LA « QUÊTE » DE LARIS
Les auteurs des trois ou quatre romans arthuriens qui jalonnent la route entre 1240 et 1290 n’ont point de ces ambitions : ils traitent le plus tranquillement du monde les sujets les plus rebattus, sans viser à les rajeunir par la nouveauté des détails ou le piquant du style. Celui de Floriant et Florete (vers 1250), qui avait plus de lecture que d’imagination, transporte dans le monde arthurien la vieille histoire de la femme innocente persécutée et réhabilitée par son fils ; mais comme il n’avait réussi à en tirer que cinq mille vers, il y ajoute une queue
(1) Manessier écrivait vers 1225 pour Jeanne de Flandre, qui l’avait chargé de terminer enfin le poème commencé quarante ans plus tôt pour son grand-oncle Philippe ; Gerbert a été mieux inspiré dans le gracieux et élégant Roman de la Violette (Voy. plus haut, p. 298).
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postiche, où l’on voit le héros et sa jeune épouse délivrer Rome assiégée par le Soudan de Babylone, et faire assaut de fabuleuses prouesses, jusqu’à ce que leur protectrice, la fée Morgue, les emporte tout vivants au royaume de féerie.
Floriant et Florete ne compte que huit mille vers, ce qui nous paraît largement suffisant ; Claris et Lavis , écrit en 1260, par un trouvère picard inconnu, en a plus de trente mille; Escanor , écrit par Girart d’Amiens vers 1280, n’en a que vingtcinq mille (mais il y a dans le manuscrit une lacune équivalant à un millier environ). Pour atteindre à cet imposant total, les deux auteurs ont eu recours à des procédés de développement très simples, déjà pratiqués par les continuateurs de Perceval : ils célèbrent deux héros, mènent de front deux actions qui n’ont entre elles aucun rapport logique, et toutefois se ressemblent étrangement ; enfin ils ne craignent pas de se répéter : dans Claris , la « quête» de Laris, prisonnier de la fée Madoine, est entreprise d’abord par onze, puis par trente chevaliers, dont les aventures nous sont contées par le menu. Dans Escanor abondent les monologues, subtils et sentencieux, à la façon de Chrétien; dans Claris , les descriptions sont interminables et d’une minutieuse précision : on a pu, en utilisant uniquement ce roman, dresser un inventaire complet de tout ce qui constituait le château féodal ; il est, pour un archéologue, aussi instructif qu’une salle du Musée de Cluny. L’invention, au demeurant, y est nulle; le style, coulant et plat, exempt de qualités comme de défauts notables : l’art était décidément remplacé par le métier.
Escanor clôt la liste des romans arthuriens (car le Méliador , que Froissait écrivait en 1365 pour charmer les longues veillées de la cour de Foix, n’est qu’une fantaisie anachronique) ; la vogue des romans d’aventure se prolongea durant un demi-siècle encore. Vers 1275 un jeune homme de bonne maison ayant le goût des lettres s’y exerçait encore volontiers, de même qu’à la chanson d’amour et au « dit » allégorique : on n’a pas été médiocrement surpris le jour où l’on s’est aperçu que le Philippe de Remi qui, vers cette date, écrivait le roman de la Manekine et celui de Jean et Blonde , n’était autre que le futur compilateur des Coutumes de Beauvaisis , le plus renommé des jurisconsultes de son temps.
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Romans Certains romans d’aventure ne sont pas sensiblement
d’aventure supérieurs aux plus médiocres romans arthuriens ; Robert de Blois, dans la fable banale de son Beaudous (vers 1250), intercale des sermons pieux et un véritable traité d’éducation ; dans Floris et Liriopé , il délaie platement un épisode des Métamorphoses ; Richard le Beau et Sorte de Nansai (anonymes, tous deux, de la fin du siècle) ne sont que des chapelets de lieux communs enfilés sans art, exploités sans grâce. Le genre pourtant était assez souple pour laisser au talent libre carrière et se prêter aux inspirations les plus diverses : l’action pouvait être située indifféremment dans un monde imaginaire ou réel, les personnages n’étaient plus ces types traditionnels dont la fixité paralyse toute invention. Les auteurs pouvaient donc y déployer librement leurs qualités d’observation ou de fantaisie, suivant qu’ils obliquaient dans un sens ou dans l’autre, vers le roman féerique ou le roman de mœurs.
