LE FEU AU CHATEAU
Matière Des dix-huit mille vers environ qu’a écrits Jean de
et sources Meung, le quart à peine est consacré au développement de
cette intrigue ; le reste est occupé par de copieux discours, dont la matière et les sources sont des plus variées. Raison disserte sur l’amour, l’amitié, la jeunesse et la vieillesse, la richesse et la pauvreté, l’instabilité de la fortune ; Ami, sur la façon de se faire aimer des femmes et de conserver leur amour, les misères inhérentes à l’état de mariage, l’origine de la propriété, le pouvoir politique, le fondement de la royauté ; Génius sur l’alchimie, dont il reconnaît la puissance, en la ramenant à ses justes limites ; Nature combat la croyance à la fatalité, à l’influence déterminante des
HISTOIRE DES LETTRES
astres, concilie la liberté de l’homme et la prescience divine, fait un cours complet d’astronomie, s’étend longuement sur les miroirs grossissants, les illusions d’optique, les rêves, les extases ; elle scrute, à son tour, les fondements du pouvoir royal et de la noblesse. A ces dissertations s’entremêlent des satires, des récits historiques ou mythologiques, dont quelques-uns (la description de l’âge d’or, l’histoire de Pygmalion) sont de petits poèmes épisodiques, qui pourraient être détachés de l’ensemble. Presque toutes ces dissertations, dont plusieurs ont été ajoutées ou allongées après coup (ce qui prouve que le public . y prenait plaisir), sont traduites, abrégées ou paraphrasées d’auteurs anciens ou modernes : de diligentes recherches ont permis de retrouver la source de douze mille vers environ, c’est-à-dire des deux tiers de l’ensemble. Parfois Jean de Meung dissimule ses emprunts, mais plus souvent il s’en fait gloire, citant ses auteurs et, parmi eux, quelques-uns même qu’il connaît fort imparfaitement et de seconde main. Ses sources, avouées ou non, sont, pour la morale, Cicéron, Horace, Boèce ; pour les jugements sur les femmes, Théophraste (par l’intermédiaire de Jean de Salisbury), Ovide, Juvénal, la lettre de Valérius à Rufin ; pour la métaphysique, le Tintée de Platon (d’après une traduction latine), Cicéron, Boèce ; pour l’histoire, Tite-Live et Suétone ; pour la mythologie, Virgile, Ovide, des mythographes de la basse époque; pour l’astronomie et la météorologie, Ptolémée et Macrobe ; pour la physique et l’alchimie, Roger Bacon, les Arabes Geber et Abou-Maschar. Il utilise à peine Aristote et l’Écriture sainte, et pas du tout les Pères de l’Église. Parmi les modernes il emprunte à Alain de Lille des allégories, des définitions, des ornements de style ; à Guillaume de Saint-Amour des arguments contre les moines. A la littérature en langue vulgaire il ne doit pour ainsi dire rien. Sa culture est donc surtout latine et païenne. Il n’admire pas seulement les anciens, il voit en eux les maîtres de la sagesse : il a foi dans ces sentences qui « gisent » en leurs livres :
Dont grans biens as genz lais feroit
Qui bien les leur translateroit.
Il a joint, comme on le voit, l’exemple au conseil, et inauguré, dans son roman, cette tâche de traducteur qui devait remplir sa vie. Il a vraiment été, trois quarts de siècle avant Pétrarque et Boccace, le premier des humanistes, avec le pédantisme, l’exubérance, le défaut total de mesure et de méthode qui étaient propres à son époque.
