LUTRIN
Baisieux et Jean de Condé, ont composé, vraisemblablement pour leurs patrons, des fabliaux qui ne brillent pas par la délicatesse, et que même quelques grands seigneurs des plus authentiques n’ont pas dédaigné de rivaliser avec eux. Le grave jurisconsulte Beaumanoir s’est égayé à des « fatrasies », et Jean de Journi s’accuse, au début d’un ouvrage pieux, d’avoir écrit, en sa jeunesse, de « foux fabliaux ».
Patrie II n’en est pas moins certain que c’est
et style à la classe moyenne que le genre s’adressait et plaisait particulièrement : il est remarquable que le fabliau apparaît à l’époque où la bourgeoisie se constitue comme classe distincte, où les communes s’affranchissent, et qu’il fleurit là où les communes et la bourgeoisie sont le plus puissantes : alors que les genres courtois n’appartiennent en propre
a aucune région, il ne sort guère de nos provinces du Nord et du Nord-est, Normandie, Ile-de-France et surtout Artois et Picardie ; ce sont les grosses villes marchandes de ces régions prospères qui sont le plus
souvent nommées dans les textes, et des quinze
ou vingt auteurs dont la patrie nous est connue, la plupart sont originaires de ces régions-là. On se les représente volontiers comme récités sur la place où grouille la populace les jours de foire, ou dans ces repas que se donnaient le jour de leurs fêtes les corps de métiers et où l’on entendait plus volontiers des contes gras que des récits de miracles.
Le style des fabliaux est parfaitement approprié au sujet et parfois même il ne l’est que trop : il est souvent plat, trivial, et même ordurier, mais il est au moins exempt de cette prolixité qui est la plaie de notre ancienne littérature. Jamais le poète ne décrit pour le plaisir de décrire : tout au plus, çà et là, une silhouette vivement
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII SIÈCLE
croquée; voici le freluquet qui tortille, avant de les enfiler, de beaux gants blancs tout neufs ; le vilain, emmitouflé de sa chape de bure, solidement chaussé, qui, l’aiguillon en main, part pour la foire ; les jeunes clercs, portant gaiement la sacoche aux livres, « mignots et gras, chantants et envoisiés ». C’est par leurs actes et leurs discours que les personnages se peignent; les dialogues surtout sont d’une vivacité, d’un naturel inimitables, la versification est aisée, agile, sans recherche, la langue expressive, savoureuse et drue, avec tout le laisser-aller de la conversation, et de plaisantes trouvailles : c’est déjà, au moins dans les meilleurs morceaux, la façon de Marot, de La Fontaine et de Voltaire
Le roman Le Roman de Renan (et non du renard , puisque le mot est
de renart ici nom propre) n’est pas une œuvre suivie et homogène : c’est un recueil de contes en vers formant les actes d’un drame dont l’intrigue et les principaux personnages — notamment le renard et le loup — sont censés connus d’avance du lecteur. Ce sont des « branches » qui ne se rattachent à aucun tronc et ne sortent pas l’une de l’autre (i). Les manuscrits qui leur donnent ce nom nous en ont conservé vingt-six ; mais ce chiffre est arbitraire, car presque toutes pourraient être subdivisées. La composition de ces contes est à peu près contemporaine de celle des fabliaux : les plus anciens en effet sont des environs de 1175, les plus récents de la fin du treizième siècle. Il y a entre les deux genres des affinités évidentes, qui n’excluent pas des différences très sensibles. Si les contes de Renart ne sont pas exempts d’une intention parodique, inhérente à tout travestissement de l’humanité, pas plus que les fabliaux, ils n’ont, au moins à l’origine, la satire pour objet ; ils sont écrits, comme eux, dans un style facile et simple, plein de verve et de gaieté, mais souvent trivial et qui ne recule pas devant l’obscénité. Mais leurs origines sont diverses, de même que devait l’être leur destinée. Alors que les fabliaux sont empruntés à des contes populaires, puisés dans la tradition orale, les
(1) Le travail de raccord et d’unification, qui n’a tenté aucun de nos poètes, a été fait deux fois : d’abord, et avec un véritable talent (vers 1180), par l’Alsacien Henri Le Glichezâre (l’arrangeur), dont le Reinhardt Fuchs a été rajeuni par Goethe en 1794, puis par un Flamand nommé Willem, qui écrivait, aux environs de 1250, entre Gand et Anvers. Voy. A. Rothe, les Romans du Renard examinés, analysés et composés, Paris, 1845, p. 1-10S.
HISTOIRE DES LETTRES
contes de Renart remontent, sauf de rares exceptions, à des sources littéraires, et leurs auteurs sont des clercs ou des jongleurs, ayant avec le monde clérical d’étroites attaches. Alors que les fabliaux restèrent jusqu’à la fin ce qu’ils étaient au début, des « bourdes » sans conséquence, nos contes évoluèrent, à la fin du treizième
siècle seulement, vers la satire politique ou sociale. C’est donc bien à tort qu’on a vu, dans le Roman de Renart , considéré comme un bloc, « l’œuvre satirique par excellence » du moyen âge (i), celle « où se développe sous toutes ses formes le génie d’opposition », où se manifestent de la façon la plus âpre les rancunes des petits contre les grands, les revendications des opprimés contre les oppresseurs. Tout cela n’est vrai que de quelques remaniements tardifs où l’antique fiction, complètement épuisée, n’est plus qu’un prétexte à des diatribes qui n’ont même pas toute la portée qu’on a voulu leur attribuer (2).
Ce qui caractérise toutes les parties de ce les principaux épisodes vaste cycle, c’est que les animaux y sont désignés par des noms propres : ce sont tantôt des noms d’homme arbitrairement choisis, tantôt des épithètes substantivées qui leur sont attribuées, d’après leur aspect ou leur caractère : à la première catégorie, qui est la plus ancienne, appartiennent ceux du goupil (Renart) (3) et du loup (Isengrin), de la goupille (Erme ou Richeut), de la louve (Hersent), de l’âne (Baudouin ou Bemart), du chat (Tibert), du cerf (Brichemer), du blaireau (Grimbert ou Poucet) ; dans la seconde se rangent ceux du lion (Noble), de la lionne (Fière ou Orgueilleuse), de l’ours (Brun), du coq (Chantecler), du lièvre (Couard), du taureau (Bruyant), du rat (Pelé), etc. Cette idée originale a pour effet de substituer à la notion abstraite de l’espèce celle de l’individu, de donner à chaque acteur une personnalité nettement définie, de
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