Déjà les deux chemins étaient ouverts (1) ; mais les auteurs du treizième siècle s’y engagèrent timidement, sans une claire conscience des découvertes qu’on y pouvait faire.
Romans Le roman féerique est représenté par le Cléomadès d’Adenet
féeriques ]e R0j (vers 1275- 1280) et le Méliacin de Girart d’Amiens (1285-92); le sujet, emprunté à un conte arabe qui avait été rapporté d’Espagne par Blanche de France, fille de saint Louis et veuve (depuis 1275) de l’infant Ferdinand de la Cerda, avait été proposé par deux princesses de la cour de France (probablement Marie de Brabant, épouse de Philippe III, et Marie de France, fille de cette princesse) aux deux auteurs qui travaillaient isolément sur les mêmes données : tels Racine et Corneille concourant, à leur insu, sur le sujet de Bérénice. Un cheval de bois mû par quatre chevilles, dont il suffit de connaître le maniement pour se promener librement à travers les airs ; un jeune prince qui, chevauchant ce coursier magique, enlève sa belle, la perd, la retrouve, la sauve de mille dangers ; des naufrages, des odyssées à travers des régions merveilleuses, des trahisons, des rapts, des rivalités d’amour : tel était le canevas proposé aux deux poètes. Il ressemble singulièrement à celui que Boiardo et l’Arioste ont enrichi plus tard de si brillantes couleurs. Mais ce qui fait l’originalité des deux poètes italiens, ce n’est pas seulement l’éclat de leur style et la richesse de leurs images, c’est le regard iro-
(1) Voy. plus haut, p. 297 et ss.
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nique qu’ils jettent sur le monde, la sereine philosophie qui se dégage des éblouissants récits auxquels on voit qu’ils ne croient guère ; se plaindre de ne rien trouver de pareil chez Adenet et Girart, ce ne serait pas seulement leur reprocher de n’avoir pas été Boiardo et l’Arioste : ce serait s’étonner que le treizième siècle n’ait pas été la Renaissance.
omans de Du roman mœurs d’aventure eût pu
se dégager aussi, et plus aisément encore, le roman de mœurs : il suffisait, pour qu’il en fût ainsi, d’étendre à toute la réalité vivante l’esprit d’observation, qui ne s’était guère appliqué jusque-là qu’aux objets matériels, de remplacer les fantasques imbroglios par le récit d’événements vraisemblables et la peinture de caractères naturels et vrais. Déjà quelques essais avaient été faits en ce sens, et nous avons pu signaler, dans J ouf roi, dans Guillaume de Dole , dans VEscoufle , quelques scènes familières vraiment prises sur le vif. D’autres devaient suivre, dont certains, nous allons le voir, furent plus qu’honorables. Sans doute, le fond, généralement emprunté au folk-lore, est fort romanesque; mais l’action est située dans un milieu moderne, bien connu des auteurs, et dont ils s’efforcent de rendre de leur mieux la physionomie ; beaucoup affectent même de mettre en scène des personnages contemporains, des princes, des grands, appartenant à la génération antérieure, ou même à la leur propre, qui ne devaient pas toujours être très flattés du rôle qui leur était attribué. Ce qui manque trop souvent encore, c’est l’art de nuancer les caractères, de montrer les passions évoluant selon les péripéties de l’action ; les réminiscences, les clichés tiennent encore trop de place au détriment de l’analyse, rarement précise et personnelle. En revanche, ce qui est vu est bien vu; nous retrouvons ici les qualités d’observation et de style qui font le prix des fabliaux, mais appliquées à un monde plus élégant, à des mœurs plus raffinées. Volontiers
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nos auteurs affirment qu’on peut tirer de leurs œuvres un grand profit :
Qui a beaus dis vuet bien entendre De romans, moût i puet aprendre,
Pour qu’il les vueille retenir (a) (i)
Il ne s’agit point, évidemment, d’enseignements moraux, que la matière, frivole ou scabreuse, ne comportait guère, mais d’enseignements mondains ; ce qu’ils nous montrent, en effet, c’est comment agissent et parlent, en des circonstances délicates, les gens du bel air ; ces romans, tout pleins de subjiles dissertations, de propos raffinés, ressemblent fort, à certains égards, à ceux de Mlle de Scudéry ou de Mme de La Fayette : on a toujours aimé, en France, ces peintures de la vie de salon, ces modèles de langage disert et choisi.
