GUILLAUME GUIART, SERGENT
d’armes.
considération qui s’explique par son caractère de sérieux, de probité, et les nombreux documents qui y étaient joints ; des exemplaires luxueusement enluminés en étaient conservés dans toutes les grandes bibliothèques, et ce fut le premier ouvrage qui sortit des presses parisiennes ( Chroniques de France depuis les Troyens jusqu’à la mort de Charles VII , Paris, 1476, 3 vol. in-fol.). Voy. P. Paris, Préface à son édition des Grandes Chroniques, Paris, 1836-39, et Histoire littéraire de la France , t. XXI, p. 731-741.
(1) Je citerai toutefois la grande compilation sur l’histoire des royaumes chrétiens en Terre-Sainte, intitulée Livre de la Terre-Sainte, Chronique d'outre-mer. Livre d'Eracle, etc. La première partie est formée par une traduction du livre de Guillaume de Tyr (qui s’arrête en 1184), les autres par des ouvrages originaux, écrits en Orient, qui poursuivent le récit jusqu’en 1275 ou 1291, selon les rédactions.
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ville natale, dont il portait la bannière pendant la campagne de Flandre, en 1304; blessé, il se retira d’abord à Arras, puis à Paris, où il devint « ménestrel de bouche » ou diseur de contes et romans. Sa Branche des royaux lignages , écrite en 1305 (en vingt et un mille sept cents vers), commence aussi par une histoire, heureusement très courte, de nos premiers rois, d’après les chroniques de Saint-Denis ; mais à partir de 1296 le récit se fonde sur les souvenirs de témoins dignes de foi et ceux de l’auteur lui-même; celui de la campagne à laquelle il avait pris part est animé, pittoresque, rendu plus savoureux encore par un emploi abondant et précis du vocabulaire technique de son ancienne profession.
Geoffroi La Chronique de Geoffroi de Paris, qui va de 1300 à 1316
de paris et compte un peu moins de huit mille vers, est fort attachante d’un bout à l’autre ; le style de ce bourgeois est prosaïque, mais vif, coulant, non dénué de finesse, et ses jugements remarquables par l’indépendance et la modération. L’historien de nos jours qui connaît le mieux cette époque lui assigne un rang très honorable : « Il vécut, écrit M. Ch.-V. Langlois, en un temps tragique, sous Philippe le Bel et sous Louis X ; il vit l’affaire de Boniface, celle des Templiers, celle des brus du roi, les émeutes dans la rue, les ligues aristocratiques, les grands procès de sorcellerie, la chute de Marigny. Il est le seul témoin de ces grands événements qui nous apprenne ce que les gens éclairés pensèrent, à cette époque, des procédés, jusqu’alors inouïs, du gouvernement de Philippe. Juge réservé, mais clairvoyant, et du reste assez hardi pour louer et railler sans ambages, il est bien l’écho fidèle du public intelligent qui regardait du parterre, loin des coulisses, les spectacles de la politique. Plus on étudie d’après les monuments d’archives et toutes les autres sources, l’histoire des seize premières années du quatorzième siècle, plus on apprécie le bon sens, la finesse et même (surtout à partir de 1312) l’étendue des informations de Geoffroi. Geoffroi de Paris avait sûrement l’étoffe d’un excellent journaliste (1). »
Récits en prose. Il est impossible de rattacher à aucun genre
le ménestrel de reims défini un singulier et amusant ouvrage en prose,
écrit à Reims vers 1260, et qui a été successivement intitulé : Chronique de Reims , Chronique de Flandre et des Croisades , et, en termes plus vagues, mais plus exacts. Récits d’un Ménestrel de Reims (2). C’est un recueil d’anecdotes, soi-disant histo-
(1) Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. II, p. 294.
(2) Ces différents titres lui ont été attribués par ses éditeurs, L. Paris (1837), de Smet (1856) et N. de Wailly (1876).
