‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 122 sur 186 · LE « LAI DE L’OMBRE · texte numérisé non relu

LE « LAI DE L’OMBRE

(i) Le Lai du Conseil est une œuvre moins nuancée et moins fine, mais qui procède de la même veine : une dame, requise d’amour par trois chevaliers, pourvus de qualités et de défauts divers, demande

HISTOIRE DES LETTRES

que son ami l’a trahie et délaissée pour la duchesse même, s’enfuit, éperdue, dans une chambre basse où, après avoir exhalé son désespoir, elle tombe pâmée et meurt, tandis que la fête, dans la grand ’salle, bat son plein. Une suivante, qui

avait entendu ses plaintes, vient expliquer cette mort soudaine ; l’amant, atterré, décroche une épée et s’en perce le cœur. De sa poitrine le duc arrache cette épée, et, courant droit à sa femme, sans un mot, l’abat à ses pieds, vengeant d’un coup les deux victimes. Tout cela est raconté avec tant de naturel et un tel accent de vérité qu’on a soupçonné l’auteur d’avoir exploité, dans un « roman à clef », un récent drame de famille : opinion fort invraisemblable, et pour bien des raisons (i). Mais ce dont il faut surtout louer le poète inconnu, et d’autant plus vivement que ce don était alors plus rare, c’est « d’avoir su nuancer les caractères de ses personnages et exprimer excellemment leurs diverses passions, l’amour si profond, si tendre et si délicat de la châtelaine, l’attitude loyale et chevaleresque de son amant, la droiture, la noblesse et aussi, on peut bien le dire, la faiblesse du duc, enfin la jalousie féroce et vive, la haine implacable de la duchesse... Les auteurs modernes n’offrent rien de supérieur à ce délicieux roman, comme analyse du cœur humain et comme étude de psychologie amoureuse (2) ».

Deux autres romans un peu postérieurs, le Chât°lain de Coud (vers 1280-90) et la Comtesse d’Anjou,

« conseil » à un quatrième, dont les propos lui semblent si pleins de sens et d’agrément que c’est à lui qu’elle offre la ceinture que se disputaient les trois autres. Le Lai de VOiselet, que Rigaut, archevêque de Rouen, raconta un jour à saint Louis, pour endormir la douleur que lui causait la mort de son fils aîné, est un véritable bijou ; il procède d’un apologue oriental, remanié avec une originalité d’invention, un sens de la mesure et une grâce de style, que G. Paris a très finement fait ressortir ( Légendes du moyen âge, p. 223).

(1) Cette opinion a été soutenue sans réserve par G. Raynaud; M. Ch.-V. Langlois {la Société française au treizième siècle, p. 223), sans la repousser absolument, a formulé contre elle de sérieuses objections.

(2) G. Raynaud, introd. à sa première édition {Romania, XXI, 151).

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