De ce fatras qui, au premier abord, nous déconcerte, émergent des tendances, des opinions qui sont communes à Jean de Meung et à la classe à laquelle il appartient ; et aussi une philosophie qui le distingue de la plupart de ses contemporains.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
Opinions de jean de meung Ses opinions et ses tendances sont nettement sur la royauté celles de la bourgeoisie de la fin du treizième
siècle. Enrichie, affinée, fière de son influence grandissante et avide de l’accroître, la bourgeoisie d’alors est volontiers frondeuse, hostile au pouvoir et à ses représentants, défiante des nouveautés dont elle n’a pas pris l’initiative. Jean de Meung ne croit pas au droit divin des monarchies, instituées pour perpétuer la domination des forts et l’oppression des faibles ; quand l’âge d’or, où tout était commun à tous, eut disparu, et que les vices eurent envahi le monde, les hommes les plus vigoureux se partagèrent le sol et ses richesses, qu’ils durent bientôt défendre contre ceux qu’ils avaient dépouillés ; ils s’assemblèrent alors et
Un grant vilain entre eux eslurent, Le plus ossu de quant qu’il furent, Le plus corsu et le greignor,
Si le firent prince et seignor :
Cil jura qu’a droit les tendroit.
Et que lor loges (a) desfendroit.
Mais ce protecteur lui-même eut besoin d’être protégé contre la violence, d’avoir des gardes et de quoi les payer :
Lors restut (b) le pueple assembler Et chascun endroit soi taillier ( c )
Por serjans au prince baillier ;
Communément lors se taillièrent, Et tous et toutes li baillièrent,
Et donerent grans tenemens {d).
Le roi n’est donc que le fondé de pouvoir de la communauté : que l’appui de son peuple vienne à lui manquer, sa puissance s’écroulera.
Su r l a La noblesse de race est aussi une chimère : les « gentilshommes »
noblesse ne sont pas plus nobles que ceux qui vivent de leur travail :
... Nus n’est gentis S’il n’est as vertus entends ( e ) Ne n’est vilains, fors par ses vices Noblece vient de bon corage (/) ;
Car gentillece de lignage N’est pas gentillece qui vaille,
Por quoi ( g ) bonté de cuer i faille.
La vraie noblesse, c’est la science ; le vrai noble, c’est donc le clerc ; il apprend dans les livres ce qu’est le bien et le mal ; l’histoire lui fournit les exemples qui l’inclinent vers l’un, le détournent de l’autre :
Par quoi tuit clerc, disciple ou mestre Sont gentil ou le doivent estre.
(a) Huttes. — ( b ) Il fallut de nouveau. — (c) Et que chacun se soumît à un impôt. — (d) Possessions, domaines. — ( e ) Adonné. — (/) Noblesse de sentiments. — (g) Dans le cas où.
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^ur Autre chimère, non moins funeste : la supériorité de la
^ LES femmes femme sur l’homme ; parfaitement ridicules, ces billevesées dont les poètes nous rebattent les oreilles, qui propagent par le monde d’hypocrites et dangereuses conventions, dont la vie fait justice. L’amant s’humilie aux pieds de sa « dame » et sollicite l’honneur de la servir ; l’épouse-t-il, cet esclave devient un
tyran, sa victime regimbe et se venge comme elle peut. En réalité, amour et « seigneurie » sont choses contradictoires ; il ne doit y avoir, dans le mariage, ni seigneur ni dame, mais deux loyaux « compagnons », associés par la loi.
Jean de Meung n’est pas toujours aussi libéral ni aussi sensé; il donne volontiers carrière à ses préjugés et dresse contre la femme un terrible réquisitoire, où l’on retrouve l’écho des diatribes familières à la littérature ecclésiastique : la femme est un être faible, changeant, bavard, opiniâtre, astucieux, dépravé, d’un gouvernement difficile; elle nous est nécessaire pour tenir notre ménage et nous donner des enfants, mais le « prudhoirfme » soucieux de sa tranquillité doit se défier de la sienne et ne pas trop lui lâcher la bride ; qu’il l’habille, la chausse, lui laisse le soin des menus achats, mais qu’il se garde bien de lui confier jamais un secret : Samson, entre autres, n’a pas eu à se féliciter de l’avoir fait.
Sur Dans la haine non moins farouche que Jean de Meung a
les moines vouée aux moines, nous découvrons à la fois les préjugés du bourgeois et les rancunes de l’écolier. Ces multitudes d’oisifs, sans devoirs, sans responsabilités, qui, sous les dehors de l’humilité, cachent une ambition sans bornes, et, pauvres de nom, édifient d’immenses fortunes collectives, constituent, aux yeux de cet homme rangé, soucieux du bon ordre, un péril social ; suppôt de l’Univer-