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riques, faites pour être récitées en public, notamment dans les cercles aristocratiques, qui met surtout en scène, en les faisant agréablement discourir, les personnages qui avaient eu, au cours du siècle précédent, le privilège d’intéresser l’opinion; aussi le récit se transforme-t-il souvent en un drame, dont l’intérêt ne languit pas. Mais l’auteur n’est ni bien renseigné, ni soucieux d’exactitude : sur la généalogie des personnages les plus célèbres et les faits les plus connus de l’histoire, ses erreurs ou confusions sont innombrables : il nous montre Henri Plantagenet, en proie à un accès de folie furieuse, s’étranglant, «ès chambres courtoises »(i), avec des rênes de cheval ; Saladin, déguisé en pèlerin, se faisant héberger chez les Hospitaliers de Saint- Jean-d’ Acre et, émerveillé de la patience et de la charité des bons frères, constituant en leur faveur une rente de mille besants d’or; le jongleur Blondel, enfin, réussissant à découvrir le lointain cachot où languit le roi Richard et celui-ci se faisant reconnaître de lui en chantant une chanson qu’ils avaient composée ensemble. Le but du ménestrel a été certainement de plaire et non d’instruire, et il y a pleinement réussi.
C’est au genre bien français des mémoires personnels, si brillamment inauguré par Villehardouin, qu’appartiennent deux des ouvrages en prose les plus remarquables de l’époque qui nous occupe, et dont les auteurs sont Philippe de Novare et Jean de Joinville.
Tjhilippe de Philippe de Novare, que le lecteur connaît déjà comme J. novare poète lyrique, jurisconsulte et moraliste (2), avait lui-même formé un recueil des œuvres qu’il désirait transmettre à ses descendants, et il y avait fait figurer, entre autres choses, une autobiographie et le récit de la guerre, à laquelle il avait pris une grande part, soutenue par ses protecteurs, les seigneurs d’Ibelin contre Frédéric II, de 1218 à 1243. Nous avons conservé l’autobiographie et une partie des mémoires, qui fut insérée, au commencement du quatorzième siècle, dans une compilation sur l’histoire de Chypre par Gérard de Montréal. Philippe se fait à lui-même une grande place dans son récit, qu’il illustre par les
(1) Dans les cabinets d’aisance.
(2) Voy. plus haut, p. 374 et 389.
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pièces de circonstance qu’il avait composées au jour le jour ; mais il ne perd pas de vue l’ensemble des événements et il fait aux divers acteurs, qu’il caractérise très heureusement, une place proportionnée à l’importance de leur rôle. Ce livre n’est pas seulement attachant par son tour personnel ; c’est aussi un précieux document d’histoire générale.
Joinville Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, avait dix ans de moins que le saint roi dont il est resté le plus populaire historien. En 1248 il l’accompagna à la croisade et vécut avec lui, pendant six ans, dans une touchante familiarité, dont il se plaisait, plus tard, à rappeler les souvenirs. Ces souvenirs, il fut invité une première fois à les évoquer en public en 1282, quand fut ouverte l’enquête préliminaire à la canonisation ; puis en 1304 quand sa suzeraine,
Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, lui demanda de les fixer par écrit. Joinville prit volontiers la plume et rédigea un petit livre, destiné surtout à l’édification, qu’il intitula : Des saintes paroles et des bons faiz nostre roi saint Loois (1).
Les charmantes qualités de ce livre sont universellement connues : tout a été dit sur la grâce, la naïveté, l’aimable laisser-aller d’un style qui a la franche et libre allure de la conversation (2) ; mais le décousu du récit, où abondent les obscurités, les redites, les hors-d’œuvre, n’a pas moins frappé tous les lecteurs. On avait
(1) Jeanne de Navarre mourut en 1305, avant que le livre fût achevé ; c’est à son fils, Louis, roi de Navarre et comte de Champagne (le futur Louis X), que Joinville le présenta en 1309.
(2) Il suffira de renvoyer à deux célèbres « causeries » de Sainte-Beuve ( Premiers Lundis, t. VIII, p. 396 et suiv.), à quelques pages vigoureuses de M. Lanson ( Histoire de la Littérature française , ire partie, livre Ier, chap. m) et à la conclusion du mémorable article de G. Paris, dont il va être question.
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généralement attribué ces défauts à l’âge avancé de l’auteur, alors octogénaire. Ce n’est que tout récemment que G. Paris, en mettant en pleine lumière le plan suivi par Joinville, les a expliqués, et plaidé d’une façon décisive les circonstances atténuantes (i).
