ES PERSONNAGES
(1) Lenient, la Satire en France, p. 129.
(2) Voyez plus loin ce qui est dit de Renart le Nouvel, Renart le Contrefait, etc.
(3) Le fait que ce nom propre est devenu nom commun, comme Tartuffe, Don Quichotte, Rodomont, est une des preuves les plus éclatantes de la popularité du roman.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIIe SIÈCLE
déterminer et de fixer son rôle. Des deux protagonistes, l’un symbolise la souplesse, l’ingéniosité de l’esprit, unies à une audace sans limite, à une perversité poussée jusqu’au dilettantisme ; l’autre la force brutale, la gloutonnerie, la balourdise; l’exagération même de ces défauts empêche de voir dans ces deux types la représentation satirique d’une classe ou d’un individu. Les autres animaux sont des comparses, dont les traits sont à la fois moins chargés et moins fixes ; aussi peut-on trouver çà et là dans le rôle qui leur est attribué une intention malicieuse : ce n’est évidemment pas sans dessein qu’à Brichemer et Baudouin, imbéciles solennels, sont dévolues des fonctions convenant aux gens de loi et d’église. Renart, qui essaye invariablement de duper tous les animaux, est parfois berné par de plus faibles que lui, comme le coq, la mésange, le grillon; mais dans sa lutte sournoise avec Isengrin, il a toujours le dessus, et ses tours sont d’autant plus pendables qu’il est donné comme son « compain » ou son neveu, et qu’il vit avec lui, jusqu’à la brouille finale, dans un amical compagnonnage. Ainsi il l’attire dans un puits où lui-même s’était laissé choir, et d’où il s’échappe en le raillant (c’est la fable ésopique « du Renard et du Bouc » à peine modifiée) ; sous prétexte de le tonsurer pour lui donner accès dans un couvent où l’on fait grande chère, il lui échaudé la tête d’eau bouillante; il lui persuade, pour attraper des anguilles, de se laisser attacher un seau à la queue et de la plonger dans l’eau, qui se congèle et l’emprisonne ; il pénètre enfin dans sa tanière, séduit ou viole sa femme, et souille d’ordures ses petits. N’y tenant plus, Isengrin le cite devant le tribunal de Noble ; non sans avoir mis à mal plusieurs messagers, le rusé compère
finit par comparaître, et après une foule de dramatiques incidents, accepte de prendre la croix pour aller expier ses crimes en Terre Sainte; puis, brusquement, il jette aux orties ses insignes de pèlerin et se glisse dans son château de Maupertuis, où il nargue ses ennemis et médite de nouveaux méfaits. Cette dernière branche (le Plaît), composée entre 1180 et 1190, est une des plus vivantes et des plus originales ; les physionomies les plus diverses y sont tracées d’un trait sûr et net, les arguties de la procédure, les lenteurs et l’impuissance finale de la justice humaine raillées avec une finesse dénuée d’amertume. Cent fois imitée en France et à l’étranger, elle a exercé sur le développement du
HISTOIRE DES LETTRES
cycle une influence immense, mais, à tout prendre, fâcheuse ; c’est à partir d’alors en effet que les animaux perdent leur caractère propre et se transforment en « barons » ou en « soudoyers » ; au siège de Maupertuis, épisode qui forme la suite du Plait, nous les voyons revêtir le haubert, s’armer de la lance, monter à cheval, sonner du cor, s’élancer à l’assaut de murs crénelés : sous ces grossières invraisemblances disparaît tout le charme de la fiction primitive.
Sources Bien qu’elle ait englobé quelques épisodes empruntés directe-
latines ment à des contes populaires (i), cette originale création a toutes ses racines dans la littérature latine du moyen âge, et, par delà, dans la littérature classique (2). Les recueils des fabulistes anciens, au reste amplifiés par des emprunts à la tradition orale, servirent de bonne heure à l’enseignement, et ils étaient, dès l’époque carolingienne, très répandus dans les écoles, où l’on s’ingéniait à en imiter des morceaux, surtout ceux qui prêtaient à de malveillantes allusions. Certaines fables, traitées avec une verve et un sens dramatique remarquables, s’étaient de bonne heure amplifiées en de petits tableaux . épiques : celle de Renan médecin (imitéè de la fable ésopique du Lion malade , où le renard fait écorcher le loup pour fournir une chaude pelisse au lion) est développée, dès la fin du huitième siècle, par Paul Diacre, et, avec beaucoup plus de détails encore, dans un poème allégorique écrit au dixième par un moine des environs de Toul, Y Evasion du Captif (Ecbasis Captivi ) ; les animaux n’y portent pas encore de noms propres, mais y forment une société régulière, calquée sur celle des hommes ; l’ours y remplit, à la cour du lion, les fonctions de sénéchal (camerarius) et le renard y est déjà son compère ; la même fable enfin se retrouve dans un poème latin qui a fourni de nombreux épisodes à nos contes, Ylsengrimus , écrit à Gand en 1152 par maître Nivard, œuvre bizarre et vigoureuse d’un clerc aigri et sceptique, satire amère de toutes les institutions d’alors, et surtout de la hiérarchie ecclésiastique. C’est là pour la première fois que les animaux sont désignés par des noms d’homme; autour du loup Isengrimus,
(1) Voy. L. SudrEj les Sources du roman de Renart, Paris, 1893, et la critique de ce li,vre par G. Paris, Journal des savants , 1894-95, et Mélanges de littérature française du moyen âge, p. 337 et suiv.
