BAUDOUIN DE GUINES
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIT SIÈCLE
au cinquième et accru alors d’extraits de Pline, fut mis en vers latins au onzième par Marbode, évêque de Rennes, et obtint sous cette forme un grand succès ; c’est de lui que dérivent nos « Lapidaires », dont le plus ancien fut composé en Normandie vers 1130 par Philippe de Thaon, qui se borne à énumérer, très sèchement, les « manières » et les « vertus » des pierres ; dans les traductions plus récentes, cet énoncé est suivi d’une moralisation, c’est-à-dire d’une interprétation allégorique d’où ressort un enseignement. En effet il n’y a chose au monde qui, si on cherche bien, ne puisse fournir un exemple utile : « Ma matière, dit Guillaume le Clerc, est fort étrange et diverse, mais une en ceci que
Les essemples qu’ele aüne (a)
Sont totes por l’amendement D’ome qui eire (b) folement. »
C’est le principe même du Physiologus. Cet humble manuel scolaire de l’époque alexandrine se propagea avec le christianisme, qu’il prétendait servir, et, sans cesse accru, devint, en Orient comme en Occident, le plus répandu des livres après la Bible. L’auteur, après avoir énuméré les propriétés d’un certain nombre d’objets, réels ou imaginaires (animaux ou plantes), essaie de démontrer qu’ils symbolisent Jésus- Christ, le démon, l’Église ou l’homme, et peuvent par conséquent nous fournir un enseignement utile. Le lion a le visage fier, le cou épais, la poitrine large, les flancs grêles, la queue longue, les pieds agiles, les ongles acérés ; quand il est affamé, il maltraite toutes les bêtes, qu’il déchire comme l’âne. Et voici la signifiance : le lion, c’est Jésus-Christ qui, au jour du jugement, fixera sur les Juifs des regards terribles ; il est gros par devant, aminci par derrière : image de la divinité et de l’humanité réunies; la queue longue est celle d’une justice à longue portée, les pieds, les ongles, celles de son souverain pouvoir sur l’humanité ; l’âne, déchiré par le lion, c’est le Juif, comme lui sot et obstiné. Le « monosceros » ou unicome, qui ressemble à un bouc, n’a qu’une corne au milieu du front; les chasseurs, qui autrement ne pourraient s’en emparer, placent une pucelle sur son passage : l’animal, subitement apprivoisé, vient placer sa tête sur le sein de la pucelle et s’y endort : l’unicorne, c’est Jésus- Christ, et la pucelle, l’Église.
(a) Rassemble. — ( b ) Se conduit.
HISTOIRE DES LETTRES
Voilà les notions d’histoire naturelle qu’Aélis de Louvain, reine d’Angleterre, puisait dans le beau livre, illustré d’images, que lui avait offert, vers 1125, le savant clerc Philippe de Thaon, auquel nous devons aussi un Comput (ou calendrier versifié). Cette première (et partielle) traduction du Physiologus est en vers de six syllabes,
d’un style plat et décharné, d’une monotonie insupportable, mais d’une grande fidélité. Nous avons du même ouvrage trois autres traductions, plus élégantes et moins littérales, deux en vers, par Gervaise (fin du douzième siècle) et Guillaume le Clerc (1211), l’autre en prose. Vers le milieu du treizième siècle, un clerc picard, Richard de Fournival, eut l’audace de détourner ce symbolisme vers des fins très profanes : les propriétés des animaux lui servent à peindre l’état où il a été réduit par l’amour et lui fournissent contre l’insensibilité de sa dame des arguments que celle-ci, alléguant les mêmes propriétés, rétorque aussitôt. « L’âne sauvage, quand il est affamé, se met à braire lamentablement : ainsi de moi, qui ai de votre amour grand’faim. — Et moi aussi, j’ai grande disette de raisons à vous opposer : je dois donc braire à mon tour, c’est-à-dire vous faire entendre des choses qui ne vous plairont guère... »
Saluons, sans enthousiasme, cette première et maladroite application à un sujet grave de la préciosité : c’est dans le même esprit et de la même plume, un peu plus affinée, que Benserade mettra en rondeaux les Métamorphoses et que Demoustier écrira les Lettres à Emilie sur la mythologie , délices de nos arrière-grand’mères.