Ce plan, qui consistait à rappeler d’abord les « saintes paroles », puis les « bons
faits » du roi, a été suivi dans son ensemble. Mais les deux parties sont de longueur extrêmement inégale (la première forme à peine le douzième de l’ensemble) parce que Joinville, arrivé au récit des événements de la croisade, a eu l’idée d’y insérer en entier des mémoires personnels sur ses aventures en Terre- Sainte, qu’il avait écrits pour ses amis et ses proches, une trentaine d’années auparavant; ainsi s’expliquent non
joinville rédige ses mémoires. seulement la dispropor¬
tion entre les parties,
mais le fait, dont on s’était quelque peu scandalisé, que l’historien est aussi souvent en scène que son héros ; que, parmi les belles actions du roi il intercale sans façon les siennes, même les plus insignifiantes, que, des « saintes paroles » de celui-ci, il paraît n’avoir retenu que celles qui s’adressaient à lui-même.
Certains autres défauts de Joinville, qui sautent aux yeux, trouvent leur explication dans la tournure de son esprit, qui n’était nullement profond, et même médiocrement réfléchi. Comprendre les causes secrètes des événements, les chercher dans le conflit des passions et des caractères ne l’intéresse guère et il n’y songe point du tout ; il est incapable de dominer les faits et de saisir les ensembles ; il
(i) Histoire littéraire de la France, t. XXXII (1898), p. 291-459.
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donne aux détails, surtout à ceux qui le concernent, une importance telle, il les multiplie et les enchevêtre à tel point qu’il devient, quand le sujet est un peu compliqué, à peu près inintelligible. Mais ce grand enfant est un peintre incomparable qui excelle à fixer en quelques mots l’attitude, le geste des hommes et l’aspect des choses. Il voit encore, au bout de trente ans, les armoiries peintes sur la galère du comte de Jaffa (d’or, avec une croix de gueules pattée), celle qui de toutes « aborda
le plus noblement »; ce Sarrasin blessé qui fuyait, traînant la lance dont il était percé; les « braies de toile écrue » de cet autre Sarrasin qui le sauva; la « cotte vermeille à deux raies jaunes »
du valet qui vint, à Acre, lui offrir ses services. Saint la galère du comte de jaffa. Louis se jetant à la mer,
heaume en tête, écu au col,
lance au poing, et, avec de l’eau jusqu’aux aisselles, courant sus à l’ennemi ; le comte de Soissons, et Joinville lui-même, sous une grêle de traits, alors que tombent dru les pots de feu grégeois, s’exhortant à la vaillance : « Sénéchal, laissons huer ceste chienaille, que, par la coife Dieu ! encore en parlerons nous, de ceste journée, ès chambres des dames » ; le bon roi, assis sur un tapis, au pied du chêne de Vincennes, et la foule des « menues gens » qui se pressent autour de lui : voilà des tableaux dignes du plus grand des peintres et qui se sont gravés dans toutes les mémoires.
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Mais surtout, ce qui donne à ces pages un irrésistible attrait, c’est qu’elles dressent devant nous, avec un saisissant relief, deux personnages qui sont, pour des raisons diverses, également intéressants. Si celui de nos rois qui fut, non seulement le plus saint, mais le plus humain et le meilleur, est aussi de tous le plus connu, c’est à Joinville que nous le devons. Et les innombrables et puérils détails qu’il nous donne sur sa propre personne sont loin de nous laisser indifférents ; cette confession si spontanée, si complète, si exempte de réticences, n’est-elle pas pleine d’enseignements ? Le bon sénéchal, en effet, paraît bien avoir été un spécimen très représentatif de cette noblesse du treizième siècle, très attachée encore à ses devoirs professionnels, mais où il y a déjà une pointe de frivolité ; qui n’est pas encore celle de Crécy, mais qui n’est plus celle de Bouvines ; où l’on voit, en somme, apparaître des signes précurseurs de décadence. Sans ce petit livre, qui a bien failli ne pas nous être conservé (i), il manquerait quelque chose, il manquerait beaucoup à l’histoire morale de notre pays.
Le miracle de II y a quelques années encore le répertoire du théâtre Théophile religieux au treizième siècle se composait uniquement de trois morceaux, le fragment de la Résurrection , le Jeu de saint Nicolas , de Bodel (2), et le drame de Théophile par Rutebeuf. Ce dernier (en six cent soixante vers) est un de ces « miracles » par lesquels, depuis le siècle précédent, les jeunes clercs égayaient les solennités scolaires, les confréries pieuses célébraient la fête de leur patron. Nous n’y retrouvons ni la variété ni le mouvement que nous avons admirés dans l’œuvre de Bodel. De part et d’autre l’unité et la cohésion manquent; ce sont des scènes juxtaposées, où domine encore l’élément épique ou lyrique; Rutebeuf n’a pas su racheter ce défaut par la fécondité d’invention et la fougue de son devancier ; le caractère de son protagoniste — un prêtre qui, injustement spolié, se donne au démon pour recouvrer honneurs et richesses et au bout de sept ans, obtient sa grâce par l’intercession de la Vierge Marie — est à peine esquissé : le revirement d’où sort le dénouement n’est ni préparé ni expliqué. Tout
(1) Il ne nous a été transmis que par trois exemplaires, dont deux, fort tardifs, reproduisent médiocrement l’original.
