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LA VIEILLE ET LE CHEVALIER

HISTOIRE DES LETTRES

lui font envie ; pour les atteindre il monte sur sa bête et s’en donne à cœur joie. Mais tout à coup il pense : « Si quelqu’un en ce moment disait : hue! », et en le pensant il le dit. La jument s’ébranle et il s’étale au milieu du fossé

{Le Prêtre aux mûres).

Ce comique superficiel, à l’usage des âmes candides qu’un rien divertit, n’est pas rare dans les fabliaux ; mais ce qui y domine, il faut bien le reconnaître, c’est cet esprit, non plus raffiné, mais moins innocent, qu’on est convenu d’appeler gaulois, qui se complaît aux propos gaillards, ne croit guère à la vertu des femmes et ne voit rien de plus plaisant qu’un mari trompé.

Nous voici à mille lieues des exaltations mystiques des romanciers et des poètes lyriques. La femme, pour nos conteurs, est un être inférieur, irrémédiablement pervers et d’autant plus dangereux qu’il est plus séduisant et que son « engien » est plus subtil : « Moût sait femme de renardie! » N’essayons pas de nous garantir de ses ruses, qui ont déçu de plus grands clercs que nous. Salomon, Hippocrate, Aristote lui-même, qui fut « chevauché » par la belle Indienne. Le seul remède, c’est de la battre « menu et souvent » ; encore ce moyen ne réussit-il pas toujours, comme le prouvent l’histoire du Vilain Mire (le lointain prototype du Médecin malgré lui) et beaucoup d’autres.

Dans cette « ample comédie à cent actes divers » il n’est guère de condition qui ne joue son rôle, en dehors, toutefois, des plus élevées : vilains et bourgeois, prêtres et chevaliers, étudiants et gens de loi s’y coudoient dans un pêle-mêle pittoresque. Les personnages les plus sacrifiés sont ceux dont la vie paraît au pauvre diable qu’est le jongleur trop douce et trop grasse : le bourgeois, ventru et crédule, prédestiné aux mésaventures conjugales, le marchand, fripon et usurier, le chevalier, coureur d’aventures, expert à vivre sur le commun, à faire ripaille sans bourse délier, le curé de village gourmand, couard et paillard.

tjortée satirique Ce sont là des caricatures, dont on a souvent exagéré X des fabliaux ja portée ; on s’est représenté les fabliaux comme une sorte d’encyclopédie satirique où la raillerie serait également lâche et cruelle, puisqu’elle s’attaque surtout aux faibles et ménage ceux dont la colère eût pu être dangereuse. M. Bédier a finement rétabli la vérité en montrant que si le fabliau met rarement en scène de hauts dignitaires, laïques ou ecclésiastiques, c’est que ces grands personnages n’avaient aucune raison d’intervenir dans ces tableaux de vie familière, que les vilains eux-mêmes y ont parfois le beau rôle, que les nobles n’y sont pas plus épargnés que les bourgeois, que, au surplus, pour ridiculiser les uns et les autres.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIT SIÈCLE

il ne fallait pas au jongleur un grand courage, car on le dédaignait trop pour songer à le persécuter (i).

M. Bédier va plus loin et dénie même au fabliau le droit d’être rattaché à la satire : « La satire, écrit-il, suppose la haine, la colère. Elle implique la vision d’un état de choses plus parfait, qu’on regrette ou qu’on rêve, et qu’on appelle. Un conte est satirique, si l’historiette qui en forme le canevas n’est pas une fin en soi ; si le poète entrevoit, par delà les personnages qu’il anime un instant, un vice général qu’il veut railler, une classe sociale qu’il veut frapper, une cause à défendre. Or la portée d’un fabliau ne va guère jusque-là : elle ne dépasse pas, d’ordinaire, celle du récit qui en forme la trame. Les portraits comiques de bourgeois, de chevaliers, de vilains y foisonnent ; mais aucune idée qui relie et domine ces caricatures ; la raillerie vise tel chevalier et non la chevalerie, tel bourgeois et non la bourgeoisie; et le plus souvent on peut substituer un chevalier à un bourgeois ou un bourgeois à un chevalier, sans rien changer au conte, ni à ses tendances. En ce sens, nos diseurs de fabliaux ne s’élèvent pas jusqu’à la satire, contents de rester des maîtres caricaturistes. Ils jettent sur le monde un regard ironique : clercs, vilains, marchands, prévôts, vavasseurs, moines, ils esquissent la silhouette de chacun et passent » (2).

Ce qu’ils voulaient, nos trouveurs eux-mêmes nous l’ont dit mille fois : leur seul but est d’amuser, de faire oublier un instant tristesse et soucis ; c’est la seule utilité qu’ils attribuent à leurs « bourdes » et elle leur paraît largement suffisante :

Quar grant confortement raportent As enovrez et as oiseus (a),

Se il oent (b) bon fableau dire

Si lor fait il grant alegeance Et oublier duel et pesance Et mauvaisié et pensement ( c ).

Que ces « risées », ces « gabets », étincelants de bonne humeur sans amertume aient amusé toutes les classes, on ne saurait en douter. Les nobles n’étaient pas tous d’esprit si raffiné : et c’est un fait que des ménestrels de cour, comme Jacques de

(1) J. Bédier, les Fabliaux , études de littérature populaire et d’histoire littéraire du moyen âge, 1893. Voy. du même auteur le chapitre : « les Fabliaux » dans V Histoire de la langue et de la littérature française publiée sous la direction de L. Petit de Julleville, tome II.

(2) Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. II, p. 87.

(a) Aux gens occupés et oisifs. — (b) Entendent. — (c) Perversité et soucis.

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