L’enseignement scientifique tenait alors une très humble place à côté de l’enseignement religieux dont, au reste, il ne se séparait guère ; celui-ci consistait en traductions de la Bible, en Vies de saints, en contes dévots, en homélies versifiées.
#nr*RADucTiONS Nous avons, du douzième siècle, des traductions ou para-
X de la bible phrases de la Genèse , des Juges , des Rois, du livre des Machabées (qui fut transformé en une véritable chanson de geste), du livre des
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Proverbes , avec une traduction de la Glose de Raban Maur, par l’Anglo-Normand Samson de Nanteuil. J’ai déjà mentionné plus haut le poème sur la Passion, qui remonte au dixième siècle. Les livres apocryphes surtout, à cause de leur caractère romanesque, avaient un grand succès : nombreuses sont les rédactions des Évangiles de V Enfance et de Nicodème , des légendes de Pilate, du Bois de la Croix, de la Vengeance du Sauveur. Le zèle qui poussait les laïques à étudier directement la Bible, sans le concours et le contrôle des prêtres, n’était pas sans inquiéter la papauté : en 1199 Innocent III réprimanda durement des communautés messines où se manifestait un dangereux esprit d’indépendance : « Dans des assemblées secrètes, dit-il, des hommes et des femmes se permettent de prendre ces livres (des traductions des Psaumes , des Évangiles , des Ëpîtres de saint Paul) pour sujets de leurs entretiens ; ils se font à eux-mêmes des prédications, dédaignent le commerce de ceux qui ne prennent pas part à ces réunions et les traitent en étrangers. Quelques curés de paroisse ayant voulu les reprendre à ce sujet, ils leur ont résisté en face, et ont cherché à leur prouver par l’Écriture qu’on ne pouvait les empêcher d’agir de la sorte. Quelques-uns vont jusqu’à mépriser la simplicité de leurs prêtres, et quand ceux-ci leur font entendre les paroles du salut, ils murmurent entre eux qu’ils ont mieux dans leurs livres et qu’ils sauraient mieux s’exprimer. »
Vies Plus merveilleuses encore que les Évangiles apocryphes,
de saints les vies de saints fournissaient à la piété des fidèles un aliment inépuisable. Le clergé en favorisait la composition ou s’y livrait lui-même, en donnait lecture dans les églises et se montrait indulgent aux jongleurs qui les récitaient sur les places publiques. La plupart, étant de simples traductions, n’ont qu’un faible mérite ; il faut toutefois faire une exception en faveur de celles de saint Alexis, dont il a été parlé plus haut, de sainte Thaïs, des saints Barlaam et Joasaf, qui développe avec force, mais trop de prolixité, d’émouvantes paraboles bouddhiques sur le néant de la vie humaine (1).
Contes Les contes dévots sont traduits aussi, pour la plupart, d’origi-
dévots naux latins. Un grand nombre racontent les miracles dus à l’intercession de la Vierge, avec une naïveté et une absence de vrai sentiment religieux qui scandalisait le jansénisme de Louis Racine. La dévotion à Marie y devient un fétichisme, la pratique de cette dévotion une assurance infaillible, même au profit
(1) Voy. plus haut, p. 247 et 305.
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des pires criminels, contre la justice divine. Le plus intéressant des recueils de miracles est celui de Gautier de Coinci, qui mourut prieur de Vic-sur- Aisne en 1236 ; aux dévotes homélies, toutes confites en un mysticisme de convention, on y voit s’accrocher de longues « queues » satiriques où se déploie, à l’adresse des prélats fastueux, des clercs amasseurs de prébendes, des « papelards » et « papelardes », des chevaliers « abat-quatre », des marchands usuriers, des médecins ignares et cupides, de tous les « états du monde », en somme, une verve amusante de moine caustique et batailleur, servie par une langue hardie et pittoresque.
