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ADAM DE LA HALLE

La D’autres genres enfin, que les troubadours et leurs pre-

pastourelle miers imitateurs avaient négligés ou traités sans grâce et sans discrétion, devaient séduire également nos poètes bourgeois et tous ceux qui, dans

cette période de déclin, cherchaient une diversion à la monotone solennité de la chanson.

Je veux parler de ces genres « objectifs », où apparaissent des personnages légués par la tradition, figés en des attitudes conventionnelles, susceptibles pourtant de quelque variété, et qu’il était tout naturel de traiter avec une aimable désinvolture. Faire sentir l’ironie en évitant la charge grossière était une tâche assez délicate, dont maints poètes se sont tirés à leur honneur. La pastourelle était souvent tombée.

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entre les mains des premiers qui l’avaient cultivée, dans la platitude ou la grivoiserie : il n’y a vraiment rien de bien piquant dans le spectacle d’un jeune seigneur triomphant de la vertu d’une bergère par la promesse d’un « fermail » ou d’une aumônière, berné par quelque fausse Agnès, ou éconduit, à coups de bâtons, par les vilains du voisinage. Nos poètes bourgeois, et d’autres sans doute, — car beaucoup de pastourelles sont anonymes et peuvent émaner de grands seigneurs, — eurent l’heureuse idée de varier, de rajeunir ce vieux thème par de piquantes peintures de la vie rustique prise sur le vif : les ébats des bergers, leurs querelles, leurs naïves amours sont le sujet d’amusants tableautins, à la façon de Téniers, mais d’une touche moins réaliste et moins appuyée. Voici une brève idylle dont la fraîcheur et la tendre naïveté eussent sans doute charmé Alceste autant que la chanson du roi Henri :

L’autrier chevauchoie delés (a) Paris, Trouvai pastorele gardant berbis...

Robin l’atendoit en un valet (b),

Par ennui s’asist les un buissonet,

Qu’ü s’estoit levés trop matinet,

Por cueillir la rose et le muguet.

S’ot jà (c) a sa mie fet chapelet ( d)

Et a soi un autre tout nouvelet...

Quant el l’oï si desconforter Tantost vint à lui sans demorer :

Qui lors les veïst joie demener,

Robin debruisier ( e ) et Marot baler !..

De si loing com li bergiers me vit,

S’escria mult haut et si me dit :

« Alés vostre voie, par J hesu Crist !

Ne nos tolés pas nostre déduit (/).

J’ai mult plus de joie et de délit

Que li rois de France n’en a, ce cuit (g).

S’il a sa richece, je la li cuit ( h ),

Et j’ai m’amiete et jor et nuit (z). »

Il suffira à Adam de la Halle d’enchâsser quelques peintures de ce genre dans un scénario approprié pour nous donner le petit chef-d’œuvre qu’est le Jeu de Robin et Marion.

Parmi les chansons de mal mariée, de fille demandant un mari, de nonne malgré elle, il en est aussi qui sont ravissantes de grâce espiègle et mutine. En voici une de la première sorte :

Quant le vilains vet (j) au marchié.

Il n’i vet pas por barguignier ( k ), Mais por sa feme a esgaitier (/), Que nus ne li forsvoie (m)

Au cuer les ai, les jolis maus Cornent en gariroie (i)?

« Vilains, cuidiés vous tout avoir.

Et bele dame et grant avoir ?

La hart au col vos averois.

Et mes amie la joie. »

Au cuer les ai, les jolis maus,

Cornent en gariroie ?

(a) Aux environs de... — (b) Vallon. — ( c ) Déjà il avait... — ( d) Guirlande de fleurs. — ( e ) Se démener. — (/) Plaisir. — (g) Je crois. — ( h ) Quitte. — (z) J’ai, moi... — (;) Va. — (k) Marchander. — (/) Surveiller. — (m) Ne lui la débauche.

(i) Ces deux vers forment refrain.