(2) Sur ces deux morceaux, voy. plus haut, p. 341.
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au plus peut-on louer dans le drame de Rutebeuf comme dans ses autres œuvres, la concision du style, l’habileté de la versification, et, dans la première scène, où Théophile, affolé de rancune, assoiffé de vengeance, déclare la guerre à Dieu luimême, quelques traits vigoureux et hardis :
Or m’estuet-il morir de fain.
Se je n’envoi ma robe au pain !
Et ma mesnie, que fera ?
Ne sai se Dieus lor prestera.
Dieus ! Oïl ; qu’en a il a fere ?
En autre lieu les covient trere...
Et je li referai la moe.
Honiz soit qui de lui se loe !...
Ha ! qui or le porroit tenir Et bien batre a la retomee,
Moût auroit fet bone jornee.
Mès il s’est en si haut leu mis Por eschiver ses anemis C’on n’i puet trere ne lancier.
Se or pooie a lui tancier.
Et combatre et escremir (a), La char li feroie frémir !
Or est lasus en son solaz ;
Las, chetis ! et je sui ès laz De povreté et de soufrète !
Des découvertes toutes récentes n’ont pas tiré de l’oubh des chefs-d’œuvre, tant s’en faut ; mais elles ont abouti du moins à une constatation qui n’est pas sans intérêt, à savoir que le drame de la Passion avait été mis en scène dès la fin du treizième siècle (i).
Les premières En 1852, des maçons trouvèrent dans un trou de mur, à la « passions »> cathédrale de Périgueux, où il était scellé depuis des siècles,
un morceau de parchemin, où étaient écrits vingt-deux vers en un provençal assez pur : c’était un modeste rôle de messager (trois répliques en tout), extrait d’une pièce sur la Nativité, rôle oublié là sans doute par l’acteur et emmuré par mégarde.
En 1894, à Sion (Valais), des visiteurs explorant la crypte de la vieille église du château de Valéria, découvrirent, caché sous des pierres et des plâtras, un monceau de paperasses rongées par l’humidité ; parmi elles se trouvait un feuillet double de parchemin, écrit à la fin du treizième siècle ou dans les premières années du suivant; on y déchiffra quatre-vingt-six vers répartis en deux fragments. Le premier est formé de deux scènes très courtes : la descente de Jésus-Christ aux Limbes et un dialogue entre deux « chevaliers » chargés de la garde du sépulcre ; le second est une partie du sermon (prononcé par Jésus-Christ lui-même) qui
(a) Lutter.
(1) Nous savions depuis longtemps que, dès le début du quatorzième siècle, à l’occasion des réjouissances populaires, on figurait « par signes et sans parler », la Passion du Christ, ainsi que beaucoup d’autres scènes, héroïques ou religieuses : une Passion mimée faisait partie, en 1313, des fêtes célébrées à Paris en l’honneur d’Édouard II, roi d’Angleterre.
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formait la conclusion du drame. Ce drame devait se composer (car le minuscule manuscrit nous semble n’avoir perdu qu’un ou deux feuillets) de quelques scènes très peu nombreuses et très brèves, au surplus grossièrement rimées.
Il est singulier, et vraiment fort intéressant, que les drames dont ces fragments ont été violemment détachés appartiennent précisément aux deux cycles, si largement représentés dans les mystères liturgiques, de la Nativité et de la Résurrection : du premier, l’exiguïté du morceau conservé ne nous permet de rien dire ; le second, qui ne comportait aucun développement de situations ou de caractères, devait être l’œuvre maladroite, purement schématique, d’un clerc peu lettré, faite pour être jouée dans quelque modeste bourgade.