Sermons L’enseignement religieux est donné directement dans des ser-
en vers mons en vers, faits pour être récités, ou plus probablement chantés en public : les uns en effet sont en laisses monorimes, comme les chansons de geste,
les autres en couplets lyriques de formes très simples (notamment en sixains de vers courts). Ils sont pour la plupart l’œuvre de clercs ou de moines, dont quelques-uns avaient longuement vécu dans le siècle et savouré toutes ses joies. L’un des plus anciens, que nous ne possédons que sous une forme rajeunie, est d’un chevalier, Guichart de Beaujeu (ou de Beaulieu), qui mourut dans un cloître en 1137 et à qui son talent poétique avait valu le surnom d’Homère des laïques; un autre, dont il va être question plus loin, est d’Hélinand, d’abord favori de Philippe- Auguste, poète choyé des grands, qui entra dans l’abbaye cistercienne de Froidmont et devint un des prédicateurs les plus véhéments et les plus écoutés de son époque.
Ces « sermons », écrits pour la « simple gent » ne développent que des idées accessibles à tous, la fragilité de la vie, le néant des biens terrestres, la rigueur de la justice divine, et se terminent d’habitude par une description du jugement dernier, des joies du paradis et des peines de l’enfer. Il y a dans quelques-uns, notamment dans le plus ancien (1 Grant mal fist Adam), écrit en Angleterre avant 1160 et dans les Vers du Jugement , d’un poète wallon un peu postérieur, une véritable hauteur de pensée, une concision énergique, de vives et frappantes images.
« ébat de l’ame Ces idées revêtent une forme vraiment saisissante dans
U et du corps » je Débat de Vâme et du corps , imitation d’un poème latin du onzième siècle (Visio Philiberti ), qui s’inspire lui-même d’un épisode de la célèbre
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Vision de saint Paul , où se trouve la plus ancienne énumération des tourments infernaux. Nous n’en avons pas moins de cinq rédactions en vers ; l’une des plus dramatiques, la plus ancienne, fut écrite en Angleterre au milieu du douzième siècle : l’âme, au moment de comparaître devant Dieu, y adresse les plus amers reproches au corps, qui l’a entraînée au mal ; le corps répond que c’était à elle, douée de raison, à contraindre et à dominer ses instincts pervers. Maintenant il faut expier. « Combien de temps, interroge le corps, durera le châtiment ? — Quand tes larmes, versées goutte à goutte, à raison d’une seule par jour, auront égalé la mer, répond l’esprit, nous ne serons encore qu’au début de notre supplice. » Ces solennels avertissements donnés sous une forme sèche, en vers rudement martelés, devaient produire une profonde impression.
Hélinand et le Nous les retrouvons sous une forme plus savante,
reclus de molliens et trop savante déjà, dans les Vers de la Mort d’Hélinand, écrits vers 1210, le premier de nos textes poétiques qui ait revu la lumière après un sommeil de quatre siècles (1). L’auteur, s’adressant à la mort, qu’il personnifie — le mot Mort commence presque toutes les strophes et parfois tous les vers d’une même strophe — l’envoie, pour les pénétrer d’une salutaire angoisse, à ses amis les plus chers, aux princes, aux cardinaux, aux évêques ; puis, après une vigoureuse sortie contre les incrédules (car il y en avait déjà à cette époque), il s’adresse aux riches et aux grands du monde : la mort, qu’ils ne l’oublient pas, est la grande justicière, la grande niveleuse :
Morz est la roiz qui tôt atrape,
Morz est la main qui tôt agrape ;
Tôt li remaint quanqu’ele aert.
Morz fait a toz d’isembrun chape Et de la pure terre nape,
Morz a toz ornement sert,
Morz toz secrez met en apert,
Morz fait franc homme de cuivert,
Morz acuivertist roi et pape,
Morz rent chascun ce qu’il desert,
Morz rent al povre ce qu’il pert,
Morz tout al riche quanqu’il hape (2).
(1) Il fut publié en 1594 par Loisel avec une dédicace au président Fauchet. Les strophes sont de douze vers sur deux rimes. Pour l’ordre des rimes, voy. l’exemple cité ci-dessous.