(2) Voy. pour le développement de cette thèse, L. Foulet, le Roman de Renart, Paris, 1914.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIT SIÈCLE
vivant portrait du moine violent, rapace et borné, se groupent les autres personnages de nos contes, et quelques-uns y portent déjà les mêmes noms ; le goupil y est appelé Reinardus, l’âne Balduinus, l’ours Bruno, le bélier Belinus : l’influence de ce poème sur nos contes est donc indéniable.
La prétendue Du fait que ces noms sont tous d’origine germa-
« épopée animale » nique, Jacob Grimm avait cru pouvoir conclure (i) que les contes de Renart étaient la dernière transformation d’une « épopée animale », création propre de l’esprit allemand, vivant de toute antiquité dans les forêts de la Germanie. Mais il suffit pour l’expliquer que le noyau de nos contes se soit formé dans une région limitrophe de l’Allemagne, où les noms germaniques étaient très répandus. C’est en effet à l’ancienne Lotharingie, au pays baigné par la Moselle, la Meuse et l’Escaut, qu’appartiennent les modèles latins qui viennent d’être cités, et d’autres du même genre; c’est dans cette région aussi et dans les provinces voisines (Picardie, Artois, Champagne) qu’ont été composées nos plus anciennes branches, ainsi que les imitations étrangères mentionnées plus haut.
A ce travail d’adaptation et d’amplification les clercs n’ont pas cessé de prendre la plus grande part : les trois auteurs français qui nous sont connus, Richart de Lison, un prêtre anonyme de La Croix-en-Brie et Pierre de Saint-Cloud, avaient passé par l’état ecclésiastique, s’il est vrai toutefois que le dernier est identique à un « Petrus de Sancto Clodovaldo, sacerdos », qui fut condamné en 1209 pour hérésie. Il y paraît à la place prépondérante, et parfois encombrante, que tient dans toutes les branches la parodie, plus ou moins inoffensive, des habitudes et des travers des gens d’église, au caractère savant et même pédantesque de certaines plaisanteries (jeux de mots, charabia demi-latin) qui sentent plutôt l’école que la rue.
Littérature Sans obtenir la même vogue que la littérature récréative, les
didactique livres d’enseignement (religieux, moral ou scientifique) trouvaient aussi un public, notamment dans les cours, grandes ou petites, des provinces du Nord et du Nord-est. J’ai déjà dit combien était développé, chez les Planta-
(1) Dans l’introduction à son édition du Reinhart Fuchs, parue à Berlin en 1834. — Voy. la réfutation de ce système dans les articles de G. Paris cités plus haut.
HISTOIRE DES LETTRES
genets, le goût de l’instruction ; il ne l’était pas moins chez les seigneurs de l’Artois, de la Flandre, du Hainaut, vers la fin du douzième siècle. Baudouin de Flandre, le futur empereur de Constantinople, avait fait compiler un manuel d’histoire remontant à la création ; Renaut de Boulogne et un comte de Saint-Pol s’étaient contentés d’une traduction de la Chronique de Turpin. Baudouin de Guines (mort en 1206) était possédé d’une véritable frénésie de savoir : toujours entouré de clercs, il se plaisait, nous dit son contemporain Lambert d’Ardres, à les interroger, à discuter avec eux, à les émerveiller par sa science ; il avait fait traduire, à grands frais, une partie de ia Bible, des Vies de saints, un traité de « physique »
(c’est-à-dire de médecine), le livre deSolinsur l’histoire naturelle, et formé une abondante bibliothèque, dont il avait confié la garde à un savant homme qui, quoique laïque, était capable d’en déchiffrer tous les livres.
Les lapidaires Le moyen âge se figurait que les anciens avaient pos-
et les bestiaires sédé la science infuse et qu’il ne pouvait rien connaître du monde que par eux. Nos plus anciens ouvrages scientifiques ne sont donc que des traductions et nous devrions les négliger, si leur étude ne nous fournissait sur les conditions intellectuelles d’alors les renseignements les plus précis, qui sont vraiment attristants (1). Longtemps la société laïque n’eut aucun accès aux ouvrages où la nature avait été étudiée directement et pour elle-même, comme ceux d’Aristote et de Pline, qui ne sortaient pas de l’ombre des écoles ; elle dut se contenter, au moins jusqu’au milieu du treizième siècle, de misérables abrégés où une science étriquée était enfouie sous un amas de fables ridicules, comme le traité des Minéraux de Damigeron et le Physiologus.
Le livre de Damigeron, écrit en grec au premier siècle, traduit en prose latine
(1) Voy. Ch.-V. Langlois, la Connaissance de la nature et de l'homme au moyen âge , d'après quelques écrits français à l'usage des laïcs, Paris, 1911.