On avait pensé d’abord que ce petit drame faisait partie d’un Jeu de la Résurrection ; mais M. Émile Roy a montré qu’il n’était qu’un fragment d’une Passion (i), conservée uniquement dans des manuscrits du quinzième siècle, qui se trouvait ainsi vieillie de plus de deux cents ans.
Enfin on vient de signaler dans un fonds encore mal exploré de la Bibliothèque du Vatican, une autre Passion de la même époque, très analogue à celle-là par la dimension (deux mille vers environ) et l’ordre des scènes : l’action, qui commence à la Cène, se poursuit jusqu’à l’apparition du Christ ressuscité à Marie-Madeleine.
Les auteurs des Passions d’Autun et du Vatican, retenus par des scrupules très compréhensibles, tout entiers à leur œuvre d’édification, n’ont fait que découper en scènes, et assez maladroitement, le récit biblique : tout au plus ont-ils utilisé les données de quelques Évangiles apocryphes, alors tolérés par l’Église, dans la scène du « fèvre » refusant de forger les clous destinés à la crucifixion et de Véronique essuyant la face du Sauveur. Mais les intermèdes grotesques en sont complètement absents : à peine pourrait-on relever, ici comme dans les drames liturgiques, une intention discrètement comique dans quelques rôles secondaires, ceux des soldats gardant le Sépulcre, et des marchands de parfums.
Origines du théâtre Le théâtre comique naît au treizième siècle, mais
comique ses origines sont enveloppées d’obscurité. Un point
acquis, c’est que la comédie antique et les imitations qui en ont été faites du neuvième au douzième siècle (par Hroswitha, Vital de Blois et d’autres) ne sont pour rien dans son éclosion. Ce qui pourrait y avoir contribué, ce sont, d’un côté, les
(i) Dite Passion d’Autun, du nom de la ville où a été exécuté, en 1470, le manuscrit le plus complet (Bibl. nat., n° 4085). Voy. E. Roy, Le Mystère de la Passion en France du quatorzième au seizième siècle. 1905.
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parades de foire qui, du répertoire des mimes antiques, avaient passé à celui des jongleurs : monologues, comme le Dit de VErberie de Rutebeuf (i) ; dialogues, comme le Privilège aux Bretons , les Deux Bordeurs ribauds (où deux ménestrels font assaut d’injures et de quolibets); débats, comme ceux de /’ Hiver et de F Eté, de Carême et de Chantage; « fatrasies » ou chapelets de coq-àl’âne, toutes pièces qui pouvaient aisément être mimées; dans tout cela il y avait au moins un embryon de théâtre comique. Le théâtre religieux d’autre part contint de bonne heure quelques scènes qu’un léger effort pouvait faire dévier dans ce sens : dans les Nativités , Résurrections et autres drames liturgiques en latin des douzième et treizième siècles, on perçoit l’intention très nette d’accentuer le côté comique de certains rôles, évidemment développés outre mesure, ceux par exemple du Juif ( Archisynagogus ) qui prétend confondre les prophètes du Christ, du marchand de parfums qui, avec une emphase ridicule, vante ses drogues aux trois Maries ou à Marie-Madeleine, des bergers, plus rustiques et naïfs que nature, des messagers bavards et ivrognes : il y avait, là aussi, des indications qu’il était aisé d’exploiter (2).
Le malheur est que, dans les plus LE marchand de parfums.
anciennes pièces comiques qui nous sont parvenues, il est impossible, comme on va le voir, de découvrir la moindre trace de l’une ou l’autre de ces influences. Peut-être n’y a-t-il là que les brillantes hypothèses d’aventureux chercheurs d’ori-
(1) M. Faral propose de considérer comme un monologue dramatique le Jeu de Courtois d’Arras, adaptation scénique de la parabole de l’Enfant prodigue, où un même jongleur aurait joué alternativement les différents rôles. Voyez, du même auteur, le curieux recueil de textes intitulé : Mimes français du treizième siècle , contribution à l'histoire du théâtre comique au moyen âge, Paris, 1910.
(2) Telle serait même la source principale et peut-être unique du théâtre comique, selon M. WlLmotte, qui a développé complaisamment cette hypothèse, en la poussant certainement au delà des justes limites ( L'Élément comique dans le théâtre religieux, dans Études critiques sur la tradition littéraire en France , Paris, 1909.)
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gines. Ne suffit-il point de dire que, dans le moule fourni par le drame religieux, les jongleurs ont jeté le produit de leur libre verve, stimulée par les circonstances et les nécessités de leur métier d’amuseurs publics.