(2) « Mort est le filet qui attrape tout ; Mort est la main qui ravit tout ; tout ce qu’elle touche est à elle ; Mort fait à tous chape noire ; et de pure terre, couverture ; Mort sert tous également ; Mort
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Pour lui son parti est pris :
Fui, lecherie ! Fui, luxure !
De si chier morsel n’ai je cure,
Mieuz aim mes pois et ma poree.
Le style est puissant et bizarre, étincelant de métaphores, haletant d’apostrophes, émouvant, au total, en dépit d’artifices trop visibles.
Ce petit poème (il ne compte que cinquante douzains) fit un grand effet : pendant une centaine d’années nous en retrouverons l’écho dans une foule d’œuvres morales ou satiriques, toutes écrites dans cette forme compliquée et difficile. Le plus adroit émule d’Hélinand est un certain Barthélemy, qui, s’étant retiré dans une recluserie à Molliens-Vidame (Aisne), y composa, vers 1225, deux longs poèmes, le Roman de Charité et le Miserere , où la satire se mêle constamment à la prédication ; le reclus
a de la verve et sait à fond son métier ; il manie avec une surprenante habileté l’antithèse, l’allitération et les jeux de mots; mais il n’a ni l’âpre éloquence ni le don d’émotion de son prédécesseur (1).
«te besant II y a beaucoup plus de simplicité dans le Besant de Dieu , écrit
de dieu » (en vers octosyllabiques à rimes plates) à la même époque (1227) par un Normand nommé Guillaume, clerc marié, qui faisait vivre sa famille du produit de sa plume et se repentit un beau jour d’avoir gaspillé le « talent » que Dieu lui avait départi (le besant dont il devra rendre compte), en composant des
découvre tous les secrets ; Mort affranchit le misérable et fait misérables les rois et les papes ; Mort rend à chacun ce qu’il mérite ; Mort rend au pauvre ce qu’il perd ; Mort enlève au riche tout ce qu’il a volé.
(1) On trouvera une vivante analyse des principaux ouvrages de ce genre dans le livre de Ch.-V. Langlois, la Vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps , Paris, 1908.
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« dits et fabliaux » sur de « folles et vaines matières ». Il s’est largement inspiré du traité d’innocent III « sur la misère de la condition humaine » et l’on retrouve parfois, dans ses petits vers aisés et concis, la force et l’éclat de cette belle prose latine ; mais il faut surtout le louer d’avoir fait preuve, dans les digressions que lui inspire le spectacle du présent, d’une rectitude, d’une indépendance de jugement fort méritoires alors. Il condamne les guerres de conquête, qu’il distingue nettement des guerres de défense, plaint également les paysans, dont les biens sont ravagés, la famille emmenée en esclavage, et les combattants, arrachés à leur foyer, que si peu reverront, par des princes qui ne se soucient ni de leur mort ni de leur salut étemel :
Jà li rei ne prendront regart Combien en chiet en la bataille ;
Jà n’en feront conte ne taille.
Ne chaut à l’un qu’il ait perdu,
Més que il ait l’autre vaincu.
Qui respondra de ceste perte?
El n’ert nient à Deu coverte.
Là ou dis mile home morront Qui ja confession n’avront ;
Je cuit que cil qui là les meine N’eschapera mie sans peine.
