fraîcheur... Et ce fut l’Exposition de 1867. Les foules de France et les peuples de l’Univers veulent se rencontrer, se montrer et se voir les uns les autres, se comparer, se mesurer, « se concurrencer », selon le mot que le

LE CARNAVAL AU SECOND EMPIRE (D’après une lithographie de Gavarni) (fragment).

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barbarisme du commerce impose à la langue parmi tant d’autres ; le demi-siècle qui s’ouvre sera l’ère des Expositions, immense étalage continuellement fait, défait et refait, gloire du progrès matériel et du luxe diffusé et banal où s’instruit et se divertit, assez bassement, la démocratie au biberon.

L’EXPOSITION DE 1867 : L’idée des Expositions universelles était née

L’ENVERS DU DÉCOR gjj France ; on l’attribue à Boucher de Perthes. Elle avait été reprise en 1849 par l’Assemblée législative. L’Angleterre la réalisa, d’abord, au Palais de Cristal en 1851. La France ne la laissa pas tomber et, en 1855, en pleine guerre de Crimée, le Palais de l’Industrie avait été construit à cet effet. Le succès fut considérable et tel que le Palais n’avait pas suffi ; on conçut le dessein de faire, un jour, quelque chose de grand et de digne du nouveau Paris.

On choisit l’emplacement le plus vaste dont on pût disposer dans la ville, le Champ-de-Mars, et on nomma commissaire général im homme, que ses travaux de sociologie avaient rendu célèbre. Le Play. Héritier apaisé des doctrines saint-simoniennes, démocrate chrétien, auteur d’études ingénieuses où le savoir et l’imagination s’alliaient aux sentiments les plus nobles. Le Play était le Français le plus qualifié pour mettre en application l’idéologie impériale. Il montra, par l’intelligente et amusante création de l’Exposition de 1867, qu’il n’était pas seulement homme d’idées et de rêves, mais homme de réalisation. Il y avait eu 24 000 exposants en 1855, il y en eut 52 000 en 1867. Le bâtiment principal de l’Exposition, de forme ovale et constitué par des galeries concentriques, tout en rez-de-chaussée, couvrait 45 hectares. Autour, dans des jardins admirablement aménagés, se trouvaient dispersés les bâtiments, les pavillons, les kiosques plus ou moins exotiques.

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