y e « lai de Quelques-uns de ces récits, et ce sont les plus agréables, l^é l’ombre » sont vraiment faits avec rien, comme certains de nos chefsd’œuvre classiques (2). Ainsi en est-il du Lai de l’Ombre , dont le récent éditeur, M. J. Bédier, a bien fait ressortir le charme discret et la fine psychologie : dans le même pays vivaient un chevalier accompli et une dame, merveilleusement belle et sage. Le chevalier, qui n’avait eu jusque-là que de banales aventures, sent son cœur s’ouvrir au véritable amour. Après avoir souffert quelque temps en silence, il se décide à brûler ses vaisseaux : il va rendre visite à la dame, qui, le connaissant à peine, l’accueille avec une politesse assez froide et refuse de prendre au sérieux ses protestations d’amour, d’écouter des prières de plus en plus pressantes. Avant de prendre congé, il a réussi toutefois, sans qu’elle s’en doutât, à lui passer au doigt un anneau de prix. Elle s’en aperçoit, s’irrite, fait revenir le chevalier, et, assise près de lui sur la margelle du puits, dans la cour de son château, lui ordonne de reprendre l’anneau. C’est en vain qu’il supplie et se lamente ; il lui faut obéir :
Regardant l’anneau tendrement : « Certes, dit-il, son or ne s’est point terni pour avoir orné si jolie main. » La dame sourit, croyant qu’il allait le remettre à son doigt. Mais il fit alors chose très sage, qui depuis lui procura grande joie : accoudé sur le puits, contemplant, dans l’eau peu profonde, belle et claire, l’image de sa dame : « Sachez, dit-il, que je ne le remporterai pas d’ici ; il sera pour ma douce amie, pour celle que j’aime le plus après vous. — Dieu, fait-elle, nous sommes seuls ici : où
(a) Pourvu que...
(1) Lai du Conseil, v. 1-3 ; mêmes prétentions, plus nettement affichées encore, au début de la Comtesse d'Anjou.
(2) Les plus courts se donnent souvent le nom de lais, bien qu’ils ne ressemblent aux lais de Bretagne que par cette brièveté même ; le mot ne désigne plus, à l’époque qui nous occupe, qu’un petit récit en vers sentimental et gracieux.
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donc la trouverez-vous ? — Par mon chef, elle vous sera vite montrée, la belle, la gente qui aura mon anneau. — Où donc est-elle? — La voilà : c’est votre belle ombre qui l’attend... Tenez, ajoute-t-il, ma douce amie ! Puisque ma dame n’en veut pas, vous le prendrez, vous, sans faire de contestation. » L’eau, quand l’anneau y tomba, se troubla un peu et l’ombre s’effaça.
La dame, émue plus qu’elle ne voulait le paraître, s’émerveille de cette ingénieuse tendresse :
Tendant au chevalier son propre anneau : « Bel ami, ces doux mots, cet acte joli ont rapproché mon cœur du vôtre ; en échange du don fait à mon ombre, prenez cet anneau, comme de votre amie, et mettez-le à votre doigt : je suis sûre que vous ne l’aimerez pas moins, quoiqu’il soit moins beau.
Quant au dénouement, l’auteur nous le laisse deviner : « Ce sont choses, dit-il, qui ne me regardent pas (i). »
«ta châtelaine La Châtelaine de M~é de vergi » Vergi , un autre petit chef-d’œuvre, déroule, en moins d’un millier de vers, un petit drame rapide et poignant. La dame de Vergi, nièce d’un duc de Bourgogne, aimait en secret, car elle était mariée, un chevalier preux et hardi et si plein de « valeur » que la duchesse s’en éprit. Ayant vu ses avances repoussées, celle-ci l’accuse auprès de son mari d’avoir osé la requérir d’amour. Forcé de se disculper, le chevalier avoue au duc la vérité, et, pour achever de le convaincre, le fait assister à l’un de ses rendez-vous avec son amie. Pressé de questions par sa femme, le duc ne peut se tenir de tout lui raconter; jalouse et furieuse d’avoir été dédaignée pour une rivale de condition inférieure, elle humilie celle-ci en public, dans une fête, en la félicitant ironiquement de son bonheur. L’amante, persuadée