Il n’hésite pas à blâmer les légats qui arment des chrétiens contre des chrétiens : « Vous qui traitez les Albigeois d’hérétiques, valez- vous mieux qu’eux? Et ne devezvous pas, avant de prendre sur eux si dure vengeance, leur laisser le temps de s’amender? » Que les grands méditent sur la destinée de ce roi Louis (Louis VIII), que la mort, interrompant ses conquêtes, vient, en pleine ardeur, en pleine jeunesse, de « jeter mort ». « Il était sorti de son pays pour conquérir la terre d’autrui, celle des Provençaux et des Toulousains; il croyait tout gagner, tout avoir; et, de ces grandes terres qu’il posséda, il lui reste sept pieds seulement. Et ceux-là même, les tient-il ? Non, car c’est la terre qui le tient et emprisonne son corps, qui déjà n’est plus que charogne. »
Le livre des Dans la plumanières part de ces œuvres la satire alterne, comme on le voit, avec l’homélie ; elle l’emporte déci-
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dément dans un curieux ouvrage, qui paraît bien n’être que la traduction d’une satire latine perdue d’Étienne de Fougères, un de ces clercs humanistes dont Henri II aimait à s’entourer, et qui, avant de devenir évêque de Rennes (en 1168) avait composé, « pour s’attirer l’applaudissement des hommes, beaucoup de choses gaies, en vers rythmiques et en prose » (donc en latin). Le style lourd et sans grâce du Livre des Manières n’est aucunement digne de ce lettré ; mais l’expression est énergique jusqu’à la brutalité, et les mœurs y sont décrites avec une précision qui ne recule devant aucun détail. Si l’on veut connaître dans leur réalité les mœurs courtoises du douzième siècle, il faut tempérer de ce correctif les séduisants tableaux tracés par les romanciers à la mode. Dans la peinture de la vie du paysan perce un sentiment de pitié alors bien rare :
Le vilain cultive la terre, nourrit les bestiaux ; sur lui est toute la bataille. C’est de son labeur que vivent clercs et chevaliers ; il sème le seigle et l’avoine, fauche les prés, enclôt les terres, endigue les étangs ; et pourtant il a l’ivraie, et nous, le bon grain. A-t-il une oie grasse ou un gâteau de blanche farine ? Il les porte à son seigneur ou à la femme de celui-ci quand elle est en couches. Lui ne tâte que du pain noir, et vit de lait et de beurre.
Malheureusement, ajoute l’évêque, il a une mauvaise habitude, celle de tricher sur la dîme.
Guiot de Guiot de Provins eût vraiment été, pour faire le moraliste, bien provins mal qualifié : étudiant, puis jongleur, et, en cette qualité, fort bien accueilli des plus grands personnages — c’est du moins lui qui le dit — il avait fini par échouer dans un cloître ; mais il était resté, sous le froc, gourmand, paresseux et poltron comme devant : il l’avoue, ou plutôt il s’en vante, avec une insistance comique, car il était jongleur dans l’âme et il vise, dans sa Bible (écrite entre 1203 et 1210), non pas à améliorer le siècle, quoiqu’il le trouve « puant et horrible », mais à le « poindre et aiguillonner ». Tout le siècle, en effet, y passe, et nul, du pape au simple clerc, ne trouve grâce devant cet impitoyable censeur ; il est particulièrement dur pour les moines, parce qu’il les connaît le mieux et qu’il a vécu douze ans en leur compagnie ; les moines noirs (Chartreux ou Bénédictins de Cluny) sont jaloux, querelleurs, ingouvernables ; les blancs (Bénédictins de Cîteaux) sont mieux élevés, mais ce ne sont que des marchands. Cette diatribe est amusante et pleine de verve, mais n’a pas grande portée.
Hugues de Hugues de Berzé (Berzé-le-Châtel, Saône-et-Loire) a pris berzé à Guiot, avec son titre, son sujet, qu’il a traité plus sérieusment. C’était un grand seigneur qui avait couru le monde (il était parmi les croisés
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de 1204), connaissait la vie et les hommes. Il avait fait en sa jeunesse « mainte folie, mainte oiseuse », dont il avait bien de la peine à se repentir ; cette vie, en vérité, aurait bien du bon si elle devait toujours durer. Mais l’âge est venu, qui l’invite à de moroses réflexions : voici la mort « en aguet », pareille à l’archer tapi derrière un créneau. Il reconnaît donc ses fautes et, tout en les regrettant, en caresse le souvenir. « D’un péché qu’on appelle amour me prend souvent grand’peur, car c’est encore un péché que de se souvenir de ses œuvres. Quand on s’est pour toujours séparé de sa belle amie, on songe à son gentil corps, alors qu’il faudrait n’y plus penser. » Ce poème (écrit vers 1220 et dédié à un ami, qui, plus courageux que l’auteur, avait quitté le siècle) n’est pas seulement une satire, mais aussi, comme on le voit — et c’est ce qui nous plaît en lui — une méditation et un examen de conscience, d’un tour vraiment ému et personnel.