«te jeu de la C’est certainement une œu- M~é feuillée » vre de circonstance que notre plus ancienne pièce franchement comique, le Jeu de la Feuillée , joué à Arras entre 1255 et 1264, dont il se pourrait bien qu’Adam de la Halle fût non l’auteur, comme on l’admet communément, mais le sujet et la principale victime : lui et les siens, parents et amis, y sont en effet largement et grossièrement ridiculisés (1). Avec son mélange hardi de tableaux empruntés à la réalité la plus vulgaire et de merveilleux, de l’esprit le plus fin et de grossièreté cynique, cette pièce échappe à toute classification. Il est parfaitement légitime de la rapprocher, comme on l’a fait, des féeries d’Aristophane et de Shakespeare; mais elle en reste, par la médiocrité de la mise en œuvre, la platitude du style et la pauvreté de l’imagination, à une distance infinie. Il y manque surtout une idée centrale qui relierait ces éléments disparates ; il n’y a pas même un personnage qui, par la cohérence de son rôle et sa présence continue sur la scène y introduise un semblant d’unité.
Le Jeu de la Feuillée n’est qu’un défilé ou un ADAM DE LA HALLE (D’après un pêle-mêle de caricatures, au reste plaisantes, de quo-
manuscrit du XIIIe siècle. Biblio- ... . . . . ,,
thèque d’Arras). libets dont la saveur, toute locale et actuelle, nous
(1) Cette hypothèse a été développée, avec de bons arguments, par M. A. Guesnon, Adam de la Halle et le Jeu de la Feuillée dans le Moyen Age, t. XXI, 1917. Le Jeu de la Feuillée compte onze cents vers, à rimes plates ou distribuées en couplets. Adam de la Halle, auteur de chansons et de jeux partis, est un des meilleurs représentants de l’École d’Arras (voy. plus haut, p. 375) ; après avoir longtemps vécu dans sa ville natale, il suivit Robert d’Artois en Sicile, où il mourut vers 1285 ; il fut surtout renommé comme musicien : ses motets et rondeaux sont parmi les plus anciennes compositions harmoniques qui nous soient restées ; il est aussi l’auteur d’un curieux poème personnel et satirique ( Congés) et d’un panégyrique, en forme de chanson de geste, de Charles d’Anjou (Du roi de Sezile), que la mort de l’auteur ou du héros interrompit.
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échappe en grande partie. Nous voyons d’abord Adam lui-même, qui décrit, complaisamment, les charmes évanouis de sa femme, cyniquement, la satiété qui a succédé aux premiers enchantements et annonce son dessein de revenir à « clergie », de courir à Paris pour « apprendre » et tirer parti de son « engien » ; puis ses compagnons qui le plaisantent, son père qui l’encourage, mais, quand il s’agit de desserrer les cordons de sa bourse pour faire les frais du voyage, se dérobe. Brusquement, apparaît un « physicien » (médecin), qui diagnostique sans ménagement les maladies physiques et morales des assistants ; un moine vient lui faire concurrence, en exhibant la châsse de saint Acaire, guérisseur de tous les genres de folie : autour du frère quêteur, grande affluence de gens venant déposer une obole dans son escarcelle pour la santé d’un parent ou d’un ami. Au travers de la presse se jette un véritable fou qui déraisonne, gesticule, mugit, tandis que le « commun » (la foule) beugle à l’unisson. Après une digression inattendue et fort peu dramatique sur l’affaire des clercs bigames, qui mettait alors la ville en émoi, le messager Crokesos (Croque-sots) annonce l’arrivée des fées Morgue, Arsile, Magloire, qui banquettent, distribuent leurs « dons », ironiques sans doute pour la plupart, et assistent au spectacle de la roue de Fortune, prétexte à dauber sur quelques disgrâces retentissantes et quelques fortunes scandaleuses. Le drame finit à la taverne, où tous font bombance, tandis que le fou se remet à gambader et hurler ; au moine, qui s’était endormi, on persuade qu’il a joué et perdu ; il met en gage les reliques de saint Acaire, et pour récolter les douze sous qu’il est censé devoir, se remêt à quêter. Ainsi finit la pièce qui, à cette allure, pourrait continuer longtemps.
