GALAAD
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
personnages, dont il semble qu’il ne puisse se séparer, mais il tire aussi, et très clairement, la morale de ses immenses et disparates récits. Sur ce monde, qui n’a voulu connaître jusque-là que les joies du siècle, il se plaît à répandre un voile de religieuse tristesse. L’impassible Guenièvre est torturée par la jalousie, Lancelot par le remords, Arthur par le soupçon. Lancelot, en proie à des accès de frénésie, tire l’épée contre Gauvain, son meilleur ami ; le roi Arthur lui-même, impuissant à défendre son pays contre l’invasion, est blessé mortellement par son neveu Mordret et disparaît mystérieusement.
Quant à Lancelot, il pleure ses péchés dans un cloître, où il est ordonné prêtre, et meurt saintement ; Guenièvre, de son côté, prend les « draps de religion » et se retire dans une abbaye de « closes nonnains ».
L’esprit de cette œuvre, une des plus singulières du moyen âge, est nettement mystique et ascétique.
Elle est dans son ensemble un hymne,
(coupé d’innombrables et très profanes parenthèses), à l’Eucharistie, dont le Graal est le clair symbole, et l’intention de l’auteur, visible déjà
dans le Livre du Graal , où ceux qui veulent participer au mystère sans en être dignes sont punis d’affreux châtiments, est de nous inspirer à l’égard du sacrement de l’autel un respect mêlé de terreur : ceux-là seuls doivent s’en approcher dont le cœur est pur et la vie sans tache; au-dessus de tout sont placées la virginité de l’âme et celle du corps. Ce que nous devons particulièrement redouter, ce sont les embûches que nous tend la femme, d’autant plus dangereuses qu’elles sont plus environnées de séductions. La façon dont ces séductions sont peintes en bien des pages est, il faut bien l’avouer, assez peu propre à nous en détourner, et le châtiment même réservé à ceux qui s’y sont abandonnés est bien tardif ; mais il est terrible, et la fin qui attend les héros et les héroïnes de l’amour est, dans la pensée de l’auteur, pleine de salutaires enseignements (i).
(i) Il est assez vraisemblable que le Lancelot proprement dit a été sinon ajouté, du moins fortement remanié par un auteur étranger à l’esprit ascétique qui anime les autres parties.