aximes et L’enseignement proverbes d’une morale purement laïque n’est représentée, à l’époque
qui nous occupe, que par des traductions d’œuvres latines, par exemple des fameux Distiques de Denis Caton, que le moyen âge identifiait naïvement à Caton le Censeur, de la Consolatio philosophiez de Boèce, et par des recueils de proverbes. Ceux-ci ont du moins le mérite de nous avoir conservé en grand nombre ces aphorismes qui enferment en des métaphores si variées et si originales les fruits de l’expérience et les leçons d’une sagesse toute pratique ; quant aux commentaires versifiés dont les proverbes sont parfois accompagnés, comme dans les Proverbes au vilain , ils sont trop grossiers ou trop plats pour qu’il y ait lieu de nous y arrêter.
Origines religieuses Le théâtre ne fut d’abord, lui aussi, qu’une des
du théâtre formes de l’enseignement religieux : comme dans la Grèce antique, il sortit du culte, dont il ne se dégagea que lentement. Dès le haut moyen âge on avait coutume, en maintes églises, d’allonger les offices, trop courts pour l’ardente piété d’alors, par l’insertion de « tropes » ou cantiques versifiés, et
LITTÉRATURE, T. I
HISTOIRE DES LETTRES
d’autre part de figurer aux yeux, par une sorte de pantomime, le mystère que la fête commémorait. C’est de l’union de ces deux éléments que naquit le drame. A
Y Introït de la messe de Pâques, — les choses se passaient ainsi, au temps de Charlemagne, au monastère de Saint-Gall et ensuite en bien d’autres lieux, — un clerc figurant un ange, trois autres figurant les trois Maries se rencontraient devant l’autel, symbole du tombeau, et le dialogue suivant s’échangeait entre eux :
Quem quaeritis in sepulchro, Christicolae ?
Jesum Nazarenum crucifixum} o Cœlicolæ.
Non est hic : surrexit ; sicut praedixerat. Ite, nuntiate quia surrexit de sepulchro.
Le drame Le jour de Noël, après matines ou tierce, un cortège
liturgique de prophètes, de rois, de sages, pourvus d’insignes appropriés à leur condition, venaient prédire l’avènement du Sauveur. Il avait suffi de découper en scènes un sermon attribué à saint Augustin pour obtenir cet embryon de drame, qui se scinda et se développa à l’infini : les rôles de Daniel, de Nabuchodonosor par exemple, aboutirent dès le douzième siècle à des drames distincts, pleins de variété et de mouvement; celui qui sortit du rôle de Balaam est resté célèbre sous le nom d’office de l’âne. Dans les solennités qui se succédaient du 25 décembre au 6 janvier, on voyait les bergers annoncer la Nativité et apporter leurs* présents à l’Enfant Jésus, les rois mages leur faire cortège auprès de la crèche ; on assistait au massacre des Innocents. Le Vendredi saint, la Vierge, Marie-Madeleine et saint Jean exhalaient leur douleur au pied de la croix, et il y avait, dans ces plaintes alternées, plus qu’un commencement de drame.
Ces drames latins, qu’on a justement dénommés liturgiques, restèrent en pleine vie jusqu’à la fin du moyen âge ; des traces en ont persisté même, en certaines églises, presque jusqu’à nos jours. Mais la qualité des acteurs, le lieu de la scène, l’étroite dépendance du texte vis-à-vis des récits évangéliques, constituent de lourdes entraves ; les plus longs, les plus compliqués ne dépassent pas quelques centaines
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de vers et ne comptent qu’un petit nombre de personnages. Le théâtre, pour se développer librement, devait sortir de l’Église (i).