«te jeu de robin Le Jeu de et marion » Robin et Marion (en sept cent quatre-vingts vers, de même structure que ceux de la Feuillée ) est fort différent et vraiment digne du talent gracieux et délicat d’Adam de la Halle, qui en est sûrement l’auteur. Le fond en est fort mince et se réduit à quelques motifs de pastourelle, adroitement recousus et joliment enguirlandés : un chevalier, passant par une prairie, veut conter fleurette à Marion, aussi sage que jolie.
MARION ET LE CHEVALIER (D’après un manuscrit du xme siècle. Bibliothèque nationale).
LITTiRATCRE, T. I.
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qui, en simulant la niaiserie, se débarrasse de l’importun ; à son « ami » Robin, qui arrive, elle conte l’aventure et Robin fait le matamore : « Que n’était-il là !» A tout hasard, le galant pouvant revenir à la charge, il se décide, après quelques tours de danse où il a exhibé ses grâces de coq de village, à aller quérir du renfort. Quand il revient, avec ses cousins, deux gaillards solidement armés, et la bergère Perronnelle, il trouve en effet le chevalier, de plus en plus entreprenant ; loin de se rebiffer. Robin file doux et encaisse quelques horions; à sa barbe et sans qu’il bouge, le chevalier même fait mine d’enlever Marion qui, sans aide, se dégage. Autour de ce maigre scénario, quelques scènes épisodiques : une brebis sauvée du loup, des dînettes sur l’herbe, des jeux innocents où bergers et bergères s’égaient et échangent des tendresses, assaisonnées de quelques épaisses grossièretés. Intrigue et scènes accessoires, tout cela se trouvait déjà dans les pastourelles, — ces (xm* siècle). paysanneries assez fades, auxquelles depuis trois quarts de siècle se divertissaient les poètes courtois, — notamment dans celles des poètes artésiens qui déjà inclinaient vers le réalisme (i). L’originalité d’Adam a consisté à mettre tout cela sur la scène en l’enjolivant de minuscules ballets et d’intermèdes musicaux.
On a dit et répété, non sans raison, que le Jeu de Robin et Marion est le plus ancien de nos opéras-comiques : c’est aussi — la définition serait encore plus exacte — la plus ancienne des pastorales dramatiques. Comme toutes celles qui devaient suivre, elle fut écrite pour un public aristocratique, dont le raffinement s’amusait d’une idylle champêtre, relevée de quelque ironie : elle fut représentée d’abord soit à Palerme, soit à Naples, devant Charles d’Anjou et sa cour, entre 1282 et
Parades II ne reste à citer, pour épuiser l’histoire
dramatiques du théâtre au treizième siècle, que deux parades d’une trivialité extrême et d’un très faible mérite. La première (le Jeu du Pèlerin , en cent trente vers) a été composée à l’occasion d’une reprise de Robin et Marion , donnée à Arras, après la mort d’Adam de la Halle, sur qui elle nous fournit (et c’est son plus grand intérêt)
(1) Voy. plus haut, p. 379.
TROUBADOUR
(XIVe siècle).
TROUBADOUR
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quelques renseignements précis. Le « pèlerin », qui est censé rapporter la dernière œuvre du poète à ses concitoyens, et en fait naturellement un grand éloge, est grossièrement interrompu par des vilains, auxquels il cède la place et qui, après avoir chanté grotesquement quelques refrains, parodiant sans doute des airs célèbres, s’insultent et se gourment.
Des injures et des coups, voilà ce qui fait aussi tout le sel du Jeu du garçon et de V aveugle (en deux cent soixante-cinq vers), joué à Tournai entre 1266 et 1282 : un aveugle, au reste ignoblement vicieux, embauche, pour le conduire « aval la ville », un garçon qui après l’avoir fait se heurter contre une muraille, se sauve en emportant son magot. Ce couple reparaîtra bien des fois jusqu’au seizième siècle, dans les farces, soties ou moralités et fournira à l’immortel Lazarïlle de Tormès un de ses plus piquants chapitres.
Ces deux farces sont, sans porter ce nom, qui n’apparaîtra qu’au quinzième siècle, de simples « levers de rideau », visant, à l’aide de vulgaires lazzis entremêlés de horions, à attrouper les badauds : quelle que soit leur insignifiance littéraire, elles ont le grand intérêt de nous montrer que le théâtre, dès le temps de Louis IX et de Philippe le Hardi, avait des traditions et une organisation rudimentaire, fort analogue à celle que les textes nous permettront de constater deux siècles plus tard.