LA CONFESSION DE RENART
(1) Ni sa bibliothèque n’était très riche ni son érudition très profonde. Les livres auxquels il doit le plus sont, parmi les anciens, Suétone, Orose, Josèphe, YHistoria de praeliis, recueil de légendes orientales fondé sur le Pseudo-Cahisthène, parmi les modernes, Pierre le Mangeur, la Légende dorée, le Trésor, de Brunet Latin, le Roman de la Rose et celui d ’Athis et Prophilias , dont il a copié, purement et simplement, de très longs passages.
(2) La première rédaction compte environ trente mille vers ; la seconde, qui paraît inachevée, près de quarante et un mille.
HISTOIRE DES LETTRES
puis en prose, un cours complet d’histoire, de la création du monde à 1328, avec un immense hors-d’œuvre (de dix mille vers) sur la légende d’Alexandre (1) ; un peu plus loin, se confessant à un ermite, il énumère les professions qu’il est censé avoir exercées et nous dévoile les trucs alors employés pour gagner beaucoup en travaillant peu; plus loin encore, au cours d’une nouvelle confession, reçue par l’escoufle Hubert, qui nous gratifie d’une leçon de théologie et d’astronomie, il s’accuse de tous les péchés capitaux, et l’on devine les développements qu’il greffe sur ce thème. Son confesseur lui demandant s’il n’a pas racheté ses torts par quelque bonne œuvre, il se vante d’avoir introduit en France tous les abus, dont il fait une peinture prise sur le vif, avec force anecdotes.
Parmi beaucoup de lieux communs sans intérêt et de banales redites, ce fatras, écrit malheureusement en fort mauvais style, nous a conservé un véritable cahier des doléances de la bourgeoisie et de la petite noblesse champenoise à l’époque des premiers Valois.
L’histoire La curiosité des antiquités nationales était, au douzième
de France siècle, bien moins développée chez les seigneurs français que chez ceux de l’Angleterre, de la Flandre et du Hainaut (2), et les romanesques récits des chansons de geste suffirent longtemps à la satisfaire. C’est seulement vers le début du siècle suivant qu’elle devint plus exigeante et qu’elle s’avisa de recourir à des sources plus pures, dès lors relativement abondantes et accessibles.
L’histoire avait toujours été cultivée avec prédilection dans certaines grandes abbayes, comme Saint-Benoît-sur-Loire, Saint-Remi de Reims, Saint-Germain-des- Prés ; les moines de Saint-Denis surtout, chargés de conserver dans leurs archives les biographies royales, émanant d’historiographes officiels, s’efforçaient de compléter, d’enrichir et de mettre en œuvre ces documents. Dès le douzième siècle ils avaient rédigé, naturellement en latin, des histoires générales de la royauté depuis ses origines légendaires (c’est-à-dire la destruction de Troie) jusqu’à leur époque. Le plus intéressant de ces essais, qui date des environs de 1200, témoigne d’un
(1) Tout ce passage n’est guère qu’une traduction de 1 ’Historia de Praeliis.
(2) Voy. plus haut, p. 343.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
louable souci de brièveté, de précision et d’exactitude. « J’ai voulu, écrivait l’auteur anonyme de cette Historia regum francorum , réunir en un seul livre ce qui était épars en une foule de volumes, resserrer en quelques mots beaucoup de paroles, changeant peu, n’ajoutant rien... C’est un travail, ajoute-t-il, que j’offre non seulement aux gens d’étude, mais encore à ceux qui, absorbés par les affaires du siècle, ne peuvent accorder leur attention qu’à des ouvrages clairs et concis ». Ce sont des traductions de ce livre qui répandirent dans la société laïque les premières notions authentiques de notre histoire.
La première fut exécutée vers 1217, par un chevalier artésien, probablement attaché à la maison de Béthune ; une autre vers 1260, sur l’ordre d’Alphonse de Poitiers, par un ménestrel de ce prince. Peu après ce furent les moines de Saint-Denis eux-mêmes qui se chargèrent de traduire ou de résumer en français les documents dont ils disposaient. L’un d’eux, qui dans un des quatrains initiaux est nommé Primat, rédigea une histoire de France claire, élégante, méthodique, des origines à la mort de Philippe- Auguste, dont un exemplaire, maintenant conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, fut présenté à Philippe le Hardi. Peu après, cette histoire fut continuée, également en français, jusqu’au règne de Philippe le Bel (1).
(1) Jusqu’au règne de Charles V les religieux de Saint-Denis furent les historiographes officiels de la couronne ; l’un d’eux accompagnait le roi dans ses déplacements et les documents authentiques leur étaient communiqués. Jusqu’à la fin ils écrivirent en latin, mais leur œuvre était aussitôt traduite. A partir de 1360, les Grandes Chroniques de Saint-Denis , tout en conservant ce titre traditionnel, cessèrent d’être écrites dans la célèbre abbaye ; les règnes de Jean II et de Charles V furent racontés directement, en français, par le chancelier de France, Pierre d’Orgemont. Cette compilation fut poursuivie, tantôt par des religieux, tantôt par des laïques, jusqu’à la fin du règne de Louis XI. Elle jouit d’une extrême
HISTOIRE DES LETTRES
Ces traductions ou adaptations de livres latins ne sont signalées ici que comme témoignages de la culture et des besoins intellectuels de la haute société d’alors : il en est beaucoup d’autres que je néglige, non sans regret, pour réserver une plus large place aux œuvres originales où l’auteur raconte ce qu’il a vu et, volontairement ou non, se raconte lui-même (i). Mais un grand nombre de chroniques participent des deux caractères et méritent, à ce titre, une brève mention. Plusieurs sont rédigées, comme celles de l’époque précédente, en vers octosyllabiques rimant deux à deux.
Chroniques en vers. Philippe Mousket, de PHILIPPE mousket Tournai, qui fut homme
d’armes au service de la France, écrivit (en trente et un mille vers) une histoire générale de notre pays depuis la ruine de Troie jusqu’en 1242. Dans sa plus grande partie, ce n’est qu’une compilation, du reste précieuse pour l’histoire littéraire, parce que le naïf ménestrel y analyse, comme si elles étaient des documents historiques, de nombreuses chansons de geste aujourd’hui perdues ; mais à partir de 1185 son témoignage est indépendant de tous les autres, et, à partir de 1225, ce témoignage paraît être celui d’un témoin oculaire, surtout en ce qui concerne les affaires de Flandre.
Guillaume Guillaume Guiart servit aussi,
gui a rt comme sergent d’armes, dans
l’armée royale, trois quarts de siècle plus tard; il faisait partie d’un contingent fourni par Orléans, sa