t* e drame II devait aussi, pour émouvoir le peuple, lui parler sa
de l’époux langue : il y arriva vers la fin du douzième siècle. De cette décisive évolution, nous pouvons, malgré la rareté des textes conservés, suivre toutes les phases. Le drame des Vierges sages et des Vierges folles , — ou plus exactement de l'Époux, comme l’intitule le manuscrit, — écrit entre Limoges et Angoulême vers 1150, se compose de quatre-vingt-quinze vers, dont la moitié environ sont en langue vulgaire, sans que rien permette de discerner le principe qui règle l’emploi des deux idiomes : l’ange Gabriel en effet s’exprime en limousin, et de même les marchands, tandis que le Christ, ainsi que les Vierges, sages et folles, font alterner le limousin et le latin (2). Ce court morceau, rigoureusement calqué sur le texte de l’Évangile (Mathieu, XXV, 1-13), uniquement composé de strophes terminées par des refrains et accompagnées de musique, est encore presque tout lyrique; mais l’intérêt y est habilement ménagé et il y a dans les plaintes des Vierges folles, exclues du banquet des noces, un accent de poignante douleur.
Le jeu Ce drame était certainement joué dans l’église même, le jour de
d’adam Noël, et par les officiants. Le Jeu d'Adam , au contraire, l’était hors de l’église, sur des tréteaux adossés au porche. Le latin n’y apparaît plus que dans les indications scéniques, destinées aux acteurs, qui étaient évidemment encore les clercs ; mais le drame proprement dit est tout entier en français. Il compte treize cents vers, et fut écrit en Normandie vers la fin du douzième siècle.
Destiné d’abord, lui aussi, à rehausser l’éclat des fêtes de Noël, il n’est qu’un très libre développement de la Procession des prophètes. Il comprend trois parties, rattachées entre elles par un lien tout mystique, le thème de la Rédemption. La première met en scène le péché d’Adam, la seconde le meurtre d’Abel : Adam et Abel étaient en effet considérés comme les plus anciens
prophètes du Christ, les premières « figures » du Messie. Vient ensuite le
(1) Sur le théâtre religieux, voy. L. Petit de Julleville, les Mystères, Paris, 1880, et E. Lintilhac, le Théâtre sérieux au moyen âge , Paris, 1904.
(2) L’emploi de la langue vulgaire dans le drame devait être dès lors une tradition enracinée, car on trouve quelques vers français (ordinairement des refrains) dans des « jeux » purement scolaires, écrits pour un public de clercs, notamment dans la Suscitatio Lazari et le Ludus super iconia sancti Nicolai d’Hilaire, disciple d’Abélard.
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défilé des prophètes, Abraham, Moïse, Aaron, David et autres ; l’avant-dernier, Isaïe, est contredit par « un de la Synagogue », qu’il réduit au silence
et couvre de sarcasmes. Au drame proprement dit fait suite un long sermon (trois cent soixante vers) où le prédicateur prend à partie les incrédules, puis énumère les quinze signes du Jugement. De temps en temps la récitation était interrompue par le chant de versets de l’Écriture, dont le texte n’est que la paraphrase.
En dépit de ces entraves, l’auteur a fait preuve de remarquables qualités dans l’agencement des scènes, la conduite du dialogue, et l’esquisse des caractères. « Le démon, la femme surtout, sont des personnages déjà réels, vrais et vivants. Ce séducteur sait le langage de la séduction. Cette femme faible, crédule et curieuse, est, sinon le type, du moins l’ébauche d’un caractère. La scène qui les met aux prises n’est pas un dialogue entre deux abstractions (i). » On en a souvent le jeu d’adam cité le début :
Eva, ça sui venuz a toi. — Jo vois querant tun pru (a), t’onur. —
Di moi, Sathan, e tu pur quoi ? — Ço dunge deu ! (b) — N’aïez poür ;
(i) L. Petit de Julleville, les Mystères, t. I, p. 189. (a) Profit. — (b) Dieu le veuille (me le donne).
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Mult a grant tens que j’ai apris Toz les conseils de parais (a) ; Une partie t’en dirai...
Celeras m’en ? — 0'ü, par foi. — Or me métrai en ta creance,
Ne voil de toi altre fiance. — (b) Bien te pues creire a ma parole.
Tu as esté en bone escole ;
Je vi Adam, mais trop est fols...
Cure nen voelt prendre de soi ;
Car la prenge sevals (c) de toi.