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

Nous sommes ici à cent lieues de la réalité et nos poètes nous en donnent bien le sentiment ; mais ils n’ont pas voulu non plus, et il faut leur en savoir gré, transformer ces gracieux puppazzi en grossiers fantoches.

Le contact avec la réalité, c’est, en somme — on s’en est rendu compte par tout ce qui précède — ce qui manque le plus à la poésie lyrique de nos deux premiers siècles littéraires, et celle des siècles suivants souffrira du même défaut. Ces innombrables strophes, toutes pleines d’ardentes protestations, gonflées de creuses formules, ne nous renseignent en rien, pas plus, moins encore peut-être, que les descriptions alambiquées des romanciers, sur ce qu’était la vie sentimentale d’un grand seigneur d’alors : leurs auteurs, trop fiers de leur talent de virtuose, ne se sont jamais souciés d’être des hommes. Tout au plus peut-on noter, çà et là, comme chez Conon de Béthune, quelques éclairs de passion transfigurant une ou deux strophes : ce sont des exceptions.

Un poète sincère Parmi nos deux cents poètes lyriques, il en est un et bon enfant pourtant, un seul, dont on peut dire que son caractère

et sa vie se sont reflétés dans son œuvre et qu’il serait vraiment injuste de ne pas nommer. C’était un pauvre ménestrel nommé Colin Muset qui, la vielle et l’archet au dos, monté sur un chétif roussin, courait les « bonnes villes » et les châteaux de l’Artois et de la Champagne, chantant les compositions des autres et les siennes. Dans celles-ci il décrit volontiers, avec une fantaisie et une bonne humeur charmantes, cette vie aventureuse, semée de déboires, égayée de modestes aubaines : manger une bonne volaille arrosée de vin frais, trouver un hôte disposé à faire crédit, une hôtesse avenante, un seigneur prêt à payer ses frais d’auberge, voilà son rêve. Il chante l’amour, lui aussi, comme pour se mettre en règle avec les exigences du genre qu’il traite ; mais ce n’est pas l’amour courtois, solennel et guindé dans son expression : « ce sont des

amoretes d’un moment, avec colin muset.

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des puceles à peine entrevues dont on ne sait pas même bien si elles sont réelles ou rêvées, qui lui apparaissent dans un bois ou une prairie ; il se représente viellant, dansant, poussant des cris de joie en l’honneur du printemps et de la bonne vie qu’il mène et il ne manque presque jamais d’associer ou même de préférer la bonne chère à l’amour (i). « Une galante entrevue n’a tout son charme que si elle s’agrémente d’un bon rôti :

Ma bele douce amie,

La rose est espanie :

Desouz l’ente (a) florie La vostre compaignie Mi fet mult grant aïe (b).

Vos serez bien servie De crasse oe (c) rostie Et bevrons vin sus lie, Si merrons (d) bone vie.

Il invective contre les seigneurs trop soumis à des femmes trop économes, qui prétextent les enfants à nourrir, les châteaux à réparer pour congédier vilainement le jongleur qui a viellé devant leur porte.

Quelle rentrée piteuse au logis, quand sa femme, ayant soupesé la valise trop plate, l’accable de reproches ou de sarcasmes :

Ainz me dit : « Sire Engelé, En quel terre avez esté.

Qui n’avez riens conquesté Aval la ville?

Vez com vostre male plie !

Ele est bien de vent farsie !

Honiz soit qui a envie D’estre en vostre compaignie !

Quelle joie en revanche d’y trouver, après une fructueuse recette, gracieux accueil et table bien garnie :

Quant je vieng a mon ostel Et ma famé a regardé Derrier moi le sac enflé Et je qui sui bien paré De robe grise.

Sachiez qu’ele a tost jus mise La conoille sanz faintise ;

Ele me rit par franchise.

Ses deus braz au col me plie.

Ma famé va destrousser

Ma male sanz demorer ( e ) ; Mon garçon va abuvrer Mon cheval et conreer ;

Ma pucele (J) va tuer Deus chapons pour déporter A la jansse alie (g) ;

Ma fille m’aporte un pigne En sa main par cortoisie.

