‹ Histoire de la nation française (volume 3)Chapitre 126 sur 186 · GUENIÈVRE SE RETIRE DANS UNE ABBAYE · texte numérisé non relu

GUENIÈVRE SE RETIRE DANS UNE ABBAYE

HISTOIRE DES LETTRES

Il est permis de croire que le succès du roman fut dû moins à ses enseignements qu’à ses peintures; mais il tenait à d’autres causes encore : jamais la matière de Bretagne, dont la vogue était loin d’être épuisée, n’avait été traitée, ni avec autant de prestigieuse habileté, ni sous une forme aussi variée, attrayante et nouvelle : les conversations y sont d’une grâce exquise, semées de réflexions d’un bon sens aiguisé de finesse; plusieurs caractères, ce qui était dans le roman une grande nouveauté, y sont nuancés et vivants ; c’est vraiment une figure très originale que celle de Galehaut, ce fidèle ami de Lancelot, à la fois Pylade et Hamlet, qui supporte stoïquement la révélation des catastrophes futures, et ne tremble qu’à la pensée d’être séparé de son bien-aimé compagnon ; Guenièvre elle-même, cette amante capricieuse et tyrannique, reste noble autant que séduisante, et, tout en plaignant Lancelot, nous comprenons tous les sacrifices qu’il fait à son amour. Le récit, enfin, des voyages de Joseph et de ses compagnons, celui des aventures que traversent les différents « quêteurs » du Graal, sont semés d’apparitions troublantes, de visions apocalyptiques, de prophétiques tableaux, de paysages étranges et magnifiques, où se déploie l’imagination la plus riche et la plus variée. Le roman de Lancelot , dans son ensemble, avait donc de quoi rallier tous les suffrages, et la hauteur, la pureté de la doctrine pouvait faire pardonner aux lecteurs scrupuleux la voluptueuse tendresse répandue sur certaines parties (i).

“teroman Le Roman de Tristan , écrit une vingtaine d’années plus

J-* de tristan » tard, quoiqu’il soit moins original, ou peut-être pour cette raison même, n’obtint pas un moindre succès, dont témoignent les remaniements qu’il subit et les suites qui lui furent données. La sombre légende n’a rien gardé ici de sa tragique grandeur; elle est affadie et noyée dans un flot d’épisodes qui font défiler devant nous tout un monde de héros frivoles et de coquettes, pour qui la grande affaire est le flirt encore plus que l’amour : on y disserte abondamment, on y échange des pièces de vers qui sont des billets doux ; si le fond est fort peu innocent, les convenances sont toujours respectées et l’expression décente.

Ces caractères sont encore plus accusés dans l’extravagant et insipide Palamède (vers 1275), qui enchevêtre, sans faire appel au merveilleux chrétien, les traditions nationales et les légendes sur le Graal. En dépit de leurs défauts, ces romans,

(1) Cette glorification même de l’Eucharistie répondait à des préoccupations actuelles : le dogme de la présence réelle venait d’être solennellement et plus nettement défini au concile de Latran (1215), et certains points, notamment la détermination du moment précis de la messe où s’opérait la transsubstantiation, avaient suscité de vives controverses parmi les théologiens.

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

authentiques ancêtres de la Clélie et du Grand Cyrus, étaient lus avidement chez nous et à l’étranger : Dante professait une admiration profonde pour nos prose di romanzi , et Brunet Latin, cherchant un modèle de description, transcrit dans le Tristan un portrait de femme. Leur esprit imprégnait encore VAmadis et le Roland furieux , qui perpétueront chez nous leur influence jusqu’en plein dixseptième siècle.

La poésie La poésie lyrique continue, lyrique dans cette période, à partager avec le roman la faveur des grands, qui non seulement l’encouragent, mais la cultivent, peut-être avec plus de zèle encore qu’auparavant : dans la liste des chansonniers du treizième siècle figurent, en plus grand nombre qu’au douzième, les noms illustres ou hautement titrés : un comte de Bretagne, qui fut probablement Pierre Mauclerc, le fauteur de tant de troubles pendant la minorité de Louis IX,

Hugues X de Lusignan, autre adversaire, non moins redoutable, de la royauté, Jean de Brienne, héroïque aventurier, que Frédéric II dépouilla du royaume de Jérusalem,

Thibaut de Champagne, aussi délicat poète que pitoyable politique, auquel le moyen âge a décerné la palme du

genre, Charles d’Anjou, d’abord comte de Provence, puis roi de Sicile, auprès de qui se rencontraient troubadours et trouvères, Thibaut II, comte de Bar, Thibaut

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