Tu es fieblette e tendre chose,
E es plus fresche que n’est rose,
Tu es plus blanche que cristal,
Que neif (d) que chiet sor glace en val ; Mal cuple em fist li criator :
Tu es trop tendre e il trop dur;
Mais neporquant tu es plus sage,
En grant sen (e) as mis tun corage.
Por ço fait bon soi traire à toi... —
Les didascalies ne sont pas moins intéressantes que le texte même : elles nous prouvent que la mise en scène était déjà fort soignée, et même compliquée : le paradis terrestre était représenté par un bosquet de plantes odoriférantes et d’arbres verdoyants, d’où pendaient des fruits ; de l’enfer, dont l’entrée seule était figurée, sortait une grande fumée ; les diables y menaient grand tapage, hurlant et frappant sur des chaudières ; de temps en temps ils en sortaient pour se livrer, sur la scène, à des gambades destinées, moitié à effrayer, moitié à égayer le public ; un serpent habilement fabriqué (artificiose compositus) s’enroulait autour du tronc de l’arbre du bien et du mal. Les acteurs étaient invités à parler d’une voix forte et nette, en réglant leurs gestes sur leurs propos, à ne « retrancher ou ajouter aucune syllabe à la mesure des vers ». Dans ce drame si profondément liturgique, le souci d’art est donc déjà très sensible.
Dans un Jeu de la Résurrection, h peu près contemporain, dont nous n’avons qu’un fragment (de trois cent soixante-six vers), la mise en scène était plus riche encore et déjà comparable à ce qu’elle sera dans les grands mystères du quinzième siècle : elle ne comprenait pas moins de six estais entre lesquels étaient répartis les personnages, au nombre de treize ; les versets latins destinés à maintenir le texte dans la rigidité du cadre liturgique sont ici remplacés par de courts morceaux narratifs où est résumée, comme en un prologue, la scène qui va suivre. A en juger d’après la dimension du début, seul conservé, la pièce devait compter quelques milliers de vers.
Le jeu de Les miracles de saints offraient aux dramaturges une
saint Nicolas matière bien plus variée et bien moins tyrannique que
les narrations des Évangiles. Cette matière avait été de bonne heure exploitée dans les « jeux » où se divertissait, aux jours de fête, dans les cloîtres et écoles, la jeunesse studieuse ; le seul manuscrit de Saint-Benoît-sur-Loire nous a conservé quatre
(a) Tous les secrets du paradis. — (b) Je n’exige pas d’autre garantie. — (c) Du moins. — (d) Neige. — ( e ) Sagesse.
HISTOIRE DES LETTRES
miracles de saint Nicolas, le patron des écoliers, et Hilaire, disciple d’Abélard, avait repris, en vers plus élégants, le sujet de l’un d’eux. A Jean Bodel, trouvère artésien du commencement du treizième siècle, revient, semble-t-il, l’honneur d’avoir sécularisé le genre. Il composa, lui aussi, entre 1200 et 1210, sans doute pour une confrérie placée sous le patronage de l’évêque de Myrrhe, un Jeu de saint Nicolas , qui est certainement l’une des œuvres les plus originales du moyen âge. Ici tout lien avec le drame liturgique et les textes sacrés est rompu ; la légende n’est plus
qu’un canevas où l’auteur brode, avec une surprenante hardiesse, les tableaux les plus variés. Le sujet est l’histoire, cent fois contée, d’un roi païen auquel saint Nicolas aurait fait restituer un trésor volé et que ce miracle aurait converti. Il s’agit ici d’un roi sarrasin, dont les terres confinent à celles des chrétiens, qui les ont envahies ; le poète nous le montre faisant des préparatifs de guerre, convoquant ses émirs, qui font assaut de comiques vantardises. Puis, brusquement, nous sommes transportés dans le camp des chrétiens, et nous assistons à une veillée des armes d’une émouvante gravité : jeunes
LUTRIN (xiv« siècle). ..... , ,
et vieux, les chevaliers se préparent a mourir pour leur foi et il n’en est aucun qu’une telle fin ne comble de joie : il y a là quelques vers d’une épique grandeur, vraiment dignes de la Chanson de Roland :