Lors sui de mon ostel sire,

A mult grant joie sanz ire Plus que nuis ne porroit dire.

Ce n’est pas du Villon, car il y manque l’émotion profonde et l’accent tragique, ce n’est même pas du Rutebeuf, mais c’en est déjà un pressentiment et comme une timide annonce.

(i) G. Paris, dans Romania , XXII, 290.

(a) Rameau. — (b) Plaisir. — (c) Oie. — (d) Mènerons. — ( e ) Décharge mon bagage sans retard. — (/) Ma servante. — (g) Sauce à l’ail.

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

TrpABLiAux. contes Les genres destinés à l’amusement d’un public plus X de renart humble (fabliaux, contes de Renard, dits plaisants) ne

subirent pas, au début de la présente période, de changements notables. J’ai donc cru pouvoir, au chapitre précédent, en poursuivre l’histoire jusque vers le milieu du treizième siècle. A partir d’alors, la tendance didactique ou satirique y devient de plus en plus sensible, au point même d’en altérer complètement le caractère. Pour ne pas multiplier à l’excès les divisions, j’en renvoie donc l’étude aux paragraphes suivants où il sera traité de la satire et de l’enseignement en vers.

Ouvrages de Le goût de la science fut, au treizième siècle, non

vulgarisation plus vif, mais plus répandu qu’au douzième. Celui-ci, avec la présomption de l’ignorance, avait tenté de vastes synthèses qui n’étaient, et ne pouvaient être, puisque personne alors ne songeait à observer directement la nature, que d’indigestes et disparates extraits des livres anciens. Les auteurs de ces énormes traités, aux titres pompeux ou alléchants, Hortus deliciarum , Otia imperialia , Imago Mundi , Philosophia Mundi , se proposaient, comme le feront nos encyclopédistes du dix-huitième siècle, de dresser un inventaire complet des connaissances humaines ; mais, différant d’eux en cela, ils ne s’adressaient qu’à un public restreint, aux clercs lisant le latin, capables d’affronter l’aridité d’une exposition technique et aux très rares laïques, uniquement recrutés dans les plus hautes classes, qui se faisaient une gloire d’être associés à la culture cléricale. Le nombre de ces laïques s’accrut en de vastes proportions le jour où, dans les communes affranchies, la bourgeoisie dirigeante éprouva le besoin de fonder son autorité sur une culture supérieure à celle de la masse. Alléger, dépecer, pour les mettre à la portée de tous, les massives encyclopédies latines de l’âge précédent, ou celles qui s’y étaient ajoutées dans la première moitié du treizième siècle, comme le De Proprietatibus rerum de Barthélemy l’Anglais, ou les trois Miroirs de Vincent de Beauvais, tel fut

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l’objet d’une foule d’ouvrages dont je ne citerai que les plus caractéristiques et les plus répandus : véritables livres de vulgarisation, ils ont toutes les insuffisances, tous les défauts inhérents au genre ; on ne saurait guère y louer que la bonne volonté.

'image du Le plus ancien, intitulé Image du Monde , fut écrit par un monde » cierc messin, nommé soit Gautier, soit, plus probablement, Gossuin, qui déclare être le premier à mettre « en roman » des choses que

jusqu’alors on ne pouvait lire qu’en latin. Il s’était instruit dans les livres de l’abbaye bénédictine de Saint-Arnoul, à Metz, et au cours de voyages entrepris probablement à la suite de Robert II, frère de saint Louis, à qui il dédia, en 1248, une première rédaction de son livre (en six mille vers octosyllabiques) ; il en fit, quelques années après, une autre, plus longue de quatre mille vers, qu’il présenta, avant 1260, à Jacques, évêque de Metz, frère de son « seigneur », le duc de Lorraine. Après une longue introduction, consacrée à l’éloge de fe science et à la définition des sept arts, il y